‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 245 sur 287 · CENT QUARANTE-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CENT QUARANTE-SIXIÈME LEÇON

Scarlatinoïde puerpérale et scarlatine.

Comment se développe la scarlatinoïde chez les femmes en couche, et comment pourrait se développer la scarlatine.

Messieurs,

A propos de notre ictérique par émotion (1), dont l'ictère devint grave et produisit une scarlatinoïde, je voudrais rechercher avec vous comment se développe la scarlatine et voir si, dans des conditions favorables, cette maladie ne peut naître spontanément.

Tout ce que je vais dire ici est monstrueux I Et pourtant notre ictérique est très instructif à ce point de vue. Cet homme, robuste, bien portant, fait une chute d'un deuxième étage, et à la suite de cette émotion vive, il devient ictérique. Puis il fait une éruption scarlatineuse et tombe dans un état général grave. Il est frappé dans tout son organisme : l'appareil digestif, l'appareil urinaire, le système nerveux, sont profondément touchés. Il a de l'anorexie, il digère mal; la nuit, il est agité, délirant; il a l'aspect d'un typhoidique. La fonction rénale est tellement troublée, qu'il n'élimine plus dans ses urines les produits toxiques de l'économie, mais les emmagasine dans son sang. Gela nous est démontré par l'examen des urines et la recherche de la toxicité urinaire, qui est devenue nulle. Cet homme auto-intoxiqué eut une éruption scarlatineuse avec fièvre, ou tout au moins une éruption scarlatiniforme. En môme temps apparaissait un bruit de galop avec souffle syslolique à la région précordiale et à la pointe. La desquamation fut telle que, cachant son visage, qui était jaune, je le montrai à des médecins expérimentés en leur

(1) Voir la leçon précédente.

774 A PROPOS d'un CAS d'iCTÈRE ÉMOTIF GRAVE.

demandant : « Qu'est-ce que cela ? » Us répondaient sans hésiter : « C'est une scarlatine qui desquame. » Ici la cause de la maladie était facile à trouver, tout était connu : émotion vive provoquant l'ictère et les troubles fonctionnels; emmagasinement dans l'organisme de produits toxiques qui n'étaient plus éliminés par les urines et auto-intoxication.

Ceci nous conduit à étudier les éruptions analogues décrites par les accoucheurs chez les femmes puerpérales. On a observé, en effet, dans les Maternités, des cas de puerpérisme infectieux avec éruptions multiples. Il paraît se développer, chez la femme en gésine, un état toxique spécial, par suite duquel il se fait sur la peau des érylhèmes, des éruptions miliaires ou même scarlatiniformes. Ce sont là des manifestations analogues à celles qu'on observe dans la fièvre septique des opérés, la fièvre puerpérale ayant, du reste, la plus grande analogie avec cette dernière.

On peut donc observer, chez les puerpérales, des éruptions scarlatiniformes^ qui, pour certains auteurs, ne sont que des scarlatinoïdes, mais qui sont, pour moi, des scarlatines atténuées. Ces scarlatinoïdes de Gueniot sont à la scarlatine ce que la fièvre de surmenage est à la dolhiénentérie ; il n'y a là qu'une question de degré dans l'intoxication, mais une série morbide évidente. De même que le poison spontané fait au maximum la fièvre typhoïde et qu'il fait au minimum la fièvre de surmenage, de même l'intoxication de l'organisme fait au maximum la scarlatine, et fait au minimum la scarlatinoïde. C'est, d'après Gueniot, une maladie fébrile, plus une éruption. L'état général est plus ou moins touché, il y a élévation de la température, anorexie, quelquefois vomissements. L'éruption est remarquable par la précocité de son apparition, et par le développement sur le thorax de papules telles que cela s'observe dans la rougeole papuleuse et boutonneuse ; mais il y a de plus la rougeur généralisée, scarlatineuse, en larges plaques.

La différence importante entre cette scarlatinoïde et la scarlatine vraie, c'est l'absence d'angine. Or, l'angine est à la scarlatine ce que la rachialgie est à la variole. (Et, chez notre malade, il n'y a pas eu non plus d'angine ni de desquamation de la langue»)

SCARLATINOIDE PUERPÉRALE.

L'albuminurie, la tubulile rénale, qui est un pliénomène fréquent dans la fièvre scarlatineuse, est, au contraire, l'exception dans les scarlatinoïdes. Je vous ferai remarquer maintenant, après avoir noté ces différences, qu'en même temps qu'on observe dans les Maternités ces scarlatinoïdes, on rencontre des scarlatines vraies, dvec angine et albuminurie ; et ces scarlatines survenant à côté d'autres scarlatines ébauchées et de scarlatinoïdes, frappent quelquefois des femmes qui sont dans l'hôpital depuis un mois, et qui n'ont été exposées à aucune contagion.

Voici, du reste, des chiffres intéressants que j'emprunte à la thèse du docteur Durand (1891). Nous voyons, dans la statistique, que ce sont surtout les primipares qui sont frappées. Qu'est-ce qu'une primipare et pourquoi est-elle plus fréquemment frappée? C'est une femme jeune, qui n'est pas encore accoutumée, acclimatée à l'état puerpéral. C'est une femme déprimée par la crainte de l'accouchement, effrayée de tous les préparatifs, redoutant l'accoucheur, qui considère l'accouchement comme un acte dangereux. Et cependant les femelles des animaux accouchent sans accident, et sans prendre de telles précautions !

La primipare est, de plus, préoccupée de la douleur (état psychique déprimé); elle souffre réellement (choc nerveux intense). De plus, c'est une blessée véritable, par le fait du traumatisme puerpéral. Le choc moral, le choc nerveux, le choc physique la dépriment et la prédisposent à la maladie (il en a été ainsi dans l'observation de l'homme de notre service, dont l'émotion a suffi à provoquer l'ictère, l'état typhique, l'auto-intoxication et l'éruption).

Les primipares sont au nombre de 48 sur 64 femmes atteintes de scarlatinoïdes, rapportées dans la thèse dont je vous parlais (les autres sont des multipares ou des femmes dont le nombre de grossesses n'est pas signalé).

Il est intéressant de rechercher aussi l'époque d'apparition de la scarlatinoïde. On note :

Quatre cas avant l'accouchement;

Cinq cas le jour même ;

Seize cas deux jours après ; '

Vingt-six cas trois jours après.

776 A PftOPOS d'un CAS D'iC'i'ÈRIi ÉMOTIF GRAVE.

L'éruption se fait donc de préférence du deuxième au quatrième jour de l'accouchement. Or, dans la scarlatine, l'éruption est précoce; il ne peut donc être question de contagion faite à l'extérieur. On ne peut admettre que la femme ait été contagionnée le jour même de l'accouchement. Enfin, des femmes qui séjournaient depuis un mois dans la Maternité, sont atteintes de scarlatine deux ou trois jours après l'accouchement.

En résumé, les faits démontrent que l'organisme humain est capable d'engendrer de toutes pièces un poison qui produit la fièvre et l'éruption. Notre malade en est un exemple.

Les femmes en couche en sont un autre exemple. De l'érythème vague et fugitif à la scarlatinoïde, et de la scarlatinoïde à la scarlatine, il n'y a qu'une série de degrés, une série morbide qui augmente de gravité. Et cela nous fait comprendre comment peut naître la scarlatine.

Notre malade a guéri de son ictère, il a guéri de son état général grave et de son éruption, et cependant il est sorti non guéri de notre service. En effet, quoique ses fonctions digeslives soient rétablies, il a un ballonnement du ventre très appréciable, une dilatation de l'estomac avec clapotement caractéristique. Il est, de plus, devenu polyurique; il urine 4 litres et demi et 5 litres par jour. La quantité d'urée est notablement augmentée. Il a une sorte de diabète azoturique. La peau est sèche et d'une impressionnabilité telle qu'elle donne lieu au phénomène de la « cutis enserina », au moindre refroidissement.

Enfin le souffle avec bruit de galop persiste à la pointe du cœur. La polyurien'a pas disparu. Ce malade restera un nerveux avec un organisme profondément altéré. C'est là un fait bien curieux quant à sa pathogénie ; un fait purement psychique, la peur, a pu déterminer des altérations matérielles de l'organisme, l'ictère, l'état typhoïde, pour auto-intoxication, laissant les traces d'une altération profonde de tout l'organisme.

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