‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 119 sur 287 · CENT SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CENT SEPTIÈME LEÇON

Toiijjours la grippe.

Délerminalions morbides de la grippe sur le plexus pulmonaire, — Fluxions de poitrine grippales.— Provoquent le développement et accélèrent l'évolution de la tuberculose. — Pleurésies grippales.— Encore les séries .morbides

Messieurs,

Nous sommes évidemment sous le coup d'un retour offensif de l'influenza de l'an passé.

Les cas multiples que nous observons tant à l'hôpital que chez les malades de la ville nous montrent que nous sommes en présence d'une maladie générale, infectieuse, bien plutôt que d'une maladie a frigore. Ce n'est pas pendant ni à cause des grands froids que la maladie s'est développée, mais c'est co mauvais air brouillardeux et humide qui a déterminé ce retour de la grippe.

C'est là, je le répète à dessein, une maladie non seulement catarrhale, mais infectieuse, qui frappe tout le système nerveux, cerveau, bulbe, moelle et tous les plexus qui en émanent.

C'est une maladie générale, avec l'abattement, les douleurs de reins, les envies de vomir, les symptômes gastriques et môme les manifestations cholériformes qui témoignent que le plexus solaire est touché.

Nous voyons l'appareil pulmonaire intéressé dans la plupart des cas, les différentes formes de déterminations thoraciques montrent combien le plexus pulmonaire est atteint.

Le plexus cardiaque est également touché. Enfin, d'autres

malades sont surtout affectés dans leur grand sympathique. Les

troubles du côté des vaso-moteurs cutanés sont tels, que la ma- Peter. — Clin. méd. m. — 21

ladie en prend un caractère spécial : c'est la forme sudorale {{) . Nous allons voir se dérouler toutes ces manifestations grippales sur nos malades.

Si nous prenons pour exemple le numéro S de la salle Laënnec, nous voyons un malade entré à l'hôpital pour une pneumonie du côté droit. Il raconte qu'en rentrant chez lui le 26 janvier au soir, il buta et tomba; mais en réalité il a fait une chute parce qu'il avait déjà du vertige et non parce qu'il a trébuché.

Il était tellement fatigué qu'il s'est étendu tout habillé sur son lit ; mais, ayant trop chaud, il se relève et s'étend à terre. Des frissons l'engagent bientôt à regagner son lit, tout tremblant.

Le lendemain, point de côté à droite et douleurs aux tempes, tôte lourde comme dans la dothiénentérie, courbature, mal dans les reins et même dans les mollets, les doigts de pied, qui s'engourdissent ; ce qui nous montre que toute la moelle était prise.

A son entrée à l'hôpital le 31 janvier, cinq jours après le début des accidents généraux, la fièvre est toujours intense, 39°, 4, et le pouls très fréquent.

On constate une pneumonie du sommet droit avec râles crépitants et souffle dans l'aisselle droite.

La percussion du thorax à droite est vivement douloureuse, et la pression du pneumogastrique au niveau du cou détermine une sensibilité toute spéciale,

î Nous n'étions pas là en présence d'une pneumonie franche. Nous n'observons pas, en effet, en ce moment, de manifestations nettement phlegmasiques; ce ne sont pas des pneumonies ou des pleurésies vraies, mais plutôt des congestions pulmonaires, analogues à celles des maladies infectieuses.

C'est évidemment un état infectieux spécial de l'atmosphère qui agit sur tout l'organisme, et en premier lieu sur les nerf* pulmonaires.

Les expansions terminales du pneumogastrique et du grand sympathique des plexus pulmonaires sont les premières exposées à l'intoxication par le milieu infectant, cVoù. la fréquence des affections respiratoires.

(I) Voit- pour les développements la leçon suivante, page :^30.

FLUXIONS DE POITRINE GRIPPALES. SÏ3

Chez noire malade, la courbalure, la sensibilité Ihoracique, et la douleur qui résulte de pressions au niveau de l'ombilic et môme de l'hypochondro montrent bien le caractère infectieux de la maladie. L'infection de l'organisme s'est manifestée par toutes les voies possibles; du côté du tube digestif, outre l'anorexie, les envies de vomir, nous avons observé des selles molles, liquides» ocreuses, comme dans la dothiénentérie. Nous avons appliqué trois ventouses scarifiées à ce malade, nous lui avons prescrit une potion de Todd et du sulfate de quinine, et il a guéri.

Il faut traiter ces pneumoniques comme des malades atteints d'une maladie générale, infectieuse, avec déterminations prédominantes sur un organe particulier (ici le poumon). Gela explique comment, en s'attaquant au poumon par des moyens directs, en traitant d'autre part l'état général par la potion de Todd, en donnant l'antidote de tous les états infectieux, la quinine, ces malades guérissent.

Nos autres malades ont eu des pneumonies non moins singulières, car elles se sont aussi développées sous l'influence de la grippe.

Notre deuxième malade est un homme de trente-cinq ans, qui a été pris de frissons, de courbature, le 31 janvier. Douleurs dans la poitrine, dans les reins et dans les jambes. Douleur très vive dans la région sous-clavière droite. 40 degrés à son entrée à l'hôpital; pouls, 116.

A l'auscultation, on trouve un foyer de râles crépitants et du souffle au-dessous de la clavicule droite. Dyspnée marquée.

Le lendemain, température : 37 degrés. Lacourbature persiste. Pas de signes nets de pneumonie à l'auscultation; quelques crachais épais, adhérents, non teintés de sang.

Ce malade a eu la grippe avec fluxion aiguë sur le poumon droit, mais fluxion plutôt corticale que centrale, ce qui explique là mobilité des signes d'auscultation. L'état général infectieux était très prononcé, grave, et c'est sa maladie générale, infectieuse, qui faisait ses 40 degrés, bien plutôt que la congestion pulmonaire qui n'intéressait qu'un faible territoire du poumon.

Notre troisième malade est un voyageur de commerce, qui a

élé pris d'hémoplysies très abondaiiles au milieu de ses occupations.

Nous trouvons chez lui, à l'examen du poumon, des choses anciennes, des choses plus récentes et, enfin, des choses toutes nouvelles. Ce malade présente, en effet, du souffle aux sommets; mais le maximum de ce souffle et la matité sont plus rapprochés de la colonne vertébrale que du sommet pulmonaire ; cela permet donc de conclure à de l'adénopathie trachéo-bronchique ancienne. Les râles de bronchite généralisée, qui s'entendent dans tout le thorax, datent de trois semaines. Enfin, on trouve sous les clavicules des foyers de râles sous-crépitants, qui datent très probablement de la congestion plus récente et de l'hémoptysie.

Ainsi notre malade présente cette hypertrophie ganglionnaire que N. G. de Mussy a rattachée à l'angine granuleuse, en notant que les malades atteints de cette angine (que j'ai, avec Krishaber, appelée « angine glanduleuse ») étaient exposés souvent à la tuberculose.

La marche des accidents est la suivante : les glandes du pharynx et de l'arrière-gorge s'hypertrophient ; les vaisseaux lymphatiques qui en partent sont irrités, et bientôt les ganglions où ils se terminent se prennent. L'adénopathie péribronchique et péri trachéale est ainsi constituée.

Ces ganglions, qui ne sont d'abord qu'irrités, hypertrophiés, présentent une prédisposition naturelle à la tuberculisalion.

Il faut donc se défier de cette adénopathie et savoir que, s'il n'y a pas encore de tubercules dans les poumons, il s'en développera facilement plus tard.

Notre malade a certainement débuté par l'angine granuleuse ; c'est un scrofuleux qui, en raison de ses conditions sociales, de ses habitudes de fumeur, de ses excès et, de plus, de sa constitution personnelle même, était prédisposé à la tuberculose. Cet homme a, en efi'et, les cheveux rouges, et nous savons que les rouges sont prédisposés d'une façon toute spéciale à la tuberculisalion.

Nous pouvons ainsi résumer son histoire : cet homme, atteint d'adénopathie trachéo-bronchique, a contracté, sous l'influence

PLEURÉSIES GHIPPALES. 325

des conditions atmosphériques actuelles, une grippe avec déterminations pulmonaires, qui a causé une congestion bronchique telle que l'hémoptysie s'en est suivie, et que des foyers de ramollissement et de râles sous-crépitants ont apparu aux sommets. C'est toujours une chose fâcheuse que la grippe frappant un tuberculeux, car les lésions, limitées jusque-là, s'étendent avec une rapidité extrême.

Nous allons assister maintenant à une forme plus intense, chez notre malade couché au lit 21 de la salle Laënnec. C'est un jeune homme de vingt-trois ans, cocher, qui a été pris, jeudi soir, d'un point de côté, étant encore sur le siège de sa voiture. Il rentre, mal à l'aise, courbatu, et, le lendemain malin, la douleur de côté étant plus vive, de la dyspnée et de la lièvre surviennent.

Il entre à l'hôpital deux jours après, et l'on constate une pneumonie avec léger épanchernent pleurétique du côté gauche.

Hier, à Tauscultation, on constatait, outre le souffle et la matité du côté gauche avec broncho-égophonie, un souffle assez intense du côLé droit, souffle que l'on pouvait rattacher à une propagation du souffle pleurétique opposé, car il était beaucoup plus faible que le premier.

Mais, ce matin, le malade nous dit qu'il a une douleur vive du côté droit et qu'il a cru sentir que sa maladie passait du côté gauche au côté droit.

Il a en effet aujourd'hui un léger épanchernent à droite.

L'épanchement est peu abondant des deux côtés; ce sont là des pleurésies grippales, plus congestiues gu'exsudalives, qui peuvent être rapprochées en tout de la pleurésie que nous observons chez notre rhumatisant. L'épanchement séro-fibrineux reste, dans ces cas, très peu abondant.

Notez cette expectoration sanglante et fluide, qui n'a rien de l'expectoration de la pneumonie franche. Nous sommes ici en présence de la « fluxion de poitrine » , avec toux incessante, violente, congeslive. Notre malade a eu une forte fluxion sur son poumon et sur sa plèvre, manifestations plus phlegmasiques qu'hémorrhagiques ; la congestion n'a pas été assez intense pour nous donner ces crachats sanglants de la vraie pneumonie.

826 LES GHlfi'JiiB.

Nous trouvons, dans notre pratique do la ville, des observations où la grippe intervienl encore plus directement. Il ne s'agit plus d'un cocher exposé aux intempéries, mais d'une dame qui est prise d'accidents de congestion pulmonaire, après l'accouchement, sans avoir quitté le lit, sans avoir pris froid, vivant, au contraire, dans une chambre fortement chauffée, car cette dame, créole, est habiLuée à un climat tropical.

Le début des accidents fut subit : violentes douleurs thoraciques du côté droit, avec courbature, fièvre, etc., et tout le tableau de l'état général de la grippe. Le nerf phrénique droit était sensible à la pression, et les autres signes d'une pleurésie diaphragmatique se manifestèrent, en môme temps que la malade se mit à cracher du sang.

Cette dame a continué à en cracher pendant cinq semaines, malgré tous les traitements employés (seigle ergoté, perchlorure de fer, révulsion, etc.). Les douleurs ont disparu; mais on retrouve toujours des foyers de râles avec prédominance du côté droit. Ces râles sous-crépitants se limitent aux bases pulmonaires ou aux parties moyennes du poumon, ce qui écarte toute idée d'hémoptysie tuberculeuse.

Là encore, nous avons un exemple de maladie infectieuse, générale ; l'infection grippale exerçant son action congestive sur le poumon et sur la plèvre du même côté.

Enfin, la grippe peut frapper de très jeunes sujets. Tel est le cas d'un petit garçon entouré de tous les soins possibles, et qui n'a été exposé à aucun refroidissement. Ce jeune enfant présenta un malaise général avec courbature, mal de tête, prostration et de la gône de la respiration.

Le médecin très éclairé qui l'observait hésitait à poser un diagnostic ferme; mais, quarante-huit heures après, tous les signes d'une pneumonie apparurent. Le diagnostic précoce était d'autant plus diflicile que cet enfant était encore trop jeune pour rejeter à l'extérieur ses crachats.

On appliqua un vésicatoire et, au bout de quatre jours, la guérison était obtenue.

Six jours après le début de celle pneumonie, je fus appelé pour voir un autre enfant de la même famille. Cet enfant élaii

CONGESTIONS PULMONAIRES GRIPPALES. 8*'

abattu, avait des maux de tête, de la courbature, des vomissements, et, à l'examen Ihoracique, on découvrit une pneumonie. Bien que les phénomènes généraux fussent graves, cet enfant guérit comme le premier, parce qu'il était robuste, et qu'il a été traité énergiquement.

L'aîné a-t-il contagionné son plus jeune frère ? Il est plus probable que ces deux enfants ayant les mômes prédispositions, soumis au même milieu, ont contracté la même maladie infectieuse.

Ces fluxions grippales tuent les très jeunes enfants qui n'ont pas encore appris à lutter pour la vie, et les vieillards qui, ayant trop lutté, n'ont plus la force de vivre ; leur résistance est devenue insuffisante.

A ce propos, laissez-moi vous dire que là congestion pulmonaire est à la fois et la plus grave et la moins grave des affections thoraciques.

La plus grave, si la fluxion est très étendue et très intense, envahissant non seulement un seul, mais les deux côtés ; et le malade meurt alors étranglé par ses poumons.

C'est aussi la moins grave de toutes les affections du poumon, si, en ouvrant largement la veine, on parvient à décongestionner le poumon. Il faut donc avoir recours à la saignée, et, si la saignée est refusée, aux ventouses scarifiées — largement aussi — et aux ventouses sèches sur le côté le moins malade. On pourra de la sorte arrêter dans son envahissement la congestion, qui menaçait d'inonder le poumon. Quand on ne recourt pas aux émissions sanguines, l'évolution peut être fatale, comme nous le montre la mort de cette jeune femme de notre service, qui a succombé, en trente-six heures, à une congestion pulmonaire.

Méfiez-vous donc de la congestion pulmonaire grippale ; c'est une maladie qui peut tuer ou par hémorrhagie ou par son extension et sa généralisation aux deux poumons ; il faut donc agir directement contre la maladie actuelle du poumon (l).

(1) Je ne peux pas résister au plaiair de citer ici l'opinion d'un émiuent patliologiste, le professeur Kelscli, îi propos des rapports de la bronchite avec la 'jrippe; opinion qui confirme el, corrobore madoctrine des «séries morbides».

'I Or, notre oonviclion profonde, dit ce médecin, est que, dans l'immense

11 en est de la gi'ippo comme de la dolhiônenlérie. Des typhoïdiqnes meurent de congestion pulmonaire, alors que les plaques de Peyer ne sont que légèrement touchées. Là encore, il faut agir contre la localisation spéciale.

majorité des cas, le catarrhe saisonnier n'est qu'une expression adoucie de la grippe ; elle en est la forme rudiment aire, comme la fièvre ç/astrique est la réduction de la fièvre typhoïde.

« La raison qui a motivé la séparation de ces deux aireclions dans le cadre nosographique est le caractère essentiellement épidémique de la grippe (1).

« Mais, tout d'abord, cette distinction repose en quelque sorte sur une pétition de principe, puisqu'il est de règle de ne rapporter à l'influenza que les catarrhes épidémiques. Et, en vérité, le caractère épidémique marque la seule différence qu'il y ait entre les deux formes morbides ; je n'en veux pour preuve que les vaines tentatives que l'on a faites pour les séparer au nom de la clinique et de l'étiologie.

« En ce qui concerne cette dernière, on fait valoir que la grippe est indépendante des météores, qu'elle apparaît sous tous les climats, par toutes les saisons, par toutes les constitutions atmosphériques. Mais il en est de même de la bronchite ordinaire. La vérité est que l'une et l'autre affection se développent très souvent au cours des variations brusques de la température, quel que soit le sens dans lequel celles-ci s'accomplissent; que d'autres fois elles surviennent sans qu'il soit possible d'incriminer les vicissitudes exceptionnelles ou les extrêmes des qualités sensibles de l'air ambiant. Si l'étiologie de la grippe est mystérieuse, celle de la bronchite n'est guère mieux connue; les vicissitudes atmosphériques, à elles seules, sont également insuffisantes à faire naître l'une et l'autre; elles n'ont point le caractère de constance ni de suffisance nécessaires pour être érigées en causes eflicientes; ce sont des causes occasionnelles vouées h. l'impuissance sans le concours d'un facteur étiologique d'essence supérieure, sans une cause spécifique.

<t Mais sans préjuger ici la nature do la grippe, et pour n'envisager que ses rapports avec la bronchite, nous pouvons affirmer que ceux-ci ne sont pas moins étroits en clinique qu'en étiologie. Nos catarrhes bronchiques ordinaires réunissent, sous une expression bénigne, les traits caractéristiques de la grippe: fièvre légère, hyperémie de la muqueuse respiratoire, courbature et douleurs erratiques, etc. Elles en copient fidèlement la physionomie. Au milieu des bronchites saisonnières, vous observerez toujours quelques cas plus sévères, qui méritent justement le nom de « fièvre catarrhale», où l'élévation de la température et la prédominance des symptômes nerveux suggèrent même parfois la pensée de la dothiénentérie.D'autrepart,les épidémies de grippe sont le plus souvent précédées et escortées de bronchites ordinaires, et, dans ce cas comme dans l'autre, des degrés intermédiaires rattachent ensemble les types extrêmes. L'énergie de la cause se traduit non seulement par l'expansion de la maladie, mais aussi par l'intensité de ses symptômes, sans que les traits de celle-ci en soient dénaturés. "Véritablement, vous seriez bien embarrassés de tracer une

(1) Hirsoli, Handback-der histor.-f/mi/r. l'altiolijgif- liJil , l. 1.. [>■ l-i.

SÉIUES MORBIDES PROGRESSIVES. 320

Mais on n'oubliera pas qu'on a affaire à une maladie générale; il faut agir contre l'élément grippal ; on donnera du sulfate de quinine, des potions do Todd, de la caféine, pour mettre l'organisme en état de lutter contre la maladie infectieuse,

ligue de démarcation précise entre tous ces faits si étroitement enchaînés les uns aux autres.

« En définitive, il ne reste comme critérium de la différence spécifique entre lu bronchite et la grippe que l'épidémicitéj qui constituerait en quelque sorte l'essence de cette dernière (1). »

(t) Des maladies catarrhales saisonnières, It'çions du professeur Kelsoh au Vul-de-Grâos,

Page 1