CENT VINGT-TROISIÈME LEÇON
Scrofule et Tuberculose.
La scrofule et la tuberculose sont deux maladies distinctes. — Le scrofuleux, plus qu'aucun autre, peut devenir tuberculeux. — La scrofule guérie ne préserve pas de la tuberculose. — Différences de la scrofule et de la tuber-
■ culose. — Lésions de la scrofule.
Messieurs,
A propos de^deux malades du service, je voudrais vous parler aujourd'hui de la scrofule et, à ce sujet, aborder certaines questions doctrinales (joie et torture de notre esprit). Je chercherai donc :
1° Si la scrofule et la tuberculose sont des maladies identiques ou distinctes ?
2° Si la scrofule conduit à la tuberculose ?
3° Si la scrofule guérie peut préserver de la tuberculose?
Nos deux malades sont des types de scrofuleux. Ils justifient le mot « scrofule )) (du latin, scrofa, truie), parce que, du fait d'un engorgement ganglionnaire énorme, la face se continue directement avec le cou, ce|qui donne à la tête du scrofuleux une vague ressemblance avec l'animal « vêtu de soies».
Chez nos deux malades, pas de ligne de démarcation entre la face et le cou. Tous deux ont eu des scrofulides légères dans leur enfance. Tous deux ont eu ensuite des manifestations scrofuleuses plus graves, enfin tous deux sont devenus tuberculeux. Peter. — Clin. inéd. ui. — 34
Ainsi se trouve justifiée la loi des « séries morbides » dont je vous parle si souvent.
Ici, le premier terme de la série, c'est la scrofulide la plus bénigne: l'impétigo ou l'érysipôle à répétition, et le dernier terme, la tuberculose pulmonaire. Entre ces termes extrêmes, le trait d'union se trouve dans le lupus ou la tumeur blanche, où l'on voit apparaître le bacille.
Ce qu'il y a d'intéressant, c'est de voir qu'à trente années de distance, et de par l'anatomiepathologique histologique, Virchow a voulu créer la dualité de la tuberculose et faire deux maladies distinctes de la pneumonie caséeuse et de la tuberculose granuleuse, de sorte qu'un médecin éminent, Niemeyer, a été jusqu'à dire: «Le plus grand malheur qui puisse arriver à un phtisique c'est de devenir tuberculeux. » Et maintenant voici que, de par l'anatomie pathologique infinitésimale, la bactériologie, on veut confondre la scrofule avec la tuberculose, et c'est le bacille qui les réunit. Les esprits les plus élevés ont quelquefois de ces étroitesses et prennent la lésion pour la maladie. Or, se placer au point de vue des lésions, c'est ne voir qu'une des fractions d'un tout. Les lésions sont les produits matériels des maladies bien loin d'être celles-ci tout entières. Or, si l'on élimine pour un moment le bacille, qui n'est qu'un caractère anatomique — et qui peut manquer dans la lésion scrofuleuse — si, au contraire, ainsi qu'il convient, on tient compte de l'ensemble, on voit que la scrofule diffère essentiellement de la tuberculose, qu'elle en diffère par les symptômes, les réactions organiques, l'évolution, les formes et la terminaison. Il en est de la scrofule et de la tuberculose comme de la fièvre de surmenage et de la fièvre typhoïde ; l'une peut aboutir à l'autre par modification de l'organisme, mais ce sont deux maladies distinctes.
Du reste, voici les faits et vous allez voir que ce que je viens d'émettre est justifié par les observations de nos deux malades.
Le premier est un homme couché au numéro 15 de la salle Laennec. C'est un Parisien (ce qui est un vice rédhibitoire); il est âgé de vingt-sept ans. Son père est mort de tuberculose pulmonaire à cinquante- sept ans ; sa mère a succombé à une bronchite chronique. 11 n'a eu qu'une sœur, qui est morte du croup. Or,