MALADIES VIRULENTES SANS MICKOBES
Puis voici que pour certains, dont Koeh, le bacille agit par L'alcaloïde quil sécrète. C'est là qu'est l'évolution ; — mais cette évolution est un suicide pour la doctrine !
En e£Fet, nous allons voir maintenant qu'on peut expliquer les faits morbides des maladies infectieuses sans supposer l'intervention des microbes. Et tout d'abord, point n'est besoin d'invoquer leur nombre; M. Straus a démontré que, dans le choléra, il y avait des cas foudroyants, où l'on ne trouve que peu ou même pas de « bacilles-virgules )>.
De tels faits, absolument inexplicables dans la doctrine du microbe « facteur du mal » (faits que les microbiens passeraient volontiers sous silence), de tels faits sont des plus simples dans la doctrine que je leur objecte, comme l'explication en est des plus faciles; je dis que «le temps a manqué à la chose», le malade est mort trop vite pour que les microbes aient pu apparaître ; or, quand il n'y en a pas, on ne peut pas dire qu'ils sont les auteurs du mal; et quand il y en a très peu pour un mal si grand, on ne peut pas décemment les en accuser davantage.
Mais dans une maladie bien autrement banale, dans la phthisie, oÎT il y a encore un bacille de Koch, mais « rectiligne » dans la phthisie aiguë, on trouverait, suivant M. Grancher, quantité de granulations sans bacille, tandis que, dans la phthisie chronique, les bacilles sont en très grande abondance, notamment dans les parois des cavernes. Vous rappellerai-je encore le fait si intéressant de la tuberculose zoogléique, oîi le bacille n'apparaît qu'à la cinquième ou sixième génération (1)? Ce qu'il y a de certain, c'est que le bacille de la tuberculose, est d'origine et de création humaines.
Enfln, j'arrive à la rage; c'est bien là une maladie sans microbe, et elle est transmissible !
Il y a donc des maladies virulentes «sans microbe », d'autres « avec peu de microbes », et quelques-unes « avec beaucoup de microbes ».
C'est qu'en effet ce sont maintenant les alcaloïdes qui font tout.
(1) Voir plus Ibiil, leçoh LXxxis.
Peter. — Clin. méd. ,,, g..
Peyraud (de Libourne) a eu la très ingénieuse idée de chercher s'il n'y avait pas dans les végétaux des substances nuisibles dont l'action se rapprocherait de celle des alcaloïdes d'origine animale. Il a pris de l'essence de tanaisie, et l'ayant inoculée, il a remarqué qu'elle donnait lieu à des symptômes analogues à ceux de la rage. Il a remarqué, en outre, que le chloral empêchait l'éclosion de ces accidents, et un jeune homme mordu par un chien enragé, et traité par lui à l'aide du chloral, serait resté à l'abri de la rage. Etant sur cette voie, il a poussé ses recherches plus loin, et voici les curieux résultats qu'il a obtenus : il a injecté progressivement à des animaux de l'essence de tanaisie, et déterminé ainsi l'accoutumance. En possession de cette « simili-rage», comme Jenner l'était d'une «simili-variole» , il a voulu voir si elle ne s'opposerait pas au développement de la vraie rage, et, pour cela, il a inoculé du virus rabique aux animaux auxquels il avait préalablement injecté de l'essence de tanaisie. Le virus rabique dont il s'est servi était des plus authentiques, car il provenait de Berger, mort à Bordeaux six mois après avoir subi, à Paris, les inoculations pastoriennes dites préservatrices. Or, les animaux ainsi inoculés n'ont pas succombé. D'ailleurs, M. Peyraud a remarqué, dans d'autres expériences, que les inoculations «intensives» de son essence de tanaisie, loin de préserver de la rage, en accéléraient l'éclosion 1 Aujourd'hui, Peyraud a varié son procédé, et après avoir inoculé la rage, il injecte l'essence de tanaisie tout autour du point inoculé, pour essayer de neutraliser sur place le virus rabique. C'est donc, j'ai le devoir de le dire, M. Peyraud qui le premier a trouvé le «vaccin chimique».
J'ai prononcé devant vous, plusieurs fois déjà, les mots d'<t alcaloïdes » ; il me reste à vous en parler plus explicitement. C'est au professeur Gautier que nous devons la découverte de quelques-uns de ces alcaloïdes animaux, véritables poisons toxiques fabriqués par les fonctions mêmes de la vie ; il leur a donné le nom de « leucomaïnes » .
Par les actes intimes de la vie, ai-je dit, dès 1869, nous faisons ce que j'ai appelé de r« autotyphisation », chaque fois que nous nous trouvons dans l'impossibilité d'éliminer certains
, CRÉATION d'alcaloïdes TOXIQUES. 25
produits toxiques fabriqués par nous; autotyphisation se traduisant généralement par des troubles du système nerveux, des hémorrhagies et quelques autres symptômes variables, suivant qu'il s'agit de « typhus unnémique « (ou urémie), « cholémique » (ou ictère grave), « alhéromique » (ou endocardite ulcéreuse), « puerpéral » (ou fièvre puerpérale). Mais c'est M. Gautier qui, dans ses belles recherches sur les leucomaïnes, a démontré l'existence de ces alcaloïdes toxiques, produits par chacun de nous : ce sont la xantho-créatinine, la cruso-créatinine, etc. Ce qu'il nous importe surtout de savoir, c'est que ces substances sont le résultat de la vie propre, de la vie intime de la cellule musculaire.
« Si donc la vie intime de cette partie des cellules animales groupées en tissus, et vivant sans oxygène emprunté à l'air, est semblable parla façon dont elle assimile et désassimile la matière organique « la vie des ferments bactériens, nous devons, dans nos produits d'excrétion, observer ces substances mêmes qu'on retrouve dans la fermentation anaérobie des albuminoïdes, c'està-dire dans les fermentations putréfactives. Nous retrouverons, en effet, dans nos excrétions normales, et presque exclusivement, l'ensemble des produits de la putréfaction proprement dite... » Telles sont les paroles mêmes de M. Gautier.
La présence de ces alcaloïdes s'est révélée jusque dans l'acte respiratoire. MM. Brown-Séquard et d'Arsonval en ont trouvé dans l'air expiré. Comme la peau, comme les reins, les poumons laissent échapper des produits excrémentitiels dont la toxicité est aujourd'hui parfaitement établie. Depuis longtemps, du reste, M. Béchamp y avait trouvé ce qu'il appelle une « zymase». MM. Brown-Séquard et d'Arsonval ont ainsi démontré que l'air expiré est toxique, et cela sans microbe.
Mais la salive elle-même l'est, toxique ! Et tout semble prouver que, chez les chiens, elle acquiert, sous l'iniluence d'une excitation génésique intense et contrariée, les qualités virulentes de la salive rabique.
Est-ce que vous ne savez pas que, dans nos pays tempérés, il est mauvais de manger du poisson au moment du frai? Or, il y a dans l'Inde, climat plus excessif, des poissons dontlaconsom-
ifi PAïHOLOGlIi GÉNÉRALE CLINIQUE.
mation est des plus dangereuses à ces moments d'excitation génésique, et que pour celte raison on a qualifié de toxicophores dans cette période de leur vie physiologique.
De tout ce qui précède, n'ai-je pas le droit de conclure que par suite des actes physiologiques de la vie, il se produit des substances éminemment toxiques?
C'est désormais monnaie scientifique courante que « l'air est peuplé de germes » (c'est la panspe.rmie), et que ces germes sont les agents de la contagion. Puis voici que le professeur Straus a pu établir, par des expériences d'une grande précision, que chacun de nous absorbait, dans une salle d'hôpital, à chaque inspiration, 609 bactéries ou spores, et qu'à chaque expiration il sortait, savez-vous combien de microbes? un, rien qu'uN. Admettons que le poumon en absorbe une moyenne de 600 en chiffres ronds. A 20 inspirations par minute, cela fait en vingtquatre heures le joli total de dix-sept millions deux cent quatrevingt mille bactéries ou spores que nous engloutissons. Mais alors on peut dire que nous nous en nourrissons. Le poumon, suivant M. Straus, jouerait le rôle de «filtre», et rendrait l'air bagtério- LOGiQUEMENT pur ; moi j'ajoute alcaloïdiquement impur; ce qui n'est pas sans importance, puisque, vous le savez, l'air expiré est toxique, et cela de par le fait d'un alcaloïde.
Ici encore apparaît la toute-puissance de la spontanéité vitale. Comment! je passe chaque matin plusieurs heures dans une salle d'hôpital, dont l'atmosphère est remplie des germes de la pneumonie, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde, et cependant je ne contracte ni l'une ni l'autre de ces maladies ! C'est donc alors que mon organisme « ne veut pas tomber malade», qu'il est réfractaire ; et nous arrivons de la sorte, en présence même des expériences des microbiens, à la prédisposition morbide; c'est-à-dire que « l'on ne devient malade que parce qu'on l'est déjà ».
Après le poumon, qui reçoit impunément tant de germes, voici la plaie chirurgicale exposée à leur action, non moins impunément.
Ce que M. Straus a fait pour démontrer la résistance du poumon aux microbes de l'air, le proi'esseur Le Fort vient
l'antisepsie c'est la propreté. 27
de le faire pour prouver la résistance des plaies à ces mômes microorganismes.
Les chirurgiens de la pauspermie admettaient que si les plaies suppuraient, c'est qu'elles étaient en contact avec l'air extérieur chargé des microbes de la suppuration ; d'oiîi le pansement de Lister et son spray, qui avait pour but d'opposer un rempart infranchissable à l'introduction de ces germes. Il est incontestable que le pansement de Lister a rendu de grands ser-' vices; d'abord c'est un pansement «rare » ; puis il a forcé les chirurgiens à se laver plus soigneusement les mains et à nettoyer leurs instruments : « la crainte du microbe aura été le commencement de la... propjreté. »
M. Le Fort n'admet pas la théorie des ferments de l'air ; pour lui, les complications habituelles des plaies sont dues à la contagion opérée par les doigts du chirurgien, les éponges, les instruments. C'est au moyen du germe-contage que se fait la transmission de l'infection purulente, de l'érysipèle, etc. ; le microbe ne sert que de véhicule; à lui seul, il ne peut rien ; il faut le germe « plus quelque chose » (1).
Pour démontrer l'innocuité de l'air, le savant professeur n'a fait^ cette année, à ses opérés de Necker, aucun pansement cachant la plaie, celle-ci restant librement exposée à l'air.
Pour empêcher le frottement des draps contre la plaie, il se bornait à la recouvrir avec un grillage métallique; l'air pouvait librement circuler à l'entour. Et, sur trois amputés de cuisse,
(1) Pas plus que M. Le Port, M. Lawson Tait (qui a fait plusieurs centaines d'heureuses laparotomies) n'admet les germes de l'air ; voici ce qu'il dit îi ce propos, et les déductions pratiques qu'il en tire :
« Le listénsme est une méthode de traitement destinée îi empêcher les germes de putréfaction d'entrer dans une plaie ; mais si l'action des germes était la cause immédiate et réelle de la suppuration, l'usage du spray devrait être une des parties les plus utiles du système antiseptique ; — or, Lister a précisément abandonné le spray (voir, plus haut, la note, p. 12).
« Pour Lawson Tait, il n'emploie aucune précaution antiseptique ; il purirte avec soin ses éponges, mais sans faire usage de germicides ; ce qu'il craint c'est la substance morte qui peut se décomposer; aussi enlÊve-t-il avec soin, par le lavagr. à L'eau, les caillots, le sérum et le pus, qui se trouvent dans l'abdomen, afin d'éviter leur décomposition; cela fait, les germes ne sont plus à cramdre. » [Semaine médicale, octobre 1890.)
trois amputés de jambe, un réséqué du coude, tous, dit-il, ont guéri sans suppuration et par première intention. Il n'a eu ni mort, ni érysipèle, ni accident quelconque.
Ce n'est pas tout : il a puisé avec un fil de platine, préalablement rougi, du liquide qui humectait ces plaies ; avec ce liquide, cette lymphe plastique, il a fait des cultures et il a trouvé su?' toutes les staphylococcus albus ou aureus et sio' quelques-unes le 'streptococcus regardé comme spécifique de l'infection purulente ou de Vérysipèle, et cependant ses opérés n'ont eu ni infection purulente, ni érysipèle !
Je vous parlais tout à l'heure de la résistance de l'organisme aux bactéries ; or, un savant russe, Metschnikoff, a fourni, pour rendre compte de cette résistance, une explication originale. Pour lui, ce sont les cellules qui mangent les microbes : chaque organisme est pourvu de « phagocytes » (ou « mangeurs de microbes») de différentes espèces; les uns sont constitués par les cellules fixes, les macrophages ; les autres, ou microphages, sont les globules blancs du sang. Nous retombons ici en plein solidisme; mais laissons là ces luttes homériques d'une nouvelle batrachomyomachie, oii l'imagination joue un rôle si oriental, et qui sont loin d'être appuyées sur un nombre assez considérable de faits expérimentaux pour être admis au titre de vérité démontrée (1),
Il y a beaux jours que Robin disait qu'un microorganisme n'est malfaisant qu'à la condition de sortir d'un organisme malade. Une bactéridie charbonneuse n'est pas morbifique par elle-même, mais parce qu'elle sort d'un milieu infecté; ce que disait Béchamp, il y a bien longtemps, reste toujours vrai: on ne prend pas la maladie dans l'air, on la prend dans un liqui 'lc morbide.
MM. Bouchard et Charrin viennent de faire des expériences
(1) Voici ce qu'en dit Koch, de Berlin : « Il paraît de plus en plus certain que la conception de la phagoci/tose, d'une sorte de lulte entre les p.irasiles d'une part, les phagocytes, défenseurs de l'organisme, d'autre part, perd du terrain; et il semble que les actions chimiques jouent probablement ici le rôle principal. » (Congrès de Berlin, 1890.) — Je le pressentais dès 1888.
LES VACCINS CHIMIQUES. 59
qui semblent donner i\ cette manière de voir un appui sérieux ; ils ont démontré que ce ne sont pas les microbes, mais les liquides de culture qui sont virulents. Ils prennent des cultures pyocyaniques, les ûltrent sur la porcelaine, les dépouillent ainsi de tout corpuscule organique, et inoculant à petites doses le liquide ainsi filtré à des lapins, les rendent réfractaires. M. Bouchard a obtenu les mêmes résultats en se servant de l'urine éliminée par les animaux infectés, le rein ayant servi de filtre. Pauvre microbe ! on s'en passe.
Celte doctrine des vaccins chimiques a-t-elle un grand avenir? Je voudrais le croire, mais les résultats obtenus jusqu'ici ne sont pas pour encourager.
L'immunité est surtout pratiquement valable par sa durée; bornée à quelques jours, elle n'a qu'un intérêt de laboratoire (et c'est ce que Lœwenthal a démontré pour la fameuse vaccination anticholérique, qui dure c?eMa; jours et ne va pas jusqu'à quinze) ; étendue jusqu'à un an, deux ans, elle permet aux animaux « de boucherie » de vivre assez pour aller à l'abattoir. Mais, en ce qui concerne l'application à l'espèce humaine, que d'incertitudes encore!
Est-ce que le chiffre de la mortalité par la rage a diminué depuis les vaccinations prétendues antirabiques ? Non ; il aurait plutôt augmenté. Berger est mort, six mois après sa prétendue vaccination, de rage paralytique ; et Sinardot a succombé à la rage convulsive vingt-sept mois, deux ans un quart, après le traitement de la rue d'Ulm. Enfin, et pour combler la mesure, il vient de mourir de rage, en Belgique, un inoculé de Pasteur, TROIS ans après ses inoculations prétendues préservatrices ; tandis qu'un autre individu, mordu en même temps que lui par le même chien, et qui n'avait pas subi les inoculations pastoriennes, n'est nullement devenu enragé 1 Peut-on savoir, après de tels faits, ce qu'il adviendra des autres inoculés de 1885, 1886, 1887 et 18881
Je crois que ces expériences do laboratoire, ces vaccinations pratiquées par des savants de valeur sont très intéressantes ; mais nous conduiront-elles jamais à des résultats pratiques; applicables à l'homme? C'est là ce dont il est permis de douter.
80 PATHOLOGIE OÉNÉRALE CLINIQUE.
Ilans le cours de ma carrière médicale, qui commence à être longue, j'ai vu la grandeur el la décadence de bien des doctrines. J'ai été témoin do l'agonie de la théorie de Broussais, associant l'archée gastrique de Van Ilelmont aux sympathies rayonnantes de Willis et de Roga ; j'ai vu les beaux jours de la théorie numérique; puis ce furent les embolies de Virchow, qui nous ramenaient aux erreurs de lieu de Boerhaave ; plus tard enfin tout était rapporté à l'action réflexe. Gela m'a rendu philosophe.
Aujourd'hui, nous venons à peine d'assister à la naissance des théories microbiennes, que les microbes font déjà place aux alcaloïdes, nous ramenant ainsi du solidisme h l'humorisme.
Mais, au fond, tout cela c'est le progrès ! Car chacune de ces théories contient une part de vérité. Le malheur est de vouloir trop généraliser, et de généraliser trop hâtivement ; de chacune de ces théories il nous reste une vérité partielle.
De Broussais, il nous reste l'irritation ; de la méthode numérique, une précision plus grande ; de Virchow, les embolies; de Claude Bernard, les actions réflexes, et des doctrines microbiennes une hygiène plus rigoureuse. Grâce à elles, nombre de gens auront appris qu'il est décidément très bon d'être propre, de boire de l'eau pure et de manger des choses saines.
Et c'est la somme de ces vérités partielles qui fait la vérité vraie, que j'essaye de chercher avec vous.