CENT CINQUANTE ET UNIÈME LEÇON
La médication contre-fluxioiinaii'e.
Rôle de la révulsion. — Faire trop cesser l'afllux du sang dans un 'organe, c'est tout ?i la fois conserver la fonction et la nutrition de l'organe.
Messieurs,
Je veux vous parler aujourd'hui d'une médication surannée, absolument surannée, rejetée par beaucoup de médecins en France^ complètement abandonnée en Allemagne; je veux vous parler de la médication révulsive. Sans remonter jusqu'aux temps hippocratiques, vous savez que les anciens distinguaient la révulsion et la dérivation. Nous avons un peu changé, en France, la valeur de ces termes. Nous appelons révulsion l'action thérapeutique exercée le plus près possible de l'organe offensé, malade, tandis que par dérivation nous entendons l'action à distance. La révulsion s'inspire de l'aphorisme hippocratique : Duobus laboribus simul oboi'tis, non in eodem loco, vehementior obscurat alterum, et le grec est bien autrement expressif et énergique : 6 ffçoopôxepoç àp.aupol tov e-cepov.
Ce que je veux dire, c'est que révulsion et dérivation sont les deux termes d'une même médication qu'avec le professeur Grasset, dont je partage les doctrines, j'appellerai volontiers la médication contre-fluxionnaire. Vous devez savoir qu'en thérapeutique nous ne pouvons guère combattre un fait, une lésion
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accomplie, qui est le «passé », mais que nous avons prise sur l'acte morbide préliminaire qui est le u devenir » , et qui d'instant en instant devient la réalité, le « présent » et détermine une lésion, définitive si l'on n'intervient pas. La lésion, on ne peut plus rien contre elle ; comment agir contre la sclérose, par exemple ?
Mais nous avons prise sur la fluxion. Pincez un enfant, il poussera un cri véhément : c'est le mouvement transformé en acte. La même chose se passe chaque jour sous nos yeux.
Nous appliquons un irritant sur l'épiderme ; il en résulte une sensation de brûlure et une rougeur proportionnelle, c'est-à-dire un mouvement des vaso-moteurs. U ne se peut pas que cette sensation ne provoque pas un cri du sympathique.
11 n'y a pas de rapport direct entre la peau pincée et la réponse du patient; mais il n'y en a pas moins un arc diastaltique et un acte réflexe. Si nous constatons ici une hypérémie, c'est qu'il y a anémie ailleurs. Et telle est la base de la médication révulsive. Mais je sais bien que lorsque je dis : Ubi stimulus, ibi fluxus, je suis suranné. Et cependant l'irritation détermine bien une fluxion dans la région irritée et avec la fluxion une congestion fugitive ou permanente, pouvant déterminer de l'inflammation, de la phlogose, même de l'hémorrhagie. Or, c'est sur cette fluxion que nous avons prise sur le devenir, sur ce qui sera plus tard une lésion.
U est vraisemblable que c'est la contre-fluxion spontanée qui a donné l'idée de la contre-fluxion artificielle. C'est ainsi que nous voyons, par l'éclosion d'un érysipèle spontané, une maladie guérir ou rétrocéder. Voulez-vous un fait : un homme entre dans notre service au mois de mars dernier, à la fin de l'influenza. Il entre pour une cardiopathie avancée ; il est en asystolie. Il n'urine pas, a de la congestion pulmonaire et rénale ; il est presque agonisant. Quelques jours après, il présente un mouvement fébrile ; puis se manifeste un érysipèle qui couvre le cuir chevelu et une partie du tronc. Nous crûmes le malade condamné à mort ; il n'y avait plus rien à faire. Mais non, à la suite de cet érysipèle intense, violent, il guérit. Sans digitale, il se mit à pisser plusieurs litres par jour , l'ascite disparut.
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L'œdôme des membres iulérieurs diminua beaucoup, eût disparu également sans les varices qui ravageaient les jambes de cet homme. Il guérit de son asystolie, au moins pour quelques mois, et nous n'y fûmes pour rien, L'érysipèle avait tout fait. Mais quoi? n'était-ce pas de la révulsion duobus laboribus simul obortis non in eodem loco... Supposez un homme inlelligent, vous ou moi. Ne doit-il pas penser dans certains cas à provoquer cet érysipèle ? Ce n'est pas aisé, heureusement; mais le vésicaloire est presque un érysipèle : d'où son utilité.
Mais celte action révulsive diminue, s'efface peu à peu et, comme l'acte morbide continue à évoluer', cela nous oblige à répéter la môme action, et ainsi nous pouvons espérer faire disparaître peu i\ peu l'acte morbide primitif. Je dis que, par la révulsion ou la dérivation, nous faisons appel aux actes réflexes. Il est facile de démontrer que c'est bien ainsi que s'effectuent les choses. Il y a tout le long de la colonne vertébrale, au voisinage du rachis et de la moelle, une série de ganglions du grand sympathique. De ces ganglions, qui sont des centres d'innervation, partent des nerfs allant sur les parois des vaisseaux, suivant leur trajet et innervant aussi les régions que ces vaisseaux traversent ; ces filets du grand sympathique ne sont pas seulement périphériques, il y en a aussi de centraux allant par les cavités splanchniques, le crâne, innerver les méninges et former de nombreux plexus ; dans le thorax, innervant le poumon et le cœur par l'intermédiaire des plexus pulmonaires et cardiaques ; dans l'abdomen, nous trouvons le plexus solaire qui se rend à tous les viscères, l'estomac et les reins, l'utérus et les testicules. 11 est d'autres filets qui pénètrent dans le canal rachidien, suivent les vaisseaux, les artérioles qui nourrissent la moelle et vont aussi former les nervi nervorum. Supposant une action exercée sur la paroi thoracique, il n'est pas douteux qu'elle aura un point de réflexion sur le ganglion correspondant et ira modifier, soit le cœur, soit le poumon, oii se passe un acte morbide. Il y a entre le contenant et le contenu une harmonie préétablie plus réelle que celle de iM aiebranche.
Que l'estomac soit intéressé, enflammé, si nous exerçons une
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action sur la paroi abdominale, immédiatement celle action sera transmise au ganglion sympathique correspondant.
L'hypérémie ici amènera l'anémie là, par la voie des réflexes. Tout cela n'est pas théorique, mais bien démontré surtout par les actes cliniques. Un individu présente une affection grave du cerveau et des troubles corrélatifs ; on lui met un séton à la nuque. La peau et le tissu cellulaire sont irrités, et l'on constate une amélioration dans l'état du malade. Quels rapports y a-t-il donc entre la nuque et le cerveau malade? Mais ce cerveau est nourri par les subdivisions de la carotide interne ; celle-ci reçoit des nerfs des ganglions cervicaux du sympathique situés dans la région de la nuque ; et ainsi, par la nuque, on détermine des modifications salutaires dans les vaso-moteurs du cerveau malade. C'est ainsi qu'un acte thérapeutique utile est exercé à dislance.
De même pour les affections de l'utérus, pour la typhlite et la pérityphlite. Des sangsues, des ventouses scarifiées appliquées sur la région malade ont rapidement une action salutaire. La douleur est déjà calmée une demi-heure après ; quelquefois môme plus tôt. C'est là un fait certain. Si la douleur est moindre, c'est que la fluxion est moindre, la douleur étant proportionnée à l'acte inflammatoire. Ces faits suffiraient, je crois, pour vous convaincre que toute révulsion est rapidement, parfois définitivement salutaire. Nous en avons encore de nombreux exemples dans nos salles. Voyons d'abord ce qui se passe chez les femmes enceintes. Nous en recevons un assez grand nombre ; car si la grossesse est un acte physiologique, elle touche cependant de bien près à l'état pathologique.
Cette année, le 28 juillet, nous recevions une femme enceinte pour la troisième fois. Elle était au septième mois de sa grossesse, et en pleine éclampsie depuis trente-six heures. Le médecin appelé ne l'avait pas saignée, et il était peu pardonnable, en raison de ce qui s'était passé antérieurement. La première grossesse de cette femme s'était terminée par une fausse couche au troisième mois de la gestation ; elle était probablement déjà albuminurique. Pendant sa deuxième grossesse, elle a une grave attaque d'éclampsie. Heureusement elle est à la campagne; un
médecin, sans doule arriéré, la saigne, cl elle guérit. Et c'est ainsi qu'elle nous arrive à sa troisième grossesse; elle est très robuste, et c'est pour cela qu'elle est malade. Le médecin parisien refusant donc de la saigner, la soumet aux inhalations de chloroforme. Aucun succès. Elle entre enfin dans mon service, en pleines convulsions. L'interne de garde lui fait appliquer des sangsues au pubis, sans succès également. Le jour suivant, un dimanche, elle est saignée. Notez que les attaques d'éclampsie duraient alors depuis quarante-huit heures.
On lui retire 500 grammes de sang; une demi-heure après, vous entendez ! les convulsions ont cessé et la connaissance est revenue. Voilà qui est clair. La révulsion a sauvé cette femme ; la saignée a été à la fois révulsive et déplétive ; elle a désencombré momentanément le cerveau, les convulsions ont cessé. Mais ce n'était pas tout. Chez cette femme, les urines étaient très albumineuses ; pendant l'accès, on put retirer un peu d'urine par le cathétérisme. L'urine contenait 7 grammes d'albumine par litre, et elle n'urinait que 500 grammes par vingt-quatre heures; cette urine contenait d'autre part très peu d'urée. (Ici j'ouvre une parenthèse : le cardiaque dont je vous parlais au début de celte leçon, qui fut guéri par le fait de l'érysipèle, ne se mit à pisser qu'à cause de la dérivation exercée sur les reins par l'érysipèle.) Chez notre éclamptique, nous devions essayer d'arriver au môme résultat. Nous appliquâmes six ventouses scarifiées sur les reins, pour les décongestionner. Deux jours après, nous posions des pointes de feu largâ manu sur la même région. Ultérieurement, nous continuâmes la révulsion en employant la teinture d'iode. Et tous les deux jours, pendant une semaine, nous fîmes de la révulsion intestinale, en donnant
10 grammes d'eau-de-vie allemande chaque fois. Tout cela avait pour but de décongestionner les reins. Cette jeune femme, presque mourante, guérit en un mois de son éclampsie et de son albuminurie. Elle était entrée le 28 juillet; elle sortit guérie le 30 août. Vers le milieu du mois d'août, elle fut prise de violentes douleurs et avorta, mais quinze jours après l'attaque d'éclampsie. La saignée n'était pour rien dans la mort du fœtus.
11 était intéressant de constater la rapidité de cette guérison, et
le parallélisme existant entre Tamélioration observée et la qu lité ainsi que la qualité d'urine émise. Nous trouvons :
Le 20 juillet, 600 grammes d'ui'itie et 8 grammes il'albumine par lili
Le 31 — 750
Le i" août, 750
Le A — 1 000
Le 12 — 1 300
Le 24 — 1 200
Le 25 — 1 100
Le 26 — i 230
des traces d'albumine
L'élévation du taux de l'urée avait suivi une marche parallèle. Et tout cela grâce à la révulsion. Si l'on s'était arrêté à la saignée, qu'on n'eût pas pensé à l'état congestif des reins, la malade, guérie de son éclampsie, aurait pu succomber six à douze mois plus tard, comme c'est trop souvent le cas, à la maladie de Bright, à la néphrite parenchymateuse qu'on aurait laissé évoluer.
Vous pouvez voir actuellement dans notre crèche une femme accouchée depuis cinq semaines ; elle tousse, elle est certainement tuberculeuse. Elle a été prise d'une dyspnée intense avec orthopnée. A l'auscultation, on constate un souffle très net, de la bronchophonie dans la région interscapulaire ; il y a peu de matité aux sommets thoraciques. En même temps que le souffle, il y a diminution extrême du murmure respiratoire ; ce souffle est dû à la compression qu'exercent sur les bronches les ganglions lymphatiques hypertrophiés. L'intervention devenait donc nécessaire, la mort était possible.
Je lui mets plusieurs vésicatoires successifs, à deux jours d'intervalle, en avant comme en arrière. Rien de plus significatif que les résultats donnés par les chiffres.
Le premier jour, la matité due aux ganglions hypertrophiés était de 6 centimètres en avant et 7 centimètres en arrière. Vingt-quatre heures après, la malade respirait déjà mieux. Elle avait auparavant de la dysphagie, due également à la compression de l'œsophage, et ne pouvait avaler que quelques gorgées de lait. Or, vingt-quatre heures après les vésicatoires, elle pouvait manger un peu de pain.
M Kl LA RÉVULSION.
Deux jours après, la matité esl de 4 cenlimèlres et demi partout; c'était une diminution do 2 centimètres, et toujours respiration et déglutition devenaient plus faciles.
Quatre jours après, on notait 3 centimètres et demi en avant et 3 centimètres en arrière. Actuellement elle ne présente que 2 centimètres 8 dixièmes de matité en avant et 3 centimètres en arrière.
Elle mange bien et elle n'a plus de dyspnée. Elle est donc guérie de son hypertrophie ganglionnaire ; mais elle reste cependant une tuberculeuse. Notre action thérapeutique n'en a pas moins été des plus utiles.
Une autre fois, c'est un individu qui entre chez nous, presque entièrement paraplégique. Il est cantonnier au bois de Boulogne ; après son déjeuner, il s'étend sur l'herbe fraîche {suO legmine fagi). Par suiLe sans doute de ce décubitus humide, il ressent de violentes douleurs dans les reins. Un médecin lui prescrit bravement des frictions au baume Opodeldoch. Le malade est cependant un peu soulagé, mais surtout par le repos, et il reprend ses occupations, toujours souffrant des reins, pouvant à peine marcher ; il constate aussi une grande diminution dans les érections, il devient impuissant. Il reste ainsi encore trois semaines, puis, pour son bonheur, entre dans mon service. Je diagnostique une paraplégie par congestion médullaire ; les réflexes sont exagérés ; la marche est difficile ; il y a de la contracture des membres inférieurs. A son entrée ici, il n'avait pas été traité depuis sept semaines. Nous lui mîmes dix ventouses scarifiées sur la région dorso-lombaire ; le surlendemain, des pointes de feu, et deux jours après, pointes de feu encore. Les douleurs diminuèrent ; la mçirche devint possible. Les dernières pointes de feu que nous appliquâmes s'enflammèrent et suppurèrent. Le malade sortit peu après, ne conservant qu'une légère faiblesse des membres inférieurs. Entré le 27 septembre, il sortit le 8 octobre, sur sa demande. 11 revint huit jours après ; il marchait alors aisément et lui-même réclamait de nouvelles pointes de feu, parce qu'il avait éprouvé quelques douleurs. Certainement, il doit sa guérison à la révulsion.
Vous pouvez voir encore, à la salle Laënncc, un homme
infirme, tailleur de son état. II présente uno atrophie du membre inférieur gauche due à une lésion ancienne du genou ; de telle sorte que tout le poids du corps porte chez lui sur la jambe droite.
C'est un homme très pâle, débile, presque cachectique, éprouvé depuis six semaines par de violentes douleurs dans la jambe droite. Il a été regardé comme atteint de névralgie scialique.
Il existe d'ailleurs deux variétés de sciatique : l'une, la plus fréquente heureusement, qui est une véritable névrilémite inflammatoire, rhumatismale, analogue, si vous voulez, à la ténosite rhumatismale; celle-là peut guérir. Il y a névralgie, parce qu'il y a akyoc, ou souffrance du tissu nerveux étranglé par le processus inflammatoire. Cette sciatique reste locale et guérit plus ou moins vite. La deuxième variété est une véritable névrite, une maladie du parenchyme; c'est celle que nous observons ici et par épuisement de l'incitabilité dans ce nerf sciatique surmené. Mais pourquoi observons-nous ici une douleur au niveau des reins ? Parce que la névrite est devenue ascendante, qu'elle a atteint la moelle, et même l'encéphale, puisque notre homme se plaint de violentes douleurs de tête qui n'ont été calmées que fugitivement par l'antipyrine. Nonobstant la nature presque incurable de cette affection, j'ai fait de la révulsion.
Mais il y avait six semaines que la névrite avait débuté ; aussi n'ai-je presque rien obtenu ; tandis que chez notre cantonnier, où il n'y avait qu'une simple congestion médullaire, le succès a été rapide.
Voici bien mieux : il y a quelques mois je fus appelé auprès d'un jeune officier de cavalerie atteint du vertige de Ménière, et qui était soigné par un spécialiste de l'oreille des plus distingués. On avait épuisé toute la médication rationnelle et surtout du sulfate de quinine, s.ans aucun succès. Le malheureux officier ne pouvait marcher seul plus de quelques minutes sans être soutenu; à grand'peine descendait-il son escalier d'entresol, et, dès qu'il voulait faire quelques pas dans la rue, le vertige devenait tel qu'il était obligé de rentrer. Il était donc menacé d'être mis à la retraite. Son médecin me décrivait très savamment
l'état anatomique de l'oreille moyenne de son client et concluait qu'il n'y avait rien de plus à faire.
. « Si nous lui mettions un séton à la nuque? lui dis-je; nous pourrions ainsi agir sur la congestion concomitante et circonvoisine. » — On le lui mit, et en voici le résultat : huit jours après, l'officier sortait un peu dans la rue ; puis les courses à pied se faisaient plus longues, et au bout de six semaines, il montait à cheval; deux mois plus tard il reprenait son service, qu'il continue. Il gardera son séton pendant un an.
J'aurai encore beaucoup d'autres faits à citer. Vous y verrez toujours les bienfaits de la révulsion.
J'ai voulu vous montrer aujourd'hui qu'il y a en médecine des vérités traditionnelles, éternelles comme la vérité, parce qu'elles sont la vérité. Et si la médication révulsive a été négligée et même rejetée, c'est parce qu'elle a été mal interprétée, mal comprise. C'est de ces vérités traditionnelles qu'on peut dire : « Un peu de science en éloigne, beaucoup de science y ramène. »