‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 276 sur 287 · EFFETS DE LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

EFFETS DE LA SAIGNÉE

institué a été absolument illusoire, sinon dangereux, car vous avez fait perdre à cet homme un sang Irôs précieux.

Eh bien, messieurs, il s'est produit un trouble fonctionnel qui est, suivant moi, absolument révélateur. Cet homme avait des flots d'albumine dans l'urine. Prétendriez-vous que c'est le rein empoisonné qui laisse échapper l'albumine? Penseriez-vous que le malade avait de l'albuminurie avant d'être asphyxié ? Aucune de ces hypothèses ne peut soutenir la discussion ; mais si vous vous placez au point de vue de ce que je vous disais tout à l'heure du malade, c'est-à-dire qu'il avait l'aspect d'un homme absolument congestionné extérieurement; si vous vous placez au point de vue de ces troubles fonctionnels qui étaient ceux de la méningite, vous comprendrez qu'il y avait aussi de la congestion du rein, et que cette congestion rénale a été la cause de la présence de l'albumine dans les urines. Il y avait chez cet homme une congestion du rein comme on l'observe dans la scarlatine, où il y a une congestion telle chez certains sujets, qu'ils ne pissent pas seulement le sérum du sang, mais le sang en nature. Cette hématurie scarlalineuse est due à une congestion parfois si intense qu'elle produit la rupture des vaisseaux et, par conséquent, détermine le passage du sang en nature dans les urines. Si l'hypérémie scarlatineuse rénale est moins accusée, le sérum seulement passe dans les urines, et nous avons ce que j'appelle la « sérumurie » scarlatineuse. Ce phénomène s'est exactement produit chez notre malade. Nous avons, chaque jour, examiné ses urines; le lendemain du jour où j'ai fait de nouveau appliquer quatre ventouses scarifiées sur la région des reins, la quantité d'albumine était moindre; aujourd'hui, sixième jour après le début des accidents, l'albumine a complètement disparu. Par conséquent, je mets en fait que la congestion du rein n'est pas douteuse, on ne peut pas la nier. Cette congestion nous permet également d'interpréter ce qui se passe du côté des centres nerveux, et nous amène à ce que je voulais mettre en lumière aujourd'hui : à vous parler d'un traitement qui n'est pas celui des accidents déterminés par le carbone intoxiquant le sang, mais qui est celui des troubles fonctionnels de la circulation dans les centres nerveux.

En 1843, un mennbre de l'Académie de médecine, M. Bourdon, qui fut un médecin distingué des hôpitaux, consacra sa thèse inaugurale à l'étude des paralysies consécutives à l'asphyxie par les vapeurs du charbon. 11 raconte des faits extrêmement curieux de personnes qui, guéries do leur asphyxie, avaient des paralysies, les unes localisées, les autres systématisées. Ainsi, par exemple, il y a dans les observations recueillies par cet auteur deux faits de monoplégie brachiale qui persista un certain temps;, je dis un certain temps, c'est-à-dire non pas quelques semaines, mais des mois. Savez-vpu5 ce qui arrive après ces monoplégies qui se localisent ? Une atrophie musculaire. Or, savez-vous ce que la science anatomique moderne a trouvé en pareil cas? Des névrites. Il est évident que pour qu'il y ail une névrite, il fayt qu'il y ait eu au préalable une hypérémie, et voilà pourquoi je combats l'hypérémie. L'observation nous montre, en effet, qu'il y a des paralysies consécutives à l'asphyxie par les vapeurs du charbon. Ces paralysies sont ordinairement non persistantes — je ne dis. pas fugitives — c'està-dire qu'elles guérissent dans la plupart des cas, mais elles guérissent au bout de plusieurs semaines, de plusieurs mois, et quelques-unes laissent après elles une atrophie musculaire incurable.

Pensez-vous qu'il soit indifférent à un individu d'être paralysé des bras, ou des membres inférieurs dans le cas de paraplégie, pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois ? Pensezvous qu'il importe peu que cet homme ait une névrite avec désagrégation de la myéline, avec disparition des cylindres-axes avec atrophie musculaire consécutive? Croyez-vous que vous éviterez ces complications si vous combattez simplement l'intoxication? Certainement non; si vous voulez arriver à ce résultat, il faut vous adresser à la congestion, la combattre, en un mot couper le mal dans sa racine, et c'est pour celte raison que j'ai fait saigner le malade et que, ultérieurement, je lui ai fait appliquer des ventouses scarifiées, parce que je ne voulais pas qu'il lût paralytique pendant plusieurs semaines; or, sa paralysie est en train de disparaître, et, dans peu de jo\irs, il pourra s'en aller. L'albuminurie a disparu depuis trois jours; la para-

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plégie disparaît h son tour, et, ce mutin môme, nous avons trouvé ce jeune homme lisant un journal; par conséquent, il sait ce qu'il lit, il s'intéresse à ce qu'il lit. Voilà donc un individu qui est revenu à l'intelligence, qui est revenu au mouvement, qui est revenu à l'appétit, car il avait l'anorexie la plus complète le lendemain et le surlendemain de son entrée, il avait la langue sale, par conséquent tout l'organisme avait été profondément troublé.

Vous trouverez dans la thèse, très bien faite, de Brissaud,/)« paralysies toxiques, des observations de paralysies paraplégiques ou de paralysies localisées consécutives à une intoxication par les vapeurs du charbon. Vous trouverez mentionné ce fait que ces paralysies peuvent guérir; cependant, il y en a qui sont incurables, et d'autres qui guérissent au bout non pas de plusieurs jours, mais de plusieurs semaines et de plusieurs mois. Eh bien, messieurs, dans la thèse môme de Bourdon, faite en 1843, il est fait mention de faits de paralysie générale consécutive à l'intoxication par les vapeurs du charbon, de paralysie générale avec démence, et cela a été observé par Portai, Récamier, Malgaigne. Savez-vous ce que l'on peut observer en pareil cas et ce qui démontre, s'il en était besoin, qu'il s'agit de phénomènes congestifs des centres nerveux? Ce sont des cas de paralysie ascendante aiguë, c'est-à-dire que les individus ont d'abord eu des phénomènes de paraplégie comme notre jeune malade, avec roideur du rachis et de la nuque; puis, peu à peu, au bout de quelques semaines, cette paraplégie devient une paralysie généralisée, c'est une paralysie ascendante aiguë. On n'a rien fait pour combattre la congestion, qui est toujours au maximum vers la partie inférieure des méninges spinales; et alors la congestion devient une phlegmasie qui, d'abord localisée, se généralise et devient paralysie ascendante aiguo, et, très platoniquement, vous constatez qu'après l'intoxication par les vapeurs du charbon il peut y avoir des « névrites a, c'est-à-dire des inflammations du névrilème, avec destruction du contenu; et vous constatez qu'il y a des paraplégies persistantes « avec myélite » ; et qu'il y a ou peut y avoir des « paralysies qui se généralisent», alors que cest vous qui les avez laissées se faire.

Si vous aviez agi comme je l'ai fait, vous auriez hâté la guérison, et vous auriez empêché, d'autre part, que vos malades ne devinssent des paralytiques pendant des mois ou pour toujours, car il y a des cas qui sont manifestement incurables et qui ont été signalés par les auteurs. Leudel, célèbre médecin de France, qui exerçait à Rouen, et qui serait, sur un plus grand théâtre, c'est-à-dire à Paris, devenu plus célèbre encore, Leudet, qui est un des plus savants médecins de notre époque, a mentionné ce fait de paralysie et de paralysie ascendante aiguë consécutive à l'intoxication par les vapeurs du charbon. Tout récemment, il y a deux ans, le docteur Mossoa publié, dans les Archives de Virchoîv, des faits extrêmement curieux de pseudo-paralysie générale avec manie, c'est-à-dire la paralysie générale des aliénés. Il a recueilli cinq cas, dont deux se sont terminés par la mort; deux autres ont été guéris, et le troisième a été perdu de vue. Eh bien, dans ces cas, il y avait de la paralysie générale, comme dans les observations de Récamier, de Portai et de Malgaigne, et même dans les cas observés par ces médecins, on a noté la paralysie avec démence ; mais, au lieu d'avoir la manie des grandeurs, optimisme qu'on observe souvent chez les individus atteints de démence paralytique, c'étaient, au contraire, des phénomènes de dépression caractérisés par la mélancolie, et symptomatiques d'une périméningo-encéphalite diffuse, inflammation précédée elle-même par la congestion. Les faits de Mosso ne se rattachent que d'une façon assez indirecte aux faits aigus dont je parle. Ce sont des faits qu'on observe chez les chauffeurs, chez les cuisiniers, chez les gens qui s'exposent non seulement aux hautes températures, mais encore aux émanations du charbon. Si je les ai cités, c'est qu'ils sont de la pratique courante et qu'il ne faut pas que vous soyez désarmés en présence de faits semblables. 11 importe que vous sachiez ce que vous avez à faire et que vous ne vous disiez pas : « Les phénomènes actuels vont disparaître, et, s'il y a des paralysies, elles disparaîtront au bout de plusieurs semaines. » Il faut empêcher les troubles fonctionnels de se produire, les empêcher de durer, de persister, de façon que des destructions des nerfs ne s'accomplissent, que des altérations de la moelle et même du cerveau ne se pro-

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duisent. Ainsi vous trouverez, dans la thèse de Bourdon, le cas d'un individu asphyxié volontairement, par conséquent d'une façon aiguë, qui a fini par succomber au bout de trois semaines environ, et à l'autopsie duquel on trouva un ramollissement du cerveau. 11 n'est pas douteux que ce ramollissement était le résultat d'une encéphalite, conséquence d'une congestion, conséquence elle-même d'une intoxication par les vapeurs du charbon.

Messieurs, c'est pour la plus grande gloire de la révulsion sanglante que je vous ai fait cette petite dissertation à propos d'un cas d'asphyxie par les vapeurs du charbon. Tout ce que je vous ai dit repose sur les faits les plus patents. Laissez-moi ajouter que cette révulsion, à laquelle on ne songe guère en présence de pareils cas, on oublie même de la pratiquer lorsqu'elle est manifestement indiquée.

Témoin ce fait : un jeune homme belge était en villégiature à Barcelone. Il prend le train pour venir à Paris, y séjourner quelque temps et aller ensuite à Bruxelles. Il part se portant bîen, sachant ce qu'il voulait ; arrivé à Paris, il monte dans un fiacre et ne sait plus dire ce qu'il veut, il bredouille le mot de « Meyerbeer » . Heureusement, le cocher, garçon intelligent, comprend que c'est l'hôtel où ce jeune homme veut descendre et l'y conduit, mais sans connaissance. Là, on le reconnaît ; c'était un client habituel, La maîtresse de l'hôtel fait venir un médecin, qui constate que ce jeune homme avait perdu absolument connaissance; le pouls était très fréquent, et le malade était dans la résolution la plus complète. Quelques heures après, il se met à vomir, et, en même temps, il pousse des cris tout à fait caractéristiques, à ce point qu'on les appelle «hydrencéphaliques » ; on observe des phénomènes de congestion cérébrale, mais il ne vient pas à l'idée, qui était cependant bien naturelle, que c'était une congestion des méninges. Ce jeune homme se met à gémir, à vociférer, en proie à une agitation incessante, avec des mouvements convulsifs. On lui applique des vésicatoires aux cuisses, qui furent, comme vous le pensez bien, absolument impuissants. Quarante-huit heures après le début de ces accidents, je suis appelé en consultation ; je constatai une méningite des plus aiguës. Je demandai ce qu'on avait fait; le

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médecin me répondil qu'on avait essayé de le faire boire sans y réussir, qu'on avait appliqué des vésicatoires avec résultat négatif, qu'on avait donné un purgatif qui avait été évacué; en réalité, on n'avait rien fait en vue du cerveau. Le père de ce jeune homme, sénateur belge, appelé par télégramme, était présent; son fils ne le reconnaissait pas, Aux questions que je lui posais, le malade ne répondait pas ; c'était certainement une méningite aiguë. Il ne pouvait être question de méningite tuberculeuse ; ce jeune homme n'avait aucun signe de tuberculisalion, et la méningite tuberculeuse ne procède pas avec cette rapidité. Il était bien évident que nous étions en présence d'une affection des plus aiguës, aussi j'estimai que le traitement devait ôtre proportionné à l'intensité des phénomènes morbides. J'ordonnai l'application de cinq sangsues derrière chaque oreille, qu'on laisserait couler très abondamment; ce qui fut fait. Après la chute de ces sangsues, cinq autres furent placées de nouveau. Le lendemain, le malade était conscient ; le soir, il reconnaissait son père; le surlendemain, sa mère arrivant, il se jeta dans ses bras ; il demanda à manger, et, six jours après, il repartait pour Bruxelles.

Vous pouvez dire certainement que les sangsues ne sont pour rien dans cet heureux résultat; moi, j'affirme le contraire et sans hésitation. Vous pouvez ne pas le croire, vous aurez tort, On avait fait une médication énergique cependant ; on avait promené, sans bénéfice aucun, un large vésicatoire sur la presque totalité ^e chacune des cuisses ; on avait donné également un purgatif pour faire de la dérivation, c'était de la révulsion lointaine sur l'intestin, mais inutilement. Puis, les sangsues appliquées, les phénomènes convulsifs cessent, la conscience reparaît peu à peu, le malade reconnaît son père et sa mère. Par conséquent, l'amélioi'ation n'est pas douteuse, et tout le bienfait doit en être rapporté à l'application des sangsues, à laquelle ne songeait en aucune façon le médecin traitant, qui était tout étonné que je proposasse un semblable moyen.

Prenons maintenant, si vous le voulez, un phénomène inverse absolument probant, parcequ'il est contradictoire du précédent.

J'ai eu, il y a deux ans, dans mon service, une jeune fille qui

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