CENT TRENTE ET UNIÈME LEÇON
Sur un cas d'aortito thoracîque chi-ouiquc.
L'insuffisance aortique en est une conséquence possible; il en est ainsi de l'anévrysme de l'aorte et de l'angiue de poitrine. — Pathogénic de l'angine de poitrine par névrite cardiaque.
Messieurs,
Je veux aujourd'hui vous parler d'une malade qui a trois maladies distinctes, si l'on envisage son cas au point de vue des localisations : elle présente une «insuffisance aortique », elle a aussi un « anévrysme de l'aorte», et, enfin, elle est atteinte d'(( angine de poitrine». En réalité, elle n'a qu'une seule maladie, r« aorlite thoracique chronique », de laquelle découlent les trois affections susdites.
La lésion primitive et génératrice de toutes les autres a été une inflammation chronique de l'endartère de l'aorte thoracique. Cette inflammation s'est propagée aux valvules sigmoïdes de l'aorte et a engendré l'insuffisance aortique. Elle a atteint secondairement la tunique moyenne de l'aorte, celle qui, grâce aux éléments élastiques qu'elle renferme, fait la résistance de la paroi, et l'altération de cette tunique moyenne a permis à la tension sanguine de dilater l'aorte; ainsi s'est développé l'anévrysme. En troisième lieu, l'inflammation a atteint la tunique externe et le tissu conjonctif circonvoisin qui renferme les nerfs du cœur ; la péri-aortite a engendré la péri-névrite, et la souffrance des nerfs du cœur ainsi altérés s'est traduite par l'angine de poitrine.
Notre malade est une femme âgée de quarante-sept ans, qui a eu la fièvre typhoïde à onze ans et la variole à vingt-quatre ans; elle a été réglée à dix ans, et mariée à quinze ans et demi; elle a eu deux jumeaux, tous deux bien porlants. Enfin, elle a été en
8iï QUELQUES FAITS DE CARDIOPATHIE.
proie à des chagrins prolongés qui ne sont pas étrangers au développement de sa maladie (je reviendrai sur ce point dans un instant).
En 1886, elle éprouve des palpitations, de l'essoufflement, un peu de douleur thoracique; elle entre à l'hôpital de la Pitié où un médecin distingué diagnostique une insuffisance et un rétrécissement aortiques ; il établit ce diagnostic parce qu'il entendait un double souffle au foyer des bruits aortiques, un souffle systolique et un souffle diastolique. Vous trouverez, en efl'et, dans les auteurs classiques que le souffle diastolique de l'aorte est le symptôme d'une insuffisance aortique, et que le souffle systolique entendu au niveau de l'aorte est le signe d'un rétrécissement aortique. Or, ce dernier point n'est pas exact ; s'il est vrai que le rétrécissement aortique donne naissance à un souffle systolique, il n'est pas moins vrai qu'on peut entendre un souffle systolique au niveau de l'aorte sans que l'orifice aortique ou l'aorte elle-même soient rétrécis ;il suffit pour que ce souffle se produise qu'il y ait des rugosités sur la paroi interne de l'aorte; et c'est bien le cas chez notre malade, puisqu'on trouve l'aorte très dilatée, et non pas rétrécie. A l'hôpital de la Pitié, la patiente fut soumise, pendant six mois, à l'usage de l'iodure de potassium et au régime lacté. Elle sortit très améliorée.
En 1887, les douleurs thoraciques deviennent plus vives et plus fréquentes; elles siègent dans la région préaortique et rayonnent vers l'épaule gauche ; la malade va passer deux ans au Havre ; elle s'y soumet au traitement d'un médecin du pays et revient à Paris améliorée.
Mais, en 1889, peu après son retour à Paris, les crises douloureuses se dessinent encore plus nettement; elles siègent dans la région préaortique, s'irradient vers l'épaule gauche, vers le bras gauche et atteignent les deux derniers doigts de la main gauche.
En 1890, 1a malade entre à la Charité; le médecin diagnostique, cette fois, un anévrysrae de l'aorte, lui prescrit de l'iodure de potassium et ordonne l'électrisation de la région aortique.
Au mois de mars 1891, elle éprouve de nouveaux chagrins;
AORTITE CHRONIQUE, 623
les crises deviennent de plus en plus violentes, si bien qu'elle peut à peine marcher; elle entre alors pour la première fois dans mon service; je àvàgnoslïqm une aortùe thoracique chronique, ayant déterminé une insuffisance aortique, un anévrysme de l'aorte et provoqué de l'angine de poitrine ; je la soumets à l'iodure de potassium, je lui fais appliquer des vésicatoires et des pointes de feu sur la région préaortique; au bout de peu de temps, elle sortit, ne souffrant plus du tout. Mais, au mois de janvier 1892, elle revient, en proie à des crises plus violentes que jamais.
Je viens de l'examiner devant vous, et vous avez pu constater que c'est une femme maigre, chétive, atteinte d'une blépharoptose congénitale, et qui doit à sa débilité native d'avoir une aorte chétive qui n'a pas pu résister aux traverses de la vie : « à mauvais organisme, mauvais endothélium » ; c'est pourquoi « nos artères sont parfois plus âgées que nous ». Je ne sais pas la part qu'il faut faire, dans la genèse de son aortite, à la fièvre typhoïde et à la variole dont elle a été frappée autrefois ; mais ce que je sais, c'est qu'elle a éprouvé de grands chagrins et que les chagrins sont une cause indubitable de lésions du cœur et de l'aorte. Cette femme a fait de grosses pertes d'argent; elle avait un mari qui la battait et elle n'avait pas la philosophie passive de la femme de Sganarelle, à qui il plaisait d'être battue.
Les chagrins engendrent des troubles dynamiques du cœur et des vaisseaux et ultérieurement des lésions vraies de ces organes. Les émotions tristes augmentent la tension artérielle, et plus tard il peut s'ensuivre la dilatation de l'aorte avec des lésions d'endartérite aortique. D'autres fois, immédiatement après une vive émotion, le cœur devient douloureux, et subit une dilatation passive qui crée des insuffisances. J'ai observé la supérieure d'un couvent de la rue de Turenne, qui eut sa maladie de cœur dans les circonstances suivantes : c'était pendant la Commune ; les communards s'emparèrent d'elle pour la fusiller; on la colla au mur ; mais, vaincu par la vaillance de cette femme, le chef des fédérés fit abaisser les fusils. Elle eut, en face des fusils braqués sur elle, comme un violent déchirement dans le cœur;
depuis lors, elle éprouva des palpitations et, en l'auscultant, on entendait un souffle d'insuffisance aortique. Jusque-là cette femme avait été d'une santé parfaite. Tout récemment, j'ai vu, avec un collègue distingué, une jeune dame qui, menacée de mort par un. domestique qui voulait la voler, lutte avec lui, et éprouve aussitôt après une violente douleur cardiaque; et depuis elle présente une dilatation du cœur avec des accidents d'asthénie cardiaque.
Mais je reviens à notre malade. Elle se plaint vivement de douleurs à la région sternale supérieure; quand on lui demande où elle souffre, elle montre, non pas la région précordiale, mai.s la région préaortique. La douleur qu'elle éprouve est continue ; mais cette douleur est sujette à des paroxysmes d'une grande violence pendant lesquels la douleur rayonne dans l'épaule gauche, dans le bras gauche jusqu'aux deux derniers doigts, et quelquefois dans l'épaule droite. Ces paroxysmes sont souvent provoqués par le repas ; l'excitation des nerfs de l'estomac issus des nerfs sympathique et pneumogastrique retentit sur les nerfs du cœur issus des mêmes troncs nerveux. On sait assez que les grands accès mortels à'angor pectoris suivent souvent un repas copieux.
D'autres fois, vous le savez, c'est l'ascension d'un escalier, la respiration d'un air vif, la marche contre le vent qui provoquent les accès angineux. Que se passe-t-il alors? Il y a irritation des nerfs du plexus pulmonaire formé de branches des nerfs pneumogastrique et sympathique, et cette irritation retentit sur le plexus cardiaque issu des mêmes nerfs, et offensé par la périnévrite. C'est toujours la même action réflexe.
Les signes physiques que nous constatons chez notre malade vont nous éclairer sur la nature des maux qu'elle épi'ouve.
En premier lieu, examinons les artères périphériques. Lepouls radial du côté droit présente au doigt et au sphygmographe les caractères du pouls de Corrigan ; le pouls radial du côté gauche ne présente pas ces caractères ; il est faible, indifférent et un peu retardé. La carotide et la sous-clavière droites sont bondissantes; ces mômes artères ne bondissent pas du côté gauche. Il doit y avoir à l'embouchure de la carotide et de la sous-clavière