CENT TRENTE-CINQUIÈME LEÇON
Les goitreux cxoiihthalmiques.
L'émotivité et l'émotion. — Comment le psychique devient physique. — Lésions par fonctionnement excessif. — Cas frustes devant expliquer les cas de goitre exophthalmique complet.
Messieurs,
Je crois vous être plus utile en vous parlant des faits morbides habituels qu'en vous entretenant des excentricités pathologiques. Cependant, je ne peux pas ne pas vous signaler celles-ci lorsqu'elles se présentent dans nos salles; c'est pourquoi je vais consacrer la conférence d'aujourd'hui à l'étude du goitre exophthalmique.
De « gros yeux » , un « gros cou » , un « gros cœur » , telle est, en trois phrases, la physionomie pittoresque de cette singulière affection. Il y faut ajouter les « palpitations » et le « déchaînement du cœur », ou tachycardie. Or, c'est précisément par ces troubles cardiaques que, chronologiquement et pathogéniquement, commence la maladie; c'est donc là ce qui ne manque jamais.
Il est, en effet, des cas « frustes », à peine ébauchés, où il n'y a ni goitre, ni exophthalmie, et qui sont néanmoins très complets en eux-mêmes. C'est alors une maladie de Graves « commencée». Or, ce sont ces cas qui nous feront comprendre la maladie de Graves complète ou « achevée ».
Le goitre exophthalmique, maladie de Graves ou de Basedow,
l'émotion et le GOITIIE EXOPHTIIALMIQUE. 659
est, en réalité, une afTeclion gi-adnellemenL de plus en plus complexe. C'est une névrose cérébro-bulbaire, où I'émotivité (phénomène psychique) joue le rôle primordial et prépondérant.
Gomment un phénomène psychique se transforme -t-il immédiatement en un phénomène physique, et produit-il ultérieurement des lésions matérielles? J'essayerai de le dire, et cela en interprétant les cas frustes, je dis les « plus frustes», ceux oîl il n'y a ni gros yeux, ni gros cou; ni gros cœur, où il n'y a que des « troubles fonctionnels des muscles vasculaires ».
J'ai dit que le goitre exophthalmique était engendré par r « émotivité » ; pour en comprendre la pathogénie, il est donc indispensable d'étudier ce que produit matériellement I'émotion.
Je ne sais rien de plus étrange, de plus mystérieux que la transformation immédiate, instantanée;, de ce phénomène psychique, immatériel, l'émotion, en un phénomène physique et matériel, fugitif ou persistant, visible et tangible : ainsi, et tout d'abord, la rougeur ou la pâleur de la face, la chaleur ou le refroidissement des extrémités, Thorripilation et le frisson... Mais l'émotion produit bien d'autres choses, comme nous Talions voir.
L'émotion est un phénomène évidemment et exclusivement cérébral, et les manifestations physico-dynamiques qui la révèlent en la transformant sont bulbo-médullaires. De sorte que l'émolion se propage par voie de continuité des cellules sensitivointellectuelles du cerveau aux cellules motrices du bulbe et de la moelle; et l'agent instrumental de la transmission périphérique est le nerf grand sympathique (celui qui « fait souffrir avec », celui qui fait « sympathiser n tout l'être avec ses cellules cérébrales émues).
Or, nous verrons bientôt que tous les phénomènes subjectifs et tous les troubles fonctionnels, suivis ou non de lésions anatomiques, qu'engendre l'émotion sont observés dans le goitre exophthalmique.
C'est ce qui motive la parenthèse physiologique que j'ouvre ici.
Par l'intermédiaire du grand sympathique, l'émotion et surlout l'émotion triste agit à la fois sur les « plexus viscéraux »
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(cardiaque, pulmonaire, solaire, rénal et utérin), el sur les a vaso-moleurs » .
L'émotion agit sur le plexus « cardiaque » en y faisant prédominer le grand sympathique sur le pneumogastrique ; le cœur est alors « déchaîné » , d'où les palpitations et la tachycardie, soit fugitives, soit persistantes.
Sur le plexus « pulmonaire » l'émotion retentit en produisant l'oppression, les soupirs et l'angoisse.
Sur le plexus « solaire », elle entraîne les vomissements, la polycholie (larmoiement du foie) et la diarrhée (larmoiement de l'intestin).
Sur le plexus « rénal », polyurie et pollakisurie, polyurie insipide ou sucrée, fugitive ou persistante — et, dans ce cas, diabète.
Sur le plexus «utérin », perturbations menstruelles.
D'autre part, l'émotion agissant sur le « grand sympathique vaso-moteur » produit la dilatation ou la contracture des petits vaisseaux, avec rougeur ou pâleur, hyperthermie ou hypothermie périphériques, avec sueurs ou sécheresse de la peau; puis dans le cas, bien plus fréquent, de dilatation vasculaire persistante, perte du ressort vasculaire, débandade de la circulation périphérique, nécessitant un surcroît d'action impulsive de la part du cœur, nouvelle cause d'hypertrophie par excès de fonctionnement.
Or ces phénomènes, qu'engendre chez tous l'émotion, sont fugitifs chez la plupart d'entre nous, tandis qu'ils sont permanents chez les goîtreux exophthalmiques, parce que ce sont des « ultra- émotifs » .
Cela dit, voyons nos malades.
Actuellement (mars 1890), il y a dans notre service deux femmes atteintes de goître exophthalmique, les numéros 6 et 25.
Le numéro 6 présente la triade symptomatique complète.
Elle a de l'exophthalrnie, qui augmente ordinairement d'un jour à l'autre, ce qui prouve qu'elle est soumise aux variations du système vaso-moteur de l'orbite qui fait plus ou moins saillir l'œil, selon que les vaisseaux rétro-oculaires sont plus ou moins dilatés.
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La malade a un gros cou et l'hypertrophie thyroïdienne prédomine du côté droit.
Enfin, la pointe de son cœur bat au-dessous du septième espace intercostal, ce qui indique incontestablement l'hypertrophie de l'organe.
Les troubles fonctionnels sont très accentués. Notre malade se plaint de palpitations, phénomène primordial, et elle a de plus de la tachycardie. Le jour de son entrée, elle avait 140 pulsations, probablement sous l'influence de l'émotion et de la fatigue. Actuellement, elle a 120 pulsations le matin et à peu près 130 le soir.
Voilà déjà, messieurs, des troubles fonctionnels très importants; j'en ai d'autres à vous signaler du côté de la peau. Quand on frotte cette dernière avec le dos de l'ongle il en résulte d'abord de la pâleur, ensuite de la rougeur, et parallèlement à la raie rouge il se produit deux raies blanches excentriques, qui sont évidemment l'indice d'une anémie locale.
La première raie blanche est causée par la disparition du sang des vaisseaux delà peau frottée; la raie rouge qui lui succède indique, au contraire, la présence d'une quantité de sang exagérée dans ces vaisseaux. Ily a donc d'abord contracture vasculaire aux points irrités par le frottement, puis bientôt après dilatation et hypérémie — • cette hypérémie locale se fait aux dépens des vaisseaux voisins, d'oii l'anémie de ceux-ci, et l'apparition des deux raies blanches parallèles. Ces phénomènes manquent chez un individu bien portant, et indiquent chez ceux oti ils se produisent un défaut dans l'innervation vaso-motrice, qui est, pour ainsi dire, déséquilibrée.
Ces symptômes ont leurs analogues dans ce que nous pouvons constater chaque jour chez les émotifs. L'émotion fait rougir l'un et pâlir l'autre; c'est dire qu'elle agit chez l'un d'une façon paralytique, chez l'autre d'une façon tétanique. Dans ce dernier cas on peut parfois observer, outre la pâleur, des verliges et même des chutes; la contracture vasculaire s'est généralisée, il y a pâleur cérébro-bulbaire (anémie cérébrale) en môme temps que pâleur faciale.
La raie rouge que nous avons produite chez notre goitreuse