CRÉATION DES ALCALOÏDES TOXIQUES
de 12 centimètres cubes, mortelle lorsqu'elle était donnée d'emblée. Et de ce « phénomène d'accoulumance » il a conclu qu'il avait trouvé le « vaccin du choléra ».
Le malheur est que Lœwenthal (de Lausanne) a fait des expériences à peu près analogues : après avoir, comme je vous l'ai dit dans la leçon précédente, cultivé d'une certaine façon et renforcé le vaccin cholérique dans un milieu intestinal artificiel, il a essayé, lui aussi, la vaccinalion sur des souris blanches ; il a donné une forte dose : elles sont mortes. Alors il a donné de petites doses progressivement croissantes de cette même substance virulente ; deux souris blanches ont été vaccinées et ont pu supporter impunément des doses mortelles. 11 a donc trouvé aussi la « vaccination cholérique ». Mais la vaccination ne vaut que par la durée de l'immunité^ et Lœwenthal, avec une grande sincérité, nous apprend que « deux jours après avoir vacciné les souris blanches, si l'on inocule une dose massive de virus cholérique mortel, elles résistent ; puis, si, au bout de quinze jours, on donne cette même dose à ces mêmes souris, elles meurent; par conséquent, l'immunité ne dure pas quinze jours ». C'est tout ce qui reste de l'immunité cholérique de Gamaleïa.
Cette discussion est pour démontrer la toute-puissance de l'organisme, la création par lui d'alcaloïdes qui sont nuisibles, et, d'autre part, le fait d'une immunité réelle mais fugitive, consécutive à l'imprégnation de cet organisme par une très petite dose d'alcaloïde ; ce qui est absolument mystérieux, puisque l'alcaloïde, n'étant pas doué de vie, ne peut pas se reproduire comme le ferait un organisme vivant.
Hé ! messieurs — permettez-moi cette incidence — il est très vraisemblable que c'est nous qui faisons le choléra ; et je m'appuie sur cette grande loi des séries morbides, allant du fait le plus simple au fait le plus complexe (et que nous allons voir vérifiée tout à l'heure dans les cas de typhisation par la fatigue et le surmenage [IJ). Je m'explique. 11 n'est pas douteux que, sous l'influence d'un écart de régime, on peut avoir une cholérine, c'est-à-dire vomissements, selles extrêmement fréquentes, re-
(1) Voir plus loin les leçons sur les Fatigués et les Surmenés.
froidissement des extrémités, pouls filiforme, etc. Voici maintenant un fait plus considérable, le choléra nosti^as. Un individu a mal vécu pendant un certain temps, il a mangé une substance putréfiée, du lièvre, du chevreuil, de la charcuterie altérés, ou des substances très indigestes, qui ont profondément troublé ses fonctions digestives, et il a des accidents plus graves que ceux de la cholérine, leur ressemblant avec cette différence qu'ils sont plus intenses. Il guérit, mais un autre meurt avec tous les accidents du choléra bleu, du choléra asiatique ; et, comme c'est à Paris que cela se passe, que c'est en été, on dit: « C'est un cas de choléra nostras. « Mais s'il y en avait dix ou vingt, ce serait le choléra épidémique indien. Ainsi, le choléra nostras, qui peut tuer, ne diffère du choléra indien, qui tue aussi, que parce que le « nostras » reste isolé !
Maintenant, nous sommes sous le ciel de l'Inde, en présence de populations qui se nourrissent d'une façon antihygiénique, avec des substances plus ou moins corrompues, populations vivant entassées, misérables. Sous cette multiple influence d'une température excessive, de l'encombrement, de la misère, non moins que de l'alimentation d'une certaine nature, absolument mauvaise, sous cette multiple influence, dis-je, apparaît [une épidémie de choléra, et ce choléra est transmissible.
Qu'est-ce que les symptômes du choléra ? Tout se passe dans le département du plexus solaire. Des expériences démontrent que si vous contusionnez le plexus solaire, vous provoquez des vomissements, un flux diarrhéique, du refroidissement des extrémités et la mort. Que se produit-il dans l'intestin du cholérique, de cet individu qui a la cholérine, le choléra nostras, le choléra indien, dont il meurt ? Messieurs, il y a eu des phénomènes d'absorption. Il n'est pas douteux que, par un mécanisme dont il reste à préciser la nature, il ne se crée des alcaloïdes nuisibles, des ptomaïnes, « produits de cadavre», qui, absorbés par les villosités intestinales, s'en vont empoisonner le plexus solaire et déterminer ces phénomènes de sidération qu'on observe toutes les fois que le plexus solaire a subi quelque dommage ; et il doit en éprouver du fait des alcaloïdes engendrés dans le tube digestif. Or, il est très probable que ce liquide cholérique que
SUPPURATION SANS MICROBES. 'il
VOUS prenez contient ces alcaloïdes, plus le bacille-virgule, lequel m'est indifférent, d'abord parce qu'on peut le dépouiller de ses propriétés nocives, ensuite parce qu'il n'est pas nécessaire, puisque Straus a démontré qu'il y a des cas de choléra foudroyant sans présence de bacille.
J'aborde un autre ordre d'idées.
Tout ce que je vous ai dit était pour vous montrer la puissance des macrobes de l'organisme et non pas des microbes. Je veux vous parler maintenant de la création du pus sans streptococcus.
Pour démontrer la formation spontanée du pus — ce qui est l'inverse des doctrines microbiennes — je vais étudier avec vous le mécanisme palhogénique de Vophthalmie sympathique. (C'est un fait morbide auquel on ne songe guère, pas plus qu'au fait banal de la graine de pavot.) Qu'est-ce que l'ophthalmie sympathique? C'est une inflammation avec troubles fonctionnels d'un œil consécutivement à la blessure de l'autre œil. Un éclat de verre, un corps étranger, une parcelle de fer entre dans l'œil gauche, par exemple, et y détermine une violente inflammation, puis de la suppuration. Oh ! pour les microbiens, c'est très simple : la parcelle de fer, pour arriver dans l'œil, a traversé l'air et a transporté avec elle le slaphylococcus pyogenes aureus, et « voilà comme quoi »... l'œil gauche a suppui'é ; le corps étranger a ouvert une fenêtre par laquelle le malfaiteur est entré. J'accepte. C'est alors une ophthalmie unilatérale gauche. Mais voilà que quelques jours — voire quelques heures après — l'œil droit fonctionne mal ; la vision y est moins fine, les milieux transparents se troublent, il y a de la photophobie. Et l'on dit : Quoi de plus simple? c'est une « ophthalmie sympathique » ; cet œil a sympathisé avec l'autre. Tant qu'il n'y a que des troubles nerveux sans lésion matérielle, voilà qui est bien. xMais voici qu'au bout de quelques jours survient une iritis dans l'œil droit, qui n'a pas été frappé, une irido-cyclite, une irido-choroïdite ; le cercle ciliaire, la choroïde sont pris, il se fait des exsudais floconneux dans l'iris et du pus s'y produit.
Comment donc le slaphylococcus a-t-il pu entrer dans cet œil.
** SPONTANÉlTli MOKBIDK.
qui n'a pas été ouvert? C'est ici que les microbiologistes ont absolument déraisonné. Dans le congrès d'ophthalmologie de 4888, tenuàHeidelberg, où le microbe a régné en tyran, quelques oculistes ont traité la question de l'ophthalmie sympathique, qui les trouble singulièrement. Et d'abord il a été prouvé par l'un d'eux qu'un œil peut suppurer par le fait du contact d'une gouttelette de mercure ou de poussière de cuivre, sans intervention du raicrococcuspyogenes aureus (1); mais j'admets pour un moment que le staphylococcus pyogenes aureus soit le seul coupable, comment se fait-il alors que l'autre œil soit devenu malade, se soit enflammé, et que du pus s'y soit produit? C'est, dira-t-on, que le staphylococcus est entré dans Vœil gauche, a suivi la gaine lym phatique du nerf optique gauche, a passé de là dans le ne}' f optique droit et a déterminé par migrations successives l'inflammation de cet œil. Pour un moment encore, je le veux bien ; alors, demanderai-je, pourquoi ce staphylococcus, dans sa migration hypothétique, n'a-t-il pas été, suivant une ligne droite, jusqu'aux tubercules quadrijumeaux et déterminé là une suppuration du cervelet? Non, il aime mieux s'engager dans une voie rétrograde et aller de gauche à droite ! Je le veux bien encore ; mais voici qui devient intéressant : Sattler, ne trouvant pas le staphylocoque dans l'œil sympathiquement malade, admet que « l'ophthalmie sympathique est produite par un microbe diQ"érent ». Voilà donc un malheureux qui a reçu dans l'œil gauche une parcelle de fer ouvrant la voie à une invasion de staphylocoques ; puis son œil droit devient, quelques jours après, sympathiquement malade, et il y a invasion dans cet œil d'un microbe différent ! C'est à n'y pas croire ! Voilà donc un microbe distinct qui fait à droite l'iritis sans pus ; mais, au bout d'un certain temps, cette iritis suppure : le staphylococcus pyogenes aureus est donc entré après celui qui lui a ouvert la porte ? C'est absolument déraisonnable !
Si maintenant, faisant abstraction des doctrines microbiennes, nous songeons qu'il y a, dans certains cas, de par la vulnération d'un œil, non pas une inflammation, mais une névrose sympa-
(1) Voir plus loin, pour la Suppuration sans bacille, leçon Lxxxvin,qui suit.
OPHTHALMlIi SYMPATHIQUE. 'iS
thique de l'aulrc œil, nous comprenons très bien que la synergie fonctionnelle fasse la synergie morbide (qui n'est autre chose que la synergie c?ey<ee). Nous comprenons très bien enOn que, puisqu'il peut y avoir névrose sympathique et même kératite interstitielle sympathique, le môme phénomène de sympathie puisse aller jusqu'à la phlogose suppurative; seulement, il faut un certain temps pour que la suppuration s'effectue.
Et voilà pourquoi on observe tantôt une ophthalmie sympathique sans pus, et tantôt cette ophthalmie sympathique avec pus.
Nous arrivons ainsi par l'étude de l'ophthalmie sympathique à cette démonstration que la suppuration peut être la conséquence d'une action primitivement simple et sans microbe, et cela de par la clinique. Or, l'expérimentation des microbiens aboutit aux mêmes conclusions. Voici, en effet, ce que confesse le microbien Mazza Andréa (de Gênes), qui a essayé de provoquer une ophthalmie expérimentale : « J'ai institué, dit-il, une série de recherches avec le staphylococcus pyogenes aureus pour savoir de quelle façon ce microorganisme pouvait passer d'un œil à l'autre. Ces recherches sont toutes restées négatives et jamais, aussi longtemps que j'aie prolongé l'expérience, je n'ai pu voir ce passage. »
Ainsi, qu'on se place au point de vue des faits chniques, ou au point de vue expérimental, on ne peut pas comprendre le passage du staphylococcus d'un œil à l'autre par une migration inconnue et invraisemblable; ce qui nous autorise à conclure que « c'est l'inflammation qui fait le pus sans intervention du microbe, lequel vient après, ou ne vient pas » !
Et ici, je ne peux pas ne pas vous faire remarquer que dans une communication académique récente on signalait la puissance du streptococcus pyogenes dans le fait des maladies puerpérales. «L'infection puerpérale, disait-on, se comprend de soi. Si les organes génitaux et ultérieurement si tout l'organisme de la femme en couches est infecté, c'est par l'invasion du streptococcus pyogenes dans les organes génitaux, qui sont largement traumatisés par le fait de l'accouchement. » C'était très simple. La forme purulente de la fièvre puerpérale était donc
14 SPONTANÉITÉ MORUlDIi.
expliquée ; ce qui prouve, soit dit en passant, qu'il y a encore des fièvres puerpérales, malgré 1' « antisepsie » et 1' « asepsie » (1).
Seulement, dans le même milieu, d'autres femmes n'ont pas de suppuration, mais un érysipèle. C'est la fièvre puerpérale érysipélateuse sans pus; et l'on y trouve le même streptococcus pyogenes.
Enfin, chez d'autres femmes, il y a seulement des accidents seplicémiques dont on peut guérir et l'on trouve encore le même streptococcus ; ce qui justifie cette exclamation que j'ai poussée en pleine Académie : « Mais c'est donc un streptococcus à tout faire I » Il était tout à l'heure « fainéant », le voici maintenant « factotum ».
Ainsi, messieurs, et c'est ce qui résulte de tous ces faits, la « spécificité » a changé de pôle; le microbe qu'on en croyait doué ne la possède pas; elle réside dans le milieu organique vivant, qu'on a si étrangement appelé « terrain de culture ».
Et ici, je ne saurais trop m'élever contre cette comparaison grossière et inexacte entre l'organisme vivant et un terrain ; entre l'organisme qui est actif et un terrain qui est passif; entre l'organisme qui est organisé et le terrain qui est inorganisé ; entre l'organisme qui est configuré et le terrain qui est indéfini, indéterminé.
Oui, les milieux de culture (bouillons ou gélatine) sont des laboratoires passifs j ils agissent matériellement, mécaniquement, mais non activement; ils diluent l'alcaloïde dont le microbe est imprégné, et ils produisent ce que fait une dilution, c'est-à-dire une atténuation des alcaloïdes ; tandis que l'organisme vivant intervient par sa spontanéité et empêche, quand il veut, les agents de la contamination d'effectuer cette contamination. Comment 1 est-ce que vous ne trouvez pas les expériences de Straus hautement probantes? Voilà que nous absorbons à chaque inspiration 600 et quelques bactéries ou germes, et nous ne tombons pas malades après en avoir absorbé 17 280000 en vingt-quatre heures ? C'est donc que l'organisme a résisté, qu'?/ ne veut pas tomber malade. C'est donc la puissance de l'organisme
(1) Voir plus loin, dans ce volume, pour lu sponla/iéilé de la fièvre puerpérale, la leçon sur la Pathogénie et la Propliylaxie de la fièvre puerpérale.