SURDITÉ ET CÉCITÉ VERBALES
lorsque les personnes qui l'entourenL parlent, elles remuent les lèvres de telle ou telle façon ; et comme avec l'attention il a encore la faculté d'imitation, il cherche à reproduire le geste de celui qui parle. Il remue les lèvres en même temps que les cordes vocales et il dit pa-pa, ma-ma, et voilà le langage articulé ({ui apparaît. Mais à côté du langage sonore, il y a une forme silencieuse de manifestation de la pensée. Les muscles de la face trahissent ainsi nos moindres pensées d'une façon inconsciente. L'accusé, devant le juge d'instruction, peut nier le crime, mais l'altération de ses traits, un tremblement au moment d'une confrontation, n'échapperont point à l'observateur. L'ensemble de ces gestes qui permettent d'extérioriser la pensée par les mouvements de la face, des lèvres, du membre supérieur en particulier, constituent la mimique. Il y a enfin des gestes plus parfaits, le geste de l'écrivain, puis celui du dessinateur.
On ne voyait autrefois dans l'aphasie que la perte de la parole, la disparition du geste sonore ; or, l'analyse des faits a montré que l'aphasique a perdu plus que la parole, il est pour ainsi dire décapité d'un certain nombre de facultés intellectuelles, il a perdu l'attention, l'imitation, il est devenu étranger à autrui, comme autrui lui est devenu étranger. II n'entend plus ce que l'on dit, il a de la surdité verbale. Il ne peut plus entrer en communication avec ses semblables par l'écriture, il a de la cécité verbale. La perte de l'attention est frappante. Je me rappelle un jardinier du-service de Trousseau; quand on lui adressait la parole il regardait en l'air. On lui demandait, par exemple, comment le jardinier se servait de sa bêche, il ne pouvait comprendre, et il tournait la tête; la surdité verbale était manifeste et l'attention perdue. Voulait-on le faire lire, les caractères d'imprimerie n'avaient aucun sens pour lui, il avait de la cécité verbale.
Ce qui est intéressant, c'est que toutes ces fonctions psychiques, intimement associées aux gestes pour faire le langage, sont également réunies anatomiquement dans une même région du cerveau. Ainsi la circonvolution de Broca siège au niveau du pied de la troisième circonvolution frontale, du côté gauche. Non loin d'elle est le centre de l'hypoglosse, tout à côté est la
zone motrice du facial; un peu plus haut, sur la circonvolution frontale ascendante, se trouve le centre des mouvements du membre supérieur, et au-dessus celui du membre inférieur.
Par le fait de l'oblitération de l'artère sylvienne gauche, artère nourricière de toute cette zone, tous les centres qui concourent à la manifestation de la pensée sont plus ou moins profondéments atteints, et alors l'aphasie s'accompagne de paralysie faciale ou de paralysie du membre supérieur.
Il y a eu certainement une lésion de ce genre chez notre malade. La zone cérébrale irriguée par l'artère sylvienne a subi un certain degré de ramollissement par irrigation sanguine insuffisante résultant du spasme vasculaire, ainsi que nous l'avons admis.
Nous devons envisager à nouveau le rôle du grand sympathique dans les troubles nerveux circulatoires des hystériques pour comprendre comment, à la vaso-dilatation, peuvent succéder la vaso-constriction et l'asphyxie locale. Je me suis arrêté avec intention, ce matin, aux lits de deux femmes atteintes de goitre exophthalmique ; chez ces deux malades, je vous ai montré une raie vaso-motrice exagérée ; car cette tache est proportionnelle, dans son intensité, à l'altération du système nerveux.
Chez l'une de nos malades, qui n'a qu'une maladie de Basedow incomplète, la raie vaso-motrice est bien moins prononcée que chez la malade qui a le goitre exophthalmique complet.
Mais chez ces deux femmes le grand sympathique est profondément touché. Outre la raie méningitique, les troubles vasomoteurs se révèlent par des poussées de chaleur périphérique, des sueurs profuses, et enfin, du côté du plexus cardiaque, par une fréquence extrême des battements du cœur.
Chez la malade couchée au numéro 3 de la salle Trousseau, ce n'est plus le plexus cardiaque, mais le plexus hypogastrique surtout qui est touché. A l'occasion d'une métrite fongueuse intense, ce plexus hypogastrique, irrité dans son plexus utérin, est devenu le lieu de moindre résistance, a été le territoire le plus impressionnable du grand sympathique. Aussi avons-nous assisté à des phénomènes nerveux prédominants du côté du plexus solaire. A son entrée, la malade se plaignait de douleurs
SPASME VASÛ-MOTliUU. 785
violentes dans tout le venlre, puis elle a eu des diarrhées nerveuses, enfin elle a maintement des vomissements.
Ce fait de la raie vaso-motrice révèle l'impressionnabilité des vaso-moteurs chez les nerveux ; j'ai été le premier à en démontrer la constance chez les malades atteintes du goitre exophlhalmique; c'est en 1863 que je l'ai observée sur une malade du service de Trousseau.
Or, en 1867, cette malade revenait à l'Hôtel-Dieu (M. Fournier remplaçait à ce moment le professeur Grisolle), le jeune agrégé profita de ce cas pour faire une belle leçon sur la maladie de Basedow, mais il nia la constance de la raie méningitique, qu'il ne retrouva plus sur cette malade oii précisément je l'avais décrite autrefois.
Maintenant ce qu'il y a d'intéressant, c'est que cette femme a fini par mourir de gangrène symétrique des extrémités. On fit l'autopsie avec beaucoup de soin, on ne trouva ni embolie, ni lésions d'artérite, ni lésions de gangrène sénile. La paroi artérielle était absolument normale, il fallait donc qu'il y eût eu seulement contracture spasmodique des artérioles amenant la suppression de la circulation et la gangrène des extrémités. C'était un cas de maladie de Maurice Raynaud après et de par le goitre exophthalmique. Il n'était donc plus étonnant que M. Fournier n'ait pas retrouvé la raie méningitique au moment où il examinait la malade, puisqu'à la dilatation vasculaire avait succédé le phénomène inverse, la contracture, la constriction vaso-motrice.
Je ne doute pas qu'il n'en soit de même dans le cas actuel et que tous les accidents que je vous ai décrits chez notre malade ne soient dus au spasme des artérioles. Du côté des extrémités des doigts et des orteils, c'est évident; quant à la lésion cérébrale, elle ne peut vraisemblablement avoir que la même cause. L'hémiplégie s'est^en effet plus rapidement améliorée qu'elle ne l'eût fait en cas de lésion cérébrale par embolie, par hémorrhagie cérébrale ou ramollissement, lesquels entraînent toujours des atrophies musculaires. Déplus, en l'absence de syphilis, de toute lésion d'orifice du cœur ou d'athérome, il ne reste plus qu'une cause à invoquer, l'hystérie.
Vous remarquerez que, chez notre malade, il n'y avait que de Petei;.— Clin.vii'd. m,— bO
la syncope locale du côté droit, tandis que c'était de Vasphi/xie locale qu'on observait du côté gauche ; or les membres droits étaient restés à moitié paralysés depuis l'attaque d'aphasie. 11 s'ensuit nécessairement que les vaso-moteurs de ce côté sont moins vigoureux que ceux du côté gauche; d'où une moindre contracture vaso-motrice à droite qu'à gauche, d'où syncope locale seulement à droite et asphyxie locale à gauche. Quant au traitement électrique, voici en quoi il consista : Une plaque large de 10 centimètres sur 12, reliée au pôle négatif de la batterie, fut appliquée entre les deux épaules, tandis que les extrémités malades étaient baignées dans une cuvette remplie d'eau salée et mise en communication avec le pôle positif. On faisait ainsi passer un courant ascendant pendant dix minutes environ.
Dès les premières séances, une amélioration se produisit : la chaleur reparut aux extrémités, ainsi que la coloration normale des téguments, et, en quinze jours, la guérison fut obtenue.