‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 120 sur 287 · CENT HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CENT HUITIÈME LEÇON

La grippe, les trois grands plexus viscéraux et le sympathique vaso-moteur.

La grippe frappe le système nerveux en détail ou en tolaiilé. — Désastres qu'elle peut entraîner en frappant h. la fois les trois plexus viscéraux : pulmonaire, cardiaque et solaire. — Troubles fonctionnels du grand sympathique. — Adynamie profonde et irrémédiable.

Messieurs,

Dans un excellent travail, le docteur G. Lyon a dit avec raison que la fréquence des troubles nerveux graves avait constittié le caractère le plus remarquable de l'épidémie de grippe de 1889-1890.

En effet, le poison grippal a une affinité toute spéciale pour la substance nerveuse ; il frappe avec une égale fréquence le cerveau, la moelle, les nerfs périphériques, le grand sympathique.

Quant au cerveau, il suffit de rappeler la céphalalgie si caractéristique et si intense de la grippe, le délire, le réveil des névroses anciennes, l'éclosion de la folie chez les prédisposés; l'hémiplégie et l'aphasie consécutives à une hémorrhagie cérébrale ou à un ramollissement suscité par le poison grippal; l'épilepsie jacksonienne signalée par Bilhaut et Eslenmeyer ; enfin, Tadynamie profonde, mortelle, oîi la grippe a jeté les cardiaques, les diabétiques, les obèses, les vieillards. (Je laisse de côté les complications accidentelles, comme les méningites suppurées avec ou sans otites.)

Pour ce qui est du bulbe (et j'y reviendrai longuement tout à l'heure), Duflocq a décrit une forme syncopale de la grippe ; moi-même, j'ai signalé les vertiges, la douleur de la nuque, la lenteur du pouls, les intermittences cardiaques, Vangor pecloris, constituant une forme bulbaire de la grippe.

GlllPPE ET PLEXUS VISCÉRAUX. 381

La moelle étant frappée, il y a eu des parésies, des paraplégies, de la rachialgie faisant croire à un début de variole, des paralysies vésicales, et môme des cas de myélites ascendantes mortelles.

Les nerfs périphériques n'ont pas été épargnés. Remak, chez un homme de cinquante ans, a vu une paralysie flasque des quatre membres due à une polynévrite aiguë. Les névralgies ont été d'une extrême fréquence soit pendant, soit après la grippe ; ainsi névralgies du trijumeau, névralgies intercostales, sciatiquos, ou névralgies à localisations rares, sur le nerf occipital, ou le nerf auriculaire.

Aujourd'hui, je veux vous parler plus spécialement des troubles fonctionnels des trois grands plexus viscéraux : pulmonaire, cardiaque et solaire. Je vous signalerai ensuite les troubles du grand sympathique vaso-moteur.

Je vais vous citer un fait qui résume à lui seul la pathologie grippale des trois plexus viscéraux, et que j'ai eu l'occasion d'observer longuement avec le docteur Martinet.

En voici l'observation rédigée à ma prière par mon cher élève, le docteur Martinet lui-môme :

« M"°X..., âgée de trente ans environ, originaire des Antilles, est venue habiter Paris en 1887.

«Elle a toujoursété assez bien portante et souffrait seulement de migraines très fortes, qui revenaient périodiquement tous les mois au moment des règles.

« Les deux premiers hivers qu'elle a passés à Paris n'ont été signalés par rien de notable ; elle a eu un simple rhume tout au plus.

«Le 8 décembre 1889, c'est-à-dire au début de l'épidémie d'influenza, je fus appelé auprès d'elle. Je la trouvai avec de la fièvre, de la toux, et je constatai l'existence d'une bronchite légère, mais généralisée. Depuis la veille, elle avait ses règles, et, par conséquent, sa migraine habituelle.

«Sa bronchite était de nature grippale, à n'en pas douter,car, en mémo temps qu'elle, toute sa famille composée de quatre personnes et une partie des domestiques étaient atteintes de grippe avec déterminations variées.

((Du 8 au 20, labronchile suit son cours, et s'étend surtout du côté gauche, où il se fait une poussée de congestion pulmonaire. Dès le 20, il n'y a plus de (lèvre, et l'état broncho-pulmonaire s'améliore.

« Le 23, la malade se sent assez bien pour se lever ; elle va dans son cabinet de toilette, et à peine a-t-elle commencé ses ablutions qu'elle est prise d'une violente attaque de toux, et qu'elle ressent alors au côté gauche de la poitrine et en bas, une horrible douleur qui l'empêche de respirer ; elle perd presque connaissance, et son visage, au dire de l'entourage, était décoloré et exprimait l'angoisse la plus vive. On vient me chercher en toute hâte, et quand j'arrive auprès d'elle, je la trouve encore très pâle, anhélante, parlant par saccades, et se plaignant toujours de son horrible douleur. Je l'ausculte, et j'entends quelques bruits, restes de la bronchite, et je noie une diminution notable du bruit respiratoire j le côté gauche est presque immobilisé par la douleur. La pression exaspère la souffrance, et de plus la pression dans les espaces intercostaux, en avant et au cou, est très pénible. La malade me dit aussi que la douleur s'étendait au cou et dans l'épaule gauche. En somme, le diaphragme fonctionnant à peine, le phrénique gauche étant douloureux, il était tout naturel de songer à un début de pleurésie diaphragmatique.

« Je pratiquai immédiatement une piqûre de morphine et appliquai une demi-douzaine de sangsues au point le plus douloureux. Il en résulta un soulagement qui ne fit que s'accentuer, et, le soir, la malade était beaucoup plus calme; toujours mêmes signes à l'auscultation.

« Le lendemain, on entend quelques frottements en arrière à la base et sur le côté ; la rate est volumineuse, mais n'est pas abaissée. La douleur, toujours vive à la pression, est rendue supportable, grâce aux piqûres de morphine (3 centigrammes environ dans les vingt-quatre heures). Enfin, les frottements deviennent de plus en plus nombreux, et jamais on ne put constater les signes d'un épanchement. De temps à autre, crise douloureuse avec irradiation dans le cou et l'épaule gaucbe et sensation de griû'e précordiale. L'auscultation du cœur reste négative.

GRIPPR ET ACCIDENTS BULDAIRES. 333

«Le 10 janvier, les règles font leur apparition, et naturellement la migraine les accompagne. Le malin de ce jour, je vois la malade dont l'état est assez satisfaisant; le soir, je la revois, et alors je la trouve dans un état semi-comaleux, poussant de temps à autre de véritables cris, les dents serrés, la face pâle^ la peau fraîche, et à mon grand étonnement, le pouls est petit,serré, lent ; il bat environ quarante-huit fois par minute. Mettant hors de cause la migraine périodique pour expliquer cette céphalalgie si violente, cet état comateux et les troubles cardiaques, je me demandai si je n'étais pas en présence d''accidents bulbaires de cause grippale ; hypothèse d'autant plus vraisemblable que la malade accusait, dans les moments où elle sortait de sa somnolence, comme siège principal de ses souffrances, la nuque.

«J'appliquai sur-le-champ un vésicatoire à la nuque, et je pratiquai une injection de morphine, malgré la lenteur et la faiblesse du pouls ; espérant que, la douleur calmée, le tétanos vasculaire qu'elle provoquait diminuerait, et que le cœur pourrait être ainsi soulagé dans son fonctionnement.

« Au bout d'un quart d'heure, j'eus la satisfaction de voir que le pouls devenait plus fort, plus fréquent, en même temps que la malade sentait sa douleur delà nuque aller en s'amoindrissant. Vers le matin (car je passai toute la nuit auprès d'elle), elle put s'endormir, et l'état du pouls était tout à fait rassurant.

« Peu à peu, les douleurs de la nuque disparurent, et pendant près d'un mois aucun accident notable ne vint entraver la convalescence ; mais il y avait toujours des frottements pleuraux, et, de temps à autre, sensation vague d'angine de poitrine surtout au moment des repas, et douleurs le long du phrénique gauche avec sensation de griffe précordiale sans' que jamais l'auscultation du cœur permît de constater aucun signe de péricardile ou de lésion valvulaire ; les battements étaient réguliers, mais assez faibles. Les règles de février furent normales, accompagnées de la migraine, et cette fois sans douleur à la nuque et sans modifications du pouls.

«La malade continue l'usage de la morphine (de 1 ;\ 2 centigrammes par jour) ; si l'on veut diminuer la dose, il y a de l'angoisse, de l'oppression et des douleurs précordiales.

334 LES OHIPPÉS.

« L'alimenlalion esl dillicile ; les aliments, surloul le soii-, sonl rejelés.

«Les mois de février et mars se passent ainsi, et la malade, malgré son alimentation incomplète, se rétablit peu à peu.

« Les règles d'avril durent à peine un jour ; les vomissements deviennent plus fréquents, et cette intolérance gastrique s'accompagne de phénomènes assez particuliers ; à peine M"' X... a-t-elle terminé son repas, qu'elle est prise d'oppression, de douleur précordiale et devient cramoisie. Seule, la piqûre de morphine fait dispjjraître cet état de malaise, qu'on ne peut qu'attribuer à des troubles profonds du fonctionnement du pneumogastrique dans ses trois départements : stomacal^ pulmonaire et cardiaque.

« Les médications les plus diverses sont mises en œuvre pour amener la disparition de ces troubles fonctionnels; amers, eupeptiques, inhalations d'oxygène, révulsion épigastrique, et même, la malade élant bien plus forte et sortant déjà, on veut essayer l'hydrothérapie ; la première douche écossaise provoque une oppression et un malaise tels qu'on y renonce. Et durant toute cette période, toujours rien à l'auscultation du cœur et plus rien dans le poumon gauche.

«En mai, les règles font défaut; s'agit-il d'une grossesse? L'avenir le dira, car les vomissements qui continuent avaient précédé toute cessation des règles et n'ont pas grande importance diagnostique en l'espèce.

0 En juin, pas de règles, et le toucher vaginal permet de constater une notable augmentation dans le volume de l'utérus et d'affirmer l'existence d'une grossesse, d'autant plus que les seins sont tendus, endoloris, et que le visage présente quelques taches pigmentaires.

« Vers la fin de juin, après une période d'amélioration relative, nouvelle bronchite après un refroidissement. Râles sibilants des deux côtés, toux, expectoration abondante, fièvre, mais sans rappel des douleurs de côté ni des troubles cardiaques.

« La bronchite dure une quinzaine et la malade peut partir pour la campagne en août; la grossesse suit son cours normal ; il y a encore des vomissements, de l'insomnie, et, chaque jour,

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