CENT DIX-SEPTIÈME LEÇON
Le cliwléra indien.
(suite.)
Le cholérique empoisonne son sang. — Kocli n'a pas trouvé son bacille-virgule dans le sang. — Formes cliniques du clioléra indien, — Tétanos vasculaire réflexe.
Messieurs,
Je terminerai l'anatomie pathologique dli choléra par l'étude du sang. Il est remarquable par sa pauvreté en sérum dont il na contient plus que -iOà 13 pour 100; il a ainsi perdu 85 à 90 pour 100 de sérum. Mais, par contre, il est plus riche en matières solides; les globules rouges sont, de plus, altérés dans leurforme ; les leucocytes sont également plus friables, il s'est produit ainsi une altération matérielle, dynamique peut-être, des globules sanguins.
- Le sang contient une plus grande quantité d'urée qu'à l'état normal ; au lieu de 20 centigrammes environ par litre, on trouve 2 grammes et même 3s,10. Il y a aussi une énorme accumulation de ces substances, dites matières extraclives : 198,80 à 20 grammes par litre, au lieu de quelques centigrammes ou même milligrammes qu'on observe à l'état normal. Ces matières qui comprennent : la créatine, la créatinine, l'inosite, la tyro-. sine, etc., sont toxiques et c'est par r accumulation de ces pro^ duils cadavérisés et incomplètement oxydés dans l'organisme que s'expliquent les phénomènes dits de réaction, et qui ne sont autres que le résultat d'un véritable empoisonnement, d'une. aulo-lyphisation.
J'arrête ici la courte description que je voulais vous faire des lésions du choléra. Nous allons quitter le domaine de la science, clinique pour entrer dans celui de la palhogénie hypothétique, G'est-à-dire dans l'étude de l'application çle la microbie au pholéra.
Vous VOUS rappelez le départ de la mission française pour Alexandrie, lors de la dernière épidémie de 1884. MM. Straus, Roux, Nocard etThuilier partirent, sur l'instigation de M. Pasteur, non pas pour étudier le mode de développement et l'histoire clinique si intéressante du choléra, mais uniquement dans le but de rechercher et de trouver le microbe, qui doit exister, dans le sang des cholériques.
Pour établir que le choléra est une maladie infectieuse et parasitaire, il fallait absolument démontrer que le microbe existe dans le sang. Les élèves de M. Pasteur y trouvèrent des agglomérations de globules rouges, des corpuscules allongés et étranglés dans leur milieu, qui rappelaient vaguement les articles qui déterminent la fermentation lactique. Ils crurent ainsi avoir découvert le microbe tant désiré. Des cultures essayées de ce que l'on croyait être le microbe restèrent sans succès, elle critérium sur lequel on comptait fit ainsi défaut. Ils avaient été victimes d'une illusion. Ainsi quatre savants, rompus aux recherches micrographiques et microbiennes, ont pu croire pendant plusieurs jours à l'existence d'un microbe qui n'existait pas; ce qui nous montre qu'un simple corpuscule peut être pris pour un microbe, môme par ceux qui s'occupent spécialement de ces recherches.
Cette erreur m'en rappelle une autre également toute récente. On a décrit, dans ces derniers temps, le microbe du xanthelasma qui devenait ainsi une affection parasitaire. De nouvelles recherches ont montré que le prétendu parasite n'était autre chose que des débris de tissu fibreux.
Koch, qui avait rectifié l'erreur de MM. Straus, Roux, Nocard et Thuilier, rechercha aussi lui, sans pouvoir le trouver, le microbe cholérique dans le sang des malades et des cadavres. Mais il fut plus heureux du côté de l'intestin. Là il trouva un microbe qu'il considère comme spécifique et caractéristique. Ge bacille spécial est plus petit que celui de la tuberculose, mais il est plus gros ; il gagne ainsi en volume co qu'il perd en longueur. Il n'est pas rectiligne, mais présente la forme d'une virgule. Koch le nomma Kommabacillen, c'est-à-dire, bacille en virgule ; quelquefois il a un aspect demi-circulaire ou ressemble à un S, on dit dans ce cas qu'il est peut-être dû à la juxtaposition de
LE BACILLE-VIRGULE. 'i?!
deux bacilles en virgule. Il siège enti-e la couche épilhéliale et le derme muqueux, pénètre quelquefois au-dessousde la muqueuse dans les plaques de Peyer, ou dans les glandes en tubes; mais il n a jamais été trouvé dans les parties plus profondes ; il reste toujours cantonné dans les parties les plus superficielles de l'intestin, surtout de l'intestin grêle. Ce bacille peut être cultivé dans les différents milieux de culture mis en usage : bouillon, sérum, gélatine, etc. Koch l'a cultivé dans cette dernière substance, où ce bacille pullule rapidement et détermine des sortes d'excavations à la surface du milieu de culture, phénomène qui serait caractéristique. Mais le bacille en virgule ne se nourrit pas seulement de gélatine, il prospère encore très bien quand on le place sur une toile humide. Quel que soit le milieu où on le dépose, son existence est toujours limitée et il disparaît spontanément au bout de deux ou trois jours. Il est alors remplacé le plus habituellement par le bacille de la putréfaction.
Vous voyez la doctrine thérapeutique qui en découle pour M. Koch : « La putréfaction peut guérir du choléra. » Si l'idée préconçue du microbe pathogène ne torturait pas son cerveau, Koch comprendrait que c'est le sort commun à toutes les matières animales exposées à l'air de se putréfier. Aussi préfère-t il supposer que le bacille de la putréfaction est l'adversaire du bacille du choléra, et admettre que ce dernier disparaît parce qu'il est dévoré et anéanti par le premier, (l^our les gens du monde et même pour quelques médecins, la disparition du choléra, la cessation de l'épidémie, s'expliquent ainsi aisément : c'est une lutte entre microbes.)
Je poursuis l'énumération des propriétés du bacille-virgule, toujours d'après Koch. Une température de 30 à 40 degrés lui est très favorable ; c'est à ce degré qu'il prospère, vit et se reproduit avec le plus de facilité. Il résiste au froid et ne craint que la température basse extrême.
De plus, il est aérobie et emprunte l'oxygène, dont il a besoin, aux gaz et à l'air que contient l'intestin. (Ici je relève, en passant, une des nombreuses contradictions de la doctrine. Koch dit qu'il a vu, dans sa culture, que des hématies, mises en contact avec le bacille, étaient modifiées par lui. Mais si le bacille altère
les hématies, c'est pour leur enlever leur oxygène, il serait donc anaérobiel)
Si les globules rouges s'allèrent dans les préparations de Koch, ce n'est point parce qu'ils ont été plus ou moins dévorés par les bacilles, ainsi que les microbiens sont forcés de l'admettre. 11 y a une loi fondamentale qui veut que les organismes soient d'autant plus rapidement atteints par la putréfaction qu'ils occupent un rang plus élevé dans l'échelle animale. Or, ce globule rouge est un organisme supérieur à celui du bacille, et il est plus vite altéré. Il n'est pas besoin d'invoquer ici l'intervention active d'un microbe.
Si grandes sont l'illusion et la candeur de Koch qu'il a été jusqu'à dire que, « puisque l'humidité était une condition nécessaire de la vie du bacille en virgule et que la sécheresse était une condition favorable à sa non-reproduction, on devait en temps d'épidémie suspendre l'emploi de l'eau autant que possible». De là ce conseil qu'il adonné, qui a été publié partout, lors de l'épidémie de Marseille, de « ne pas arroser les rues delà ville». Bientôt je vous montrerai que, pour le même auteur , la disparition de la période algide et le développement de la période de réaction sont dus au « remplacement du «kommabacillen » par le bacille de la putréfaction », celui-ci se révélant par les symptômes typhoïdes.
Nous sommes toujours eu présence d'hypothèses, se succédant, s'enchaînant, et restant toujours aussi incompréhensibles qu'invraisemblables.
Mais ce n'est pas tout : le bacille-virgule , dit Koch (et c'est la vérité), reste cantonné dans le tissu épilhélial de l'intestin, dans ses glandes en tube ou ses follicules solitaires. Koch ne l'a jamais trouvé dans le sang ni même dans les portions plus profondes de l'intestin. Gomment se fait-il qu'ainsi limité, il ait une action aussi générale sur tout l'organisme et aussi malfaisante? La réponse que l'on fait à mon objection est des plus simples : c'est un alcaloïde qui est le^malfaiteur.
« Le bacille en virgule n'est pas malfaisant par lui-même; il ne l'est que par ses sécrétions. Il sécrète des ptomaïnes d'une grande puissance toxique et ce sont elles qui causent tout le mal.