NATURE DU CHOLÉRA
que le choléra algide, au point de vue de la gravité ; il en est de
môme du choléra muqueux.
La moyenne de la mort donnée par les auteurs classiques est de I 40 à 60 pour 100. Un médecin des hôpitaux, professeur de cette i école a, dans une communication à l'Académie, exposé la méthode I du traitement qu'il a fait suivre aux cholériques de son service. Il
a employé les injections intra-veineuses de « sérum artificiel ». , La proportion de guérison a été de 25 pour 100 (or elle doit être i diminuée, car, lors de la communication, il y avait encore en ! traitement cinq malades, qui sont comptés parmi les guérisons).
Restent ainsi vingt cas de guérison sur cent malades traités,
c'est-à-dire qu'il y a eu 80 poiw 100 de décès. Soyons généreux ; et disons 75 pour 100 (1). Nous sommes loin de la moyenne ) donnée par Jaccoud, qui regarde 60 comme un maximum. \ Dans mon service, j'ai été plus heureux; sur k'S malades, i j'ai eu 17 décès, c'est-à-dire 39 pour 100 de mortalité seulei ment. J'attribue ces bons résultats au principe thérapeutique j que j'ai adopté; je ne me suis placé ni au point de vue exclusif : de l'épaississement du sang ni au point de vue d'un microbe \ supposé; mais j'ai fait le traitement des indications, basé sur i l'étude clinique du malade, sans idées plus ou moins préconçues i sur la nature de l'affection et sur la cause des symptômes. C'est i que, d'une façon générale, en clinique, le médecin doit être i comme un général sur un champ de bataille, tirant ses indica- ) tiens, dressant ses batteries, suivant les cas présents et n'appli- \ quant pas à tous la môme thérapeutique de parti pris. ' Les statistiques nous indiquent que les deux tiers des morts 1 ont lieu pendant la période algide, et Vautre tiers pendant la I période de réaction.
I Avant de vous exposer le traitement, je dois aborder la question de nature. Le choléra est, je le répète, un empoisonnement "^zx \m poison d'origine animale, probablement une ptomaïne, d'une nature encore inconnue. Quoi qu'il en soit, c'est un produit de cadavre putréfié et non un microorganisme. Ce poison peut, dans certaines conditions d'alimentation avec des sub-
(1) Voir plus loin, p. 500, les délaila.
Stances animales altérées, de malpropreté et d'encombrement, ôlre engendré spontanément par l'organisme humain ; c'est ainsi que nous avons vu qu'il naît chez les Indiens des bords du Gange ou chez les pèlerins de la Mecque, Ce poison, d'origine chimique, est ainsi bien différent d'un parasite à existence indépendante et venu du dehors. Maintenant, que ce poison, engendré dans l'organisme humain, puisse ôtre colporté au dehors par un microbe qui s'en est imprégné, cela peut ôtre, mais ce microbe n'a rien de spéciilque; il peut ôlre aussi bien le bacillevirgule de Koch que le bacille d'Escherich (1) ; c'est la sponlanéilé morbide de l'organisme humain qui l'a doué accidentellement de malfaisance.
Si je combats les doctrines parasitaires, ce n'est pas seulement parce qu'elles sont fausses en soi, mais encore parce qu'elles méconnaissent une loi fondamentale de la vie, car le microbe n'est puissant qu'en raison de noire impuissance. En d834, le docteur Revillioud fut envoyé au Caire, à la tête d'une mission, pour étudier une épidémie de choléra qui venait d'éclater. Les membres faisant partie de cette mission habitaient dans un das quartiers les plus populeux ; mais la maison était propre et confortable ; de plus, ces savants avaient une bonne nourriture, suivaient une bonne hygiène et n'avaient pas peur. Aucun d'eux ne fut malade, et cependant ils visitaient chaque jour les cholériques et faisaient de nombreuses autopsies. Or, à côté de la maison qu'ils habitaient en était une autre dans laquelle étaient logés des Maltais misérables, mal nourris et entassés les uns sur les autres dans un local trop petit ; ils moururent à peu près tous.
Vous voyez que, s'il y a un microbe, ce microbe choisit ses victimes ; ne sont frappés que ceux qui sont faibles de constitution, débiles et d'une résistance vitale amoindrie.
J'ai eu dans mon service un mari et sa femme, qui habitaient rue Valadon une maison dans laquelle logeaient de nombreux ménages d'ouvriers. Vous savez quelle est Tinsalubrilé de ces cités qui comprennent deux, trois cours successives, avec autant
(1) Voir plua haut, leçon cxii, p. 397.
CAS SPONTANliS, <95
de corps de bâlimenls. Mes deux malades furent les seuls atteints : le mari était un ivrogne qui dépensait non seulement son gain quotidien, mais encore une partie de celui de sa l'emme. Cette dernière, pour subvenir aux besoins du ménage, travaillait jour et nuit et se privait même de nourriture. Elle fut la première frappée ; tous les deux moururent. Que vaut donc ce parasite, qui ne peut pulluler que dans des conditions déterminées ?
Nous sommes ainsi ramenés à la spontanéité morbide, aux faits isolés. M. Rivière, dans sa communication à l'Académie des sciences, dit que l'un des premiers cas signalés fat celui d'une femme de la Salpêtrière, atteinte d'aliénation mentale. En voilà une qui n'a pu être en contact avec un autre cholérique, puisqu'elle était incarcérée pour son insanité. Elle seule fut frappée ; il faut bien admettre la spontanéité de ce cas, ou la transmission d'un germe émané d'un des rares cas de choléra qui existaient disséminés dans Paris. S'il y a eu transmission, elle n'a pu se faire que par l'intermédiaire de l'air.
Je ne veux pas quitter le mémoire de M. Rivière sans vous faire voir un des desiderata des statistiques d'hôpital. L'auteur fait remarquer que pas un seul vidangeur n'a été atteint. M. Boussingault avait déjà observé le même fait pendant l'épidémie de 1832. Vous pouvez faire pour la « pleurésie», le » rhumatisme», etc., pour toutes les maladies que vous voudrez, la môme recherche statistique, et vous verrez qu'aucun vidangeur n'en a été atteint. Et la conclusion statistique serait que la profession de vidangeur crée une véritable innocuité contre toutes les maladies 1 Étrangeté dont l'explication est bien simple : un vidangeur ne se vante jamais d'être vidangeur et, quand il entre à l'hôpital, il donne toujours la profession de «journalier»; pour ma part, je n'ai jamais rencontré dans les hôpitaux un malade, sur la pancarte duquel fut inscrite la profession de vidangeur. • Les cas isolés de choléra sont des plus intéressants à étudier, car ce sont eux qui nous permettent de mieux saisir la nature et le mode de développement de cette maladie. A ce propos, je ne puis passer sous silence, le cas lamentable de mon ami, le professeur Fonssagrives. M. Fonssagrives, un des professeurs les
plus (lislingués de l'école de Montpellier, avait soixante ans ; depuis plusieurs années, il avait quitté la vie active, et résidait dans un château aux environs de Vannes, à deux lieues de la mer. Deux mois avant sa mort, il vint à Paris; à cette époque, il n'y avait pas de choléra dans cette ville. Et si l'on voulait admettre qu'il y eût contracté le germe, il faudrait convenir que l'incubation aurait été longue. Un peu plus tard, quinze jours avant sa mort, Ponssagrives est appelé en consultation à Lorient pour une jeune fille phthisique; à cette époque, il n'y avait pas un seul cas de choléra à Lorient; un mois auparavant, avait eu lieu cette épidémie de moruisme (permettez-moi cette expression) sur un grand nombre de matelots, qui tous guérirent. Fonssagrives fut pris tout à coup, dans son château, d'accidents qui ne lui laissèrent aucun doute sur leur nature cholérique. Il fit appeler le médecin d'Auray : « .l'ai le choléra, lui dit-il, je sais que je vais mourir, éloignez mes enfants et faites-moi suivre le traitement que je vais vous indiquer. » Quarante-huit heures après il était mort, après avoir diagnostiqué et pronostiqué sa fin, comme un héros qu'il était. Huit jours après cette mort lamentable, un cas se déclarait à Lorient et restait isolé ; aucun nouveau cas n'a été signalé.
Je tiens tous ces détails de MM. Rochard et Le Roy de Méricourt, qui par leur situation médicale et par leurs relations avec Fonssagrives ont connu tous les détails de cette triste mort, et sont toujours au courant de l'état sanitaire des villes maritimes.
Ici, pas de doute possible : Fonssagrives a succombé à une attaque de choléra spontanée. Ce cas est resté isolé, et aucun des membres de la famille n'a été atteint consécutivement. Autrefois, Fonssagrives, jeune médecin de la marine, eut à soigner à plusieurs reprises des cholériques et il ne contracta pas la maladie. C'est aujourd'hui que, vieux et fatigué par une vie de travail sans relâche, il succombe à une attaque de choléra spontané, alors qu'autrefois, jeune et vigoureux, il pouvait aCTronter, sans en être touché, les plus redoutables épidémies.