CENT TREIZIÈME LEÇON
Le choiera indien.
Choléra et ptomaïnes. — Choléra et empoisonnements. — Choléra et microbes Symptômes. — Spontanéité et contagiosité.
Messieurs,
Allons-nous assister à la naissance ou à l'enterrernent du bacille-virgule, supposé, par la tribu médicale moutonnière, le microbe producteur du choléra indien?
Voyons d'abord les faits :
Panum et plusieurs autres savants ont découvert, dans le corps des animaux putréfiés, des alcaloïdes qui s'y étaient spontanément développés.
En 1870, Selmi décrivit les mêmes alcaloïdes, qu'il avait trouvés dans des cadavres, et, le premier, il leur donna le nom de ptomaïnes, qu'ils conservent depuis. Mais lui aussi les considère fcomme des substances purement chimiques. Moreggia a entrepris les mêmes recherches et est arrivé à la même conclusion. Virchow, lui-même, rejette également toute intervention des microorganismes dans les ptomaïnes. Le professeur Gautier est également de cet avis.
Des expériences ont montré que, si l'on introduit, sous la peau d'un animal, ces substances putrides, au milieu desquelles ces ptomaïnes se développent, on détermine chez cet animal des accidents d'empoisonnement qui se manifestent toujours par des troubles nerveux. L'expérience a été faite aussi sur l'homme; témoin ces accidents décrits sous le nom de bolulisme, mot qui veut dire intoxication par des saucisses pourries. Les empoisonnements de ce genre ont été constatés en Allemagne ; ils se
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traduisent d'abord par du coma, puis par de l'hypothermie, qui va s'accentuanl jusqu'à la mort. En France, nous avons eu récemment la démonstration de ces accidents, à la suite d'ingestion, non pas de saucisses pourries, mais d'oie farcie putréfiée. A propos d'un procès resté célèbre, le professeur Brouardel fit, avec son collaborateur M. Boutmy, chimiste, des recherches qui démontrèrent que des accidents mortels, qui avaient tout d'abord fait croire à un empoisonnement, étaient dus à l'absorption d'une oie putréfiée. Cette nourriture avait déterminé la formation de ces alcaloïdes, dits ptomaïnes, si vénéneux parfois, qu'ils peuvent, comme dans ce cas élucidé par M. Brouardel, causer rapidement la mort.
Ainsi, les accidents produits par ces ptomaïnes simulent un empoisonnement. Or, rien ne ressemble plus à un cholérique qu'un empoisonné. L'expression de choléra s^^ô/é n'est pas simple affaire de mot; les accidents toxiques produits par l'ingestion de tartre stibié à haute dose donnent, en effet, le tableau clinique classique du choléra : douleur épigastrique, diarrhée, etc. Le cholérique, lui aussi, est un empoisonné, empoisonné par des ptomaïnes.
La chimie et la clinique se trouvent ainsi d'accord.
Pour les partisans de la doctrine microbienne, la formation des ptomaïnes est le résultat de l'action des microbes du tube digestif. Ils supposent que les microbes arrivent à ce résultat en agissant sur les matières fécales qui séjournent un temps plus ou moins long dans l'intestin. Mais comment se fait-il que l'on rencontre ces ptomaïnes dans l'urine de V homme sain? Les ptomaïnes, répond-on, une fois formées dans l'intestin, sont entraînées par l'absorption intestinale dans le torrent circulatoire, arrivent ainsi dans les artères rénales et sont éliminées avec l'urine.
« Les accidents dits infectieux peuvent s'expliquer par la pénétration dans l'organisme d'alcaloïdes dérivés des matières protéiques (1). Découvertes en 1872, par Selmi et A. Gautier, décrites sous le nom de ptomaïnes, étudiées depuis par Gianetti et
(1) Traité de pathologie générale Hallopeau, p. 163.
Peter. — Clin. méd. tu. 27
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Corona, par Brouardel et Boulmy, Gautier et Slard, ces substances que l'on peut extraire, non seulement des albuminoïdes putréfiées, mais aussi, d'après Gautier, des excrétions ou sécrétions NORMALES des anlmaux supérieurs, donnent lieu, quand eWes pénètrent dans le corps humain, à des troubles graves et de nature variée, tels que la dilatation et l'irrégularité de la pupille, dilatation à laquelle succèdent bientôt la contraction, le ralentissement instantané et l'irrégularité des pulsations cardiaques, la perte de la contractilité musculaire, des convulsions et la mort avec le cœur en systole.
« M. A. Gautier pense qu'elles peuvent se produire en quantité considérable dans quelques circonstances pathologiques, et qu'elles sont une des causes des troubles fonctionnels qui se succèdent dans beaucoup de maladies, tout spécialement lorsque le mouvement de désassimilation et ÏÉumîiATiON des produits urinaires sont enrayés.
« Charles Bouchard admet, contrairement à M. A. Gautier, que ces substances apparaissent exclusivement dans les matières animales, oti vivent et pullulent des champignons microscopiques {{), .et considérant qu'elles donnent, comme les alcaloïdes des champignons vénéneux, du bleu de Prusse en présence du ferrocyanure de potassium et du perchlorure de fer, il tend à les regarder comme des produits de désassimilation des organismes végétaux. Du moment où l'on a reconnu que les bactéries vivant dans les matières animales mortes fabriquent des alcaloïdes, on pouvait se demander si d'autres bactéries, pullulant dans un organisme vivant, n'y produiraient pas des substances analogues. Pour vérifier l'exactitude de cette supposition, M. Ch. Bouchard a recherché les alcaloïdes dans les urines des sujets atteints de maladies infectieuses, et il les y a trouvés constamment dans certaines d'entre elles; il est vrai que l'onen trouve également des traces manifestes dans les urines de sujets sains, mais cela ne prouve pas qu'ils ne soient pas formés par des végétaux inférieurs. Il y a, à l'état normal, des quantités énormes
(1) Voir plus haut, leçon lxxxvi, où M. A. Gautier a démontré que la cellule vivante produit, sans microbe, des leuoomaïnes comme les microbes.
alcaloïdes TOXIOUBS. 419
de microbes dans le tube digestif ; il se peut donc que, chez les sujets sains, des alcaloïdes végétaux soient fabriqués dans l'intestin, absorbés, puis éliminés par l'urine.
M. Boucbard a, en eflet, constaté que toutes les matières fécales fraîches renferment des alcaloïdes en quantité d'autant plus abondante qu'elles contiennent plus de microbes.
« M. Bouchard formule les propositions suivantes : û existe des alcaloïdes à l'état normal dans le corps des individus vivants ; ces alcaloïdes sont fabriqués dans le tube digestif et sont vraisemblablement ÉLABORÉS par les organismes végétaux, agents des putréfactions intestinales. Les alcaloïdes des uri7ies normales représentent une partie des alcaloïdes de l'intestin absorbée par la muqueuse digestive et éliminée par les reins ; les maladies qui exagèrent les putréfactions intestinales augmentent, par ce procédé, la quantité des alcaloïdes urinaires. Tout en considérant comme probable que des alcaloïdes, dans certaines maladies infectieuses, ont pour origine les microbes répandus dans les tissus ou les humeurs, on peut tenir pour certain que, dans la fièvre typhoïde, une partie au moins des alcaloïdes urinaires est de provenance intestinale. »
Ainsi donc, vous avez pu voir par vous-mêmes les suppositions, les hjpothèses qu'il faut admettre pour reconnaître à ces ptomaïnes une origine parasitaire. Et cependant, les défenseurs de la doctrine ne reculent pas devant toutes ces invraisemblances. « Il se peut» , disent-ils, « il est possible », « il est vraisemblable », et ils n'émettent jamais que de? suppositions.
Quoi qu'il en soit de la doctrine, le fait existe en dépit de l'interprétation qu'on veut lui donner, à savoir l'existence dans les matières putrides, voire même dans les matières fécales normales, d'alcaloïdes dangereux, vénéneux. Ainsi s'explique de quelle façon le cadavre peut être nuisible à l'être vivant. Aussi a-t-on, de tout temps, enterré ou brûlé les cadavres, comme on ■1 de tout temps, fait disparaître ces fractions de cadavre que chacun de nous élimine chaque jour de son organisme, et qu'on appelle « matières fécales ».
■ Vous serez peut-être étonnés de me voir .rapprocher les phénomènes du choléra de ceux dus ii l'empoiisonnement par les
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alcaloïdes ; c'est que, dans ces deux cas, il y a un signe commun et constant, à savoir V abaissement de la lempéralure. En ellet, si l'on admet l'idée d'un microbe, cause d'une maladie, microbe implique fermentation et, par suite, u développement de chaleur » ; or, c'est précisément un « développement de froid » que l'on observe dans le choléra. 11 y a là une inconséquence llagrante que je ne saurais mieux vous montrer que sous la forme du tableau suivant :
Dans le choléra, a-t-on dit, le refroidissement n'est pas réel, il n'est qu'apparent.
C'est une erreur, et je n'en veux pour preuve que les recherches, bien faciles à répéter, que j'ai faites, ce matin même, devant vous, dans mon service. Sur un de mes cholériques, la température rectale était de 37 degrés seulement ; sa peau, froide, donnait la sensation de la peau du batracien ; j'ai pris la température locale du nez : elle était de W degrés, au lieu de 28 degrés à l'état normal. Vous voyez ainsi l'écart énorme. Il est vrai qu'à une certaine période le choléra s'accompagne d'une élévation de la température, mais c'est à un moment où il n'y a plus de choléra, dans la « période de réaction »,
En fait, l'observation autorise à admetlre la formation spontanée d'alcaloïdes vénéneux, sans intervention de microorganismes. Replaçons-nous maintenant sur le terrain de la clinique pure.
Supposez que je sois le seul médecin dans une île, la vieille Lutèce, par exemple, et que je reçoive dans mon service d'hôpital un certain nombre de malades présentant les symptômes suivants, et dont je suis censé ignorer la nature :
C'est tout d'abord une femme, âgée de vingt-six ans, couchée au numéro 21 de ma salle, qui m'est amenée dans l'état suivant: cyanose de la face et des extrémités, douleur atroce au creux épigaslrique, refroidissement, diarrhée, vomissements, hoquet,; crampes.
Microbe de la dothiénentérie
Fermenlation.
\ Développement de chaleur, ' fièvre.
\ Développement de froid,
Microbe da choléra... Fermentation.
algidit''.
Quelques heures plus tard, arrive une autre femme qui demeurait dans la môme maison, dans la môme chambre que la première; chez elle, les symptômes sont moins alarmants, elle n'a que de la diarrhée et quelques vomissements ; de plus, elle est pàle, blanche, tandis que la précédente est bleue ; mais, chez toutes deux, le pouls est insensible.
Trois jours après, une troisième femme entre dans mon service. Comme les deux premières, elle habitait rue du Four- Saint-Germain, n° 26 ; à son entrée, elle est atteinte des mêmes accidents que celle entrée la première.
Puis d'autres malades arrivent de tous côtés : l'un n'a que de la diarrhée et quelques vomissements; il est rapidement amélioré; il mange trop tôt et alors surviennent des accidents graves, qui mettent sa vie en danger. Un autre est un petit Italien, âgé de quinze ans, qui a tout l'air d'un cadavre ; sa peau est froide comme c elle d'un batracien, ses extrémités et sa face sont cyanosées au point d'en être noires ; il pousse des plaintes incessantes, et, n'étaient ses cris et la persistance de la respiration, on pourrait le croire mort, un mort qui gémirait !
Une autre encore est une femme qui se plaint comme le petit Italien, a des vomissements et des crampes, mais .est pâle et absolument blanche.
Comment interpréter ces faits ? Voici des malades dont la nature de l'affection est supposée m'être complètement inconnue. Gomment, tout d'abord, appellerai-je cette maladie? Je me souviendrai des enseignements d'Hippocrate et je dirai : c'est du choléra, choléra pris dans le sens de « Ilux de bile ». Mais j'établirai des distinctions, basées sur l'aspect des différents malades : choléra bleu, choléra blanc, et enfin diarrhée cholérique.
Des nosographes sont venus qui ont fait des catégories et qui ont décrit: l" le choléra indien; 2° le choléra nostras ; 3° la cholérine. Soit ! Je veux bien admettre cette distinction ; mais voilà qui est caractéristique ;et démonstratif: cet homme qui n'avait d'abord qu'une cholérine et qui, après avoir trop mangé et trop tôt, a présenté les accidents du choléra dit nostras, accidents dont il va mourir, cet homme est le trait d'union entra la
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cholôi'ine et le choléra indien ; il a réalisé les trois termes de la série niorbide.
Les nosologues ont atteint le comble de l'illogisme : un cas isolé do choléra, ils l'appellent choléra nostras; s'il y en a dix, ils proclament que c'est du choléra asiatique. Us méconnaissent ce fait que « cholérine, choléra nostras, choléra indien » sont les trois termes d'une môme série, les trois échelons par ordre de gravité et d'accentuation des phénomènes, c'est toujours la môme maladie ; s'il n'y a pas identité de forme^ il y a identité de nature.
D'après les bactériologues, c'est un microbe qui cause le choléra; ce microbe, nous le connaissons, c'est un bacille en virgule. Mais on le trouve aussi dans le liquide vaginal des femmes atteintes de leucorrhée et l'on n'a pu le déceler chez les individus morts du choléra foudroyant. Il semblerait qu'il dût y avoir d'autant plus de bacilles que l'intensité des phénomènes a été plus considérable, si c'est à l'existence de ce bacille qu'est due la maladie ; or nous verrons que c'est précisément dans les cas les plus graves que le bacille peut être complètement absent.
Si le bacille en virgule n'a pu être constaté dans les cas de choléra foudroyant, c'est, dirai-je, parce que le malade est mort trop tôt.
Les cas de choléra, que j'observe en ce moment, me démontrent l'existence possible de foyers spontanés ; de plus, ils nous montrent que la contagiosité est toute relative.
Prenons les trois femmes dont je vous ai déjà parlé ; toutes trois sont cuisinières sans travail, vivant misérablement et adonnées aux excès alcooliques; toutes trois habitaient une même chambre, dans la môme maison. Dans une même chambre, il y avait deux autres domestiques, qui n'ont rien eu. Celles qui ont été frappées sont débiles et de plus alTaiblies par la misère et les excès bachiques ; tandis que les autres, ayant une conduite plus régulière, n'o-nt pas été atteintes. De plus, les renseignements m'ont appris qu'aiîcun autre cas ne s'étaitdéclaré dans la maison avant celui de ces trois femmes. Où trouver la contagion ? 11 faut ])icn admettre le développement spontané d'un foyer de choléra.