QUATRE-VINGT-DOUZIÈME LEÇON
Surmenage intellectuel, séilontarité dans les écoles, et maladies qu'ils engendrent.
Courbature du cerveau et céphalalgie. — Céphalalgie simple et céphalalgie avpo invalidité momentaiiéo pu définitive du cerveau. — Courbature cér^^j brale et céphalalgie aboiilissanl à la fièvre pseudo-typhique chez les uns, à' la fièvre typhoïde chez les autres. — Surmenageîintellectucl, débililation générale et plitliisie -aiguë terminale,
Je veux vous parler aujourd'hui du surmenage intellectuel et de la sédentarité forcée, que j'appellerais volontiers la claustration scolaire. Il y a là toute une pathologie d'autant plus intéressante qu'on en connaît la cause et le remède.
La cause en est le surmenage ; le remède serait de le faire cesser.
Le surmenage provient de ce que, dans les choses de l'intelli- ■ gence, on ne respecte pas la loi de l'offre et de la demande ; je veux dire que, dans les programmes d'études, la « demande » est supérieure à r« offre», laquelle est l'aplitude intellectuelle des candidats,
La nature nous enseigne que, dans la masse des intelligences, i ce qui domine, ce sont les aptitudes moyennes; en deçà sont , les faibles d'esprit, au delà les esprits supérieurs. I
Or, il semble que les programmes scolaires aient été faits pour I ceux-ci. I
Mais eux, ils dépasseront toujours les programmes, car ils étu-» I dienl non seulement sans fatigue, mais avec plaisir et pour leur " plaisir; ils étudient comme l'oiseau chante, obéissant à une tendance, bien plus, à un besoin de leur intelligence, la soif
de savoir. Pour eux, le travail intellectuel est la santé de leur cerveau.
Les autres, les faibles d'esprit, n'atteindront jamais les programmes ; j'ajoute que les esprits moyens ne les atteindront qu'en peinant et au risque d'en rester pour toujours des fourbus du cerveau.
Ainsi, les programmes trop touffus dépassent les aptitudes moyennes et inférieures, et créent de véritables dangers. Ces programmes sont à revoir et à réformer.
Ce qui est à réformer également, c'est l'hygiène matérielle de l'école.
En réalité, le surmenage intellectuel est une des formes du surmenage général auquel sont soumis les civilisés, et particulièrement les Français. Nous sommes des surmenés, surtout depuis 1871, on sait pourquoi : surmenés volontaires, surmenés patriotiques, luttant pour l'existence.
Vous connaissez la légende : « C'est le maître d'école allemand qui a gagné la bataille de Sadowa, puis celle de Sedan. C'est parce que nos bons petits soldats ne savaient pas la géographie qu'ils ont cessé d'être victorieux. » Voilà la légende.
Voici, maintenant, comment elle nous a conduits h la sédentarité et au surmenage intellectuel.
Comme nous sommes vertueux, nous nous sommes frappé la poitrine en nous écriant : a C'est notre faute ; il importe de nous corriger. »
Gomme nous sommes vaillants, nous nous sommes mis à l'œuvre et nous avons voulu tout réformer (tout, excepté l'Administration), depuis l'art militaire jusqu'à la pédagogie.
En pédagogie, du haut en bas de l'échelle universitaire, tout a été refondu : on a revu et surtout augmenté les programmes des lycées (pauvres bacheliers I) comme ceux de l'école primaire (pauvres petits !).
Et tous ces jeunes cerveaux sont, depuis lors, bourrés jusqu'à l'indigestion intellectuelle.
En vérité, celui dont le cerveau est fait pour penser se porte d'autant mieux qu'il pense davantage; la gymnastique de son intelligence est nécessaire à la santé de ses muscles. Tandis que,
pour tel autre, c'est la gymnastique de ses muscles qui est indispensable à la santé de son cerveau. Le premier apprend en se jouant; le second n'apprend pas, môme en peinant.
Nos réformateurs universitaires l'ont peut-être un peu trop oublié ; ils ont trop demandé à l'intelligence moyenne et surtout n'ont pas assez accordé au mouvement, si nécessaire à l'enfance.
Voyez ce que font les enfants sortant de l'école ; à peine libérés de la geôle scolaire, ces petits galériens de la société contemporaine font deux choses avec passion : avides d'air, d'espace et de mouvement, ils courent et ils crient, mettant en jeu tout ensemble les muscles de leurs membres et ceux de leur larynx; ils protestent ainsi, instinctivement, contre le repos et le silence auxquels on les avait scolairement condamnés.
Et dans quel milieu, grand Dieu ! Dans un espace nécessairement restreint, oîi l'atmosphère est rapidement souillée par les exhalaisons de leurs jeunes poitrines, et oîi la température, surtout l'hiver, est artificiellement isurélevée jusqu'à un degré peu compatible avec la santé. On leur apprend maintenant, dès l'enfance, ce qu'est l'oxygène du laboratoire, et on leur refuse d'aller respirer au dehors l'oxygène du bon Dieu !
La sédentarité, c'est le repos musculaire dans le conflnement, et le confinement, c'est l'air impur où chacun empoisonne autrui.
Le surmenage intellectuel, c'est l'épuisement cérébral dans le milieu confiné; on rêverait difficilement une accumulation plus ■ néfaste de causes de maladie. Heureusement que l'organisme de l'enfant est plus résistant qu'on ne croit. Cependant, plus d'un succombe, et c'est nous, médecins, qui le constatons tristement.
Je ne vous parlerai donc pas ici des surmenés à l'état chronique, . des surmenés par ambition scientifique, politique ou industrielle, , qui arrivent à la célébrité, à la fortune... et à la mort par artério- • sclérose, hypertrophie du ventricule gauche, albuminurie, etc.. De ceux-là je parlerai en temps et lieu.
Je limiterai mon sujet aux jeunes surmenés du cerveau, sur- • menés involontaires, qui sont victimes, dans nos lycées et nos» pensionnats comme dans nos écoles supérieures, de programmes s
surchargés, où l'hygiène du cerveau est aussi méconnue (je dirais volontiers méprisée) que l'hygiène musculaire.
Le surmenage, c'est le fonctionnement excessif, exagéré ; il a pour conséquence et pour expression la fatigue. La fatigue vulgaire, banale, c'est la fatigue musculaire, laquelle s'exprime physiologiquement et pathologiquement par la courbature et l'impotence fonctionnelle. La courbature, c'est la douleur par épuisement et encombrement. Épuisement plus ou moins momentané de la fibre musculaire vivante; encombrement plus ou moins persistant de cette fibre musculaire vivante par la fibre musculaire morte, c'est-à-dire par la créatine, la créatinine, l'inosite, l'acide lactique et les leucomaïnes, cadavres ou produits cadàvérisés delà fibre musculaire usée, oxydée, détruite.
Ce qui est vrai de la fibre musculaire l'est de la cellule cérébrale préposée à la pensée. Celle-ci, comme celle-là, s'épuise et s'encombre par le fonctionnement excessif (à cela près que l'encombrement se fait par la cholestérine et la leucine) ; celle-ci, comme celle-là, la cellule cérébrale, comme la fibre musculaire, se courbature par le surmenage.
Ainsi, la courbature cérébrale est de même cause que la courbature musculaire (épuisement de la cellule vivante et encombrement par la cellule morte), et elle s'exprime de même sorte, par la douleur et par l'impotence ; cette douleur est la céphalalgie ; l'impotence est l'inaptitude intellectuelle; tels sont les symptômes de la courbature cérébrale.
La céphalalgie est donc le phénomène primordial, nécessaire, obligé, qu'on observe au début de tous ;les cas de surmenage cérébral : soit seul, soit comme le premier terme de séries morbides variées aboutissant, l'une à la fièvre de fatigue, l'autre à la fièvre typhoïde.
Dans une première série morbide, on observe la céphalalgie et les épistaxis. Un degré de plus, il y a céphalalgie, épistaxis et mouvement fébrile : c'est la « fièvre de fatigue »; un degré de plus encore, c'est la « fièvre à rechutes », re/a/jsmgr /eye?-, «tîpuus récurrent » (1).
(l) Voir plus loin la leçon suivante.
Une autre série morbide est constituée par la céphalalgie d'abord ; puis il y a céphalalgie avec épistaxis, puis céphalalgie avec épistaxis et troubles digestifs, épuisement général, fièvre persistante : c'est la « fièvre typhoïde ».
I. Je vous parlerai d'abord et surtout de la céphalalgie, car, négligée, méconnue, méprisée, elle peut conduire à des désastres pathologiques.
La céphalalgie, c'est le cri de souffrance de l'organe fatigué qui demande grâce, qui réclame un repos nécessaire. Si ce cri n'est pas écouté, le cerveau refuse la fonction, il ne «comprend plus »; les cellules cérébrales se mettent en grève. C'est l'impotence fonctionnelle, fait très fréquent qu'ont observé tous les médecins chez de jeunes sujets dont le cerveau est loin d'être toujours apte à la fonction intellectuelle imposée. Le mal de tête est la seule chose dont ils se plaignent, les malheureux! et comme c'est là un phénomène subjectif, qui échappe au contrôle, l'élève est trop souvent traité de « paresseux ».
Ce mal de tête a pour caractère de se reproduire dès que recommence l'essai du fonctionnement, soit par la lecture, soit par l'étude ; je dis la lecture môme la moins sérieuse, l'étude même la moins prolongée. Un autre caractère qui suit de près le mal de tête est l'impuissance fonctionnelle : les idées se brouillent, la compréhension cesse, c'est comme une sorte de « crampe des écrivains » cérébrale.
Le cerveau est alors invalidé, et trop souvent il l'est pour un long temps, sinon pour toujours, je dis : quant à l'étude.
La gravité possible du surmenage cérébral ayant pour expression symptomatique la simple céphalalgie est donc l'épuisement et l'invalidité du cerveau. J'en connais des cas qui durent depuis trois ans : l'intelligence semble intacte, les fonctions cérébrales moyennes, ordinaires, s'accomplissent normalement; les jeunes sujets prennent part à la conversation, raisonnent pertinemment, mais dès qu'ils veulent lire ou étudier, tout devient confus. Ainsi, dans un cas bien remarquable, une jeune personne, intelligente par elle-même et par sa lignée, trois ans après le début de son surmenage intellectuel, ayant pour syrap-
SURMENAGE INTELLECTUEL. ii»
tômes la céphalalgie et des êpistaxh (lesquelles ont duré pendant dix-huit mois), cette jeune personne, dis-je, ne peut pas lire plus de deux pages sans avoir mal à la lôte et sans croire que les caractères, devenant pointus, lui entrent dans les yeux et lui occasionnent des douleurs : ce sont les propres termes dont se sert la jeune personne, navi'ée de son impuissance fonctionnelle, qui la condamne à renoncer à ses examens, comme à ses (( brevets ».
Dans un autre cas, observé dans le même établissement scolaire, une jeune fille a pu passer ses examens il y a un an, mais elle est invalidée depuis lors, et ne peut s'occuper d'aucun tra^ vail sérieux.
II. Après la céphalalgie seule vient la céphalalgie accompagnée, cephalalgia comitata, céphalalgie avec épistaxis et fièvre ; c'est la fièvre de surmenage (ici de surmenage intellectuel), la ptomaïnémie, la leucomaïnémie décrite par moi dès 1869 sous le nom û'autotyphîsation (1). Cette fièvre de surmenage présente à son début tous les symptômes de la fièvre typhoïde, tous, excepté la régularité de la courbe thermique ; dans certains cas, en efi'et, on peut voir la température s'élever brusquement à 39 degrés, 390,5, et cela, dès le premier ou le second jour.
On l'observe le plus habituellement au moment des examens, c'est-à-dire à cette période d'entraînement intellectuel où s'épuise le cerveau. En voici un cas, par exemple, oh je laisse parler la mère de la jeune victime du surmenage cérébral :
« Voici comment la maladie de ma fille a commencé : il lui restait trois mois encore pour terminer sa dernière année d'études (4884), quand elle fut prise de violents maux de tête et de forts saignements de nez, bientôt accompagnés de fièvre. L'appétit et le sommeil avaient disparu.
« Le médecin du couvent craignait une fièvre typhoïde (et je me permets ici de dire que cette crainte était très naturelle, de
(1) Je signale et je souligne, en passant, celte date de 1869, parce que, dix-sept ans plus tard, on a décrit ces choses sous le nom d' « auto- infection 11,
tels accidents ressemblant à ceux de la flèvre typhoïde, à cela près de la brusque hyper thermie).
« Après huit jours, les saignements de nez et la fièvre avaient diminué. Le médecin était d'avis que ma fille prît quelques jours de repos. Mais après ces quinze jours de vacances, les maux de tête continuaient et tout travail était impossible.
« L'infirmière, ainsi que la supérieure, me conseillèrent d'emmener ma fille jusqu'à la fin des grandes vacances, ce qui faisait quatre mois de repos ; repos que ces dames savaient nécessaire, car le cas s'était présenté plusieurs fois déjà parmi leurs pensionnaires.
« Le médecin a conseillé pour ma fille Tair des montagnes ; nous avons passé ces quatre mois en Suisse oîi les maux de tête ont toujours continué par accès avec de fortes courbatures de tout le corps. C'est au retour de ce voyage que, ne voyant aucune amélioration, je suis venue vous consulter. Le mal de tête n'était jamais général; elle souffrait plus fortement tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, en contournant irrégulièrement le tour de la tête. Tout travail intellectuel, lecture ou autre, lui occasionnait des douleurs insupportables. »
C'est là un cas qu'il m'a été donné d'observer près de deux ans après les accidents aigus, et, depuis bientôt un an, la jeune fille est restée hors d'état de se livrer à aucun acteintellectuel quelque peu prolongé, sans éprouver aussitôt un mal de tête avec impossibilité de continuer. Privé de ses facultés supérieures, c'est un cerveau découronné.
Je cite ce fait comme un type, à côté duquel j'en pourrais grouper d'autres, observés chez les élèves des lycées, comme do l'École normale ou de l'École polytechnique — et cela surtout au moment des examens.
C'est dans ces conditions que je viens d'en voir un cas bien remarquable, chez un élève de l'École des mines ; là encore on croyait à une fièvre typhoïde. Les symptômes étaient des plus graves : céphalalgie atroce, courbature exceptionnellement douloureuse, prostration absolue, etc. Mais la température s'était brusquement élevée à près de 40 degrés, et c'était là ce qui alarmaitle médecin ; il aurait dû, au contraire, le moins redouter.
Or, lorsque je fus appelé à voir le malade, l'hyperthermie avait cessé, en mÔme temps que s'était faite une crise simullanée par l'intestin, la peau et les reins, sous la triple forme de selles fétides, de sueurs abondantes et fétides aussi et d'urines surchargées d'urée (« débâcle d'urée « de Revilliod, de Genève). Le malade guérit, mais en conservant pendant de longs jours de la lourdeur de tête.
Cette fièvre de surmenage cérébral, a donc des allures redoutables, mais une courte durée; sa gravité possible est que le cerveau peut en sortir amoindri dans son entendement, pour longtemps, sinon pour toujours. Au fond, c'est un typhus « ébauché » .
III. Un degré de plus, c'est la fièvre typhoïde : l'autotyphisation est au maximum; l'organisme est sursaturé des déchets du cerveau; les voies sont préparées, le microbe peut entrer en 'scène.
Une manie — vraie calamité sociale — la manie des « brevets », s'est emparée de nos jeunes filles; les unes risquent d'y perdre le peu d'intelligence qu'elles avaient ; les autres, nouvelles PMlamintes, y gagnent le ridicule déploré par Chrysale. Nous aussi, nous avons nos « Femmes savantes » , mais avec la fièvre typhoïde en plus !
Ainsi, quand viennent les examens de l'Hôtel de Ville, vous pouvez observer ceci : dans le même local, très confortable (rue Montaigne, par exemple), « buvant la même eau », respirant le môme air, un père, une mère, une jeune fille (leur plus jeune enfant) se portent bien. La fille aînée seule est malade; elle a la fièvre typhoïde. Et il n'y a de différences entre ces quatre personnes, placées dans des conditions matérielles identiques, que ce fait, à savoir : le surmenage de la fille aînée par ses examens de l'Hôtel de Ville. Sans action sur l'organisme des trois autres, le bacille d'Eberlh (j'en parle ici pour me mettre un instant, et sans aucune conviction, à la mode du moment) ce bacille (??) a eu raison de l'organisme de la surmenée.
Le même bacille (??) emprunte la même puissance aux examens delà Sorboune. On le voit (rue François I"'", par exemple), dans les mêmes conditions de grand confortable, perpétrer les mômes méfaits. Là, toute une famille jouit de la santé la plus ilorissanlc.
un seul de ses membres est malade : il a la fièvre typhoïde ; et, comme la jeune fille de tout à l'heure, il ne diffère de ses consanguins et de ses cohabitants, que par le surmenage intellectuel, collaborateur actif du bacille d'Eberth.
Dans tous ces cas, d'ailleurs (dont je choisis les plus typiques), les accidents nerveux prédominent; il y a du délire prolessionnel, le délire du candidat : ils ne rêvent, les malheureux, que de leurs examens !
IV. Ce serait le cas de parler ici du cœur dilaté, palpitant, douloureux (1) (rudiment de la myocardite et de l'endocardite végétante ou ulcéreuse , que j'ai observé chez les surmenés par les travaux physiques); mais ces palpitations douloureuses n'étant qu'un trouble fonctionnel qui n'a ordinairement de gravité que son assez grande persistance, je me contenterai de dire qu'elles sont parfois l'occasion d'erreur de diagnostic et surtout de pronostic. Le fait du surmenage intellectuel et de l'état émotif qu'il engendre doit mettre le médecin sur la voie.
V. J'ai hâte d'arriver à la tuberculose des surmenés de l'intelligence, je dis des surmenés de nos écoles, oîi, à l'épuisement cérébral, s'ajoute la malfaisance de l'air confiné et de la sédentarité.
« L'airconfiné », onn'en dira jamaisassezdemal. C'estd'abord de l'air stagnant. Or, je l'ai dit (2), l'air, comme l'eau, n'est pur et vivifiant qu'à la condition d'être vif, c'est-i\-dire incessamment mobile et toujours renouvelé ; il en est de l'air stagnant comme de l'eau d'un marécage; même dans un milieu inhabité, où nulle souillure respiratoire ne s'y est mêlée, l'air devient par sa stagnation même malsain à la respiration : » il sent le moisi ». Mais que dire maintenant de l'air confiné d'une salle d'étude? Ce n'est plus seulement de l'air stagnant, c'est, par surcroît, de l'air -prérespiré; pris, rendu, repris vingt fois à, la minute par des poitrines humaines, c'est de l'air ruininé, de l'air souillé de toutes
(1) Voir plus loin la leçon sur /a Myocardite aiguë et le cœur douloweiu:.
(2) Voir t. II, p. 63 et suiv.
les émanations de tous, saturé d'acide carbonique comme des poisons animaux les plus variés ; ce n'est plus de l'air respirable, mais une sorte de « saumure gazeuse » où il y a de tout, — même des microbes 1
Et c'est dans cette saumure que macèrent pendant de longues heures les poumons de nos enfants, dont l'organisme réclame d'autant plus impérieusement l'aliment aérien que cet organisme est en pleine évolution, et qu'il lui faut ainsi non seulement la ration d'entretien, mais la ration de croissance. Et ce que je dis des enfants des villes est encore plus vrai pour ceux de la campagne ; leur organisme exige de l'air d'autant plus pur qu'il ne connaît que celui-là et n'est pas acclimaté à la malaria de nos villes. Aussi sont-ils les premières et les plus nombreuses victimes de ce que, par antiphrase, on appelle la « vie de pension » !
Et si cette infraction à l'hygiène était la seule! Mais (je l'ai dit ailleurs et je le répèle ici volontiers) il y a encore et surtout « les muscles au repos et la cervelle aux travaux forcés ».
Les « muscles au repos », c'est-à-dire la fibre musculaire s'anémiant et s'atrophiant — la circulation ralentie — la digestion languissante, la réparation amoindrie, la vitalité en péril. Alors le bacille de Koch peut venir.
La « cervelle aux travaux forcés », nous venons d'en voir les conséquences morbides les plus ordinaires, quant au cerveau. Eh bien, chez quelques-uns, dont l'organisme est prédisposé à la tuberculose, celle-ci éclate et se localise sur l'encéphale : c'est la méningite tuberculeuse. Ainsi, chez d'autres, syphilitiques, la localisation de la diathèse se fera sur l'encéphale, comme mon savant ami Fournier l'a observé chez des candidats aux écoles d'enseignement supérieur.
Cependant, c'est le plus habituellement la tuberculose puU monaire qui se développe et, fait hautement accusateur, elle se développe chez des sujets dans la famille desquels cette maladie n'existe pas.
J'ai cité il),le cas d'un jeune homme de la Fcrté-sous-Jouarre dont le père, la mère et la sœur sont exceptionnellement vigou-
(1) Voir t. Il, legon xl.
reux et bien portants , qui s'est tuberculisé dans un de ces établissements où l'on fabrique des lauréats du grand concours ; j'ai cité également le fait d'une jeune fille de Caudebec, elle aussi de souche campagnarde et remarquablement robuste, qui se tuberculisa dans un pensionnat de Passy. (Et, dans ce cas, la tuberculisation est ordinairement at'guë, comme chez les jeunes soldats, qui n'y étaient pas prédisposés.)
J'y pourrais ajouter des cas analogues constatés par moi chez des jeunes sujets de Nogent-sur-Seine, de Mâcon, de Rouen, du Havre, etc., où le surmenage intellectuel et la vie sédentaire sont seuls incriminables. On les. dirait tous calqués les uns sur les autres.
Et ce qui est vrai des pensionnats, l'est également des écoles supérieures, de l'École normale comme de l'École polytechnique. Mêmes causes, mêmes effets: surmenage intellectuel et méconnaissance de l'hygiène, tuberculisation pulmonaire.
Voici, par exemple, un jeune homme des plus robustes, né à Beaune, de parents vigoureux, qui sont actuellement pleins de santé, ayant une sœur également bien portante, mais qui est restée avec ses parents dans sa ville natale.
Le jeune homme, lui, s'est tuberculisé à Paris, dans les conditions suivantes : il travaillait chaque jour de six heures du matin à dix heures du soir, avec un répit de deux heures, dont une partie était consacrée à la « réfection corporelle ». C'està-dire que ce jeune homme travaillait quatorze heures par jour dans sa petite chambre de l'École normale, immobile, lui bien musclé, et à la portion congrue d'un air confiné, lui de souche campagnarde.
J'en sais d'autres qui se sont ainsi tuberculisés, soit à l'École normale, soit au sortir de celle-ci.
De môme pour l'École polytechnique : on s'y tuberculisé pendant ou après (je dis : sans prédisposition héréditaire); tel ce jeune homme dont l'histoire lamentable m'a été communiquée par un médecin distingué de Paris, le docteur Hallé.Le père cl la mère vivent encore, en pleine santé ; il en est ainsi de ses sept frères et sœurs.
Eh bien, ce jeune homme, de si belle provenance, s'est tuber-
culisé par suite d'un véritable surmenage intellectuel et en même temps de l'hygiène que voici : café noir et un peu de pain 7 heures et demie du matin ; — puis, à 2 heures et demie (après sept heures d'un travail épuisant), déjeuner très court, et, comme complément de réfection, dîner à S heures, — coucher à 9 heures. (Nos ouvriers sont plus heureux et nos forçats aussi.)
C'est huit jours après sa sortie de l'École que ce jeune hommô eut sa première hémoptysie, laquelle dura quatre jours. Trois mois plus tard, il mourait de phthisie aiguë. On dirait une expérience de laboratoire ! C'est, en effet, de la pathologie expérimentale, in anima nobili!
Mais après la preuve, la contre-preuve. Il m'a été donné de voir la tuberculisation engendrée par le surmenage intellectuel et la vie claustrale du pensionnat ; puis, à ma grande satisfaction, cette tuberculisation enrayée par l'existence inverse. Ainsi, il y a cinq ans, on m'amenait une jeune fille de province, qui s'était tuberculisée dans un couvent d'Angleterre ; elle présentait des craquements humides sous les clavicules, ses règles étaient supprimées ; mais, de sa belle santé primitive, elle avait conservé un magnifique estomac. Je prescrivis le retour immédiat à la maison paternelle, la vie plantureuse et en plein air ; plus la médication révulsive. Un an plus tard, je la revois: disparition des signes physiques et réapparition des règles ; embonpoint et fraîcheur revenus. Un an se passe encore, et on me la ramène, non plus cette fois pour me demander de la faire vivre, mais pour autoriser médicalement un mariage projeté. Il me parut qu'on était un peu trop pressé, non moins que trop ambitieux, et je conseillai d'attendre, disant au père, quelque peu humaniste: « Primo vivere, deinde nubere. »
Elle s'est mariée — cela va de soi — et a un enfant qui se porte bien jusqu'ici — en attendant la méningite tuberculeuse.
Aux documents qui me sont personnels, qu'il me soit permis d'en ajouter — à l'appui de mes dires — qui me viennent d'autrui.
Je citerai des spécimens documentaires de trois sortes : l' La lettre d'un médecin de victimes scolaires ;
PETEK. — C/W. OTt'rf. ,,, o
2° La lettre pèrp de victime scolaire, qqi se trouve ôli <■ un médecin ; 3" La lettre môme d'une victime.
'( Bordeavix, le 9 juillet 1887.
« Il est possible que la « manie des brevets » ait été autrefois inspirée par le désir de se mettre en garde contre les incertitudes de l'avenir; mais ce que vous appelez à si juste titre une «cala- « mité sociale » est, depuis longtemps, le résultat de la pression des institutrices sur les familles, pour pouvoir, après les examens de fin d'année, faire savoir, urbi et orbi^ par la voie de la presse, le nombre d'élèves reçues dans leurs institutions ou dans leurs cours.
(( Je déplore d'autant plus le « surmepage cérébral » qui en résulte, que, comme vous, j'en ai observé les plus tristes et les plus regrettables conséquences.
a La « fièvre de fatigue « caractérisée par la céphalalgie, les épistaxis et le mouvement fébrile, s'observe, en effet, chez un grand nombre de jeunes demoiselles, soit dans les pensions, soit dans les familles, mais surtout dans ces dernières, parce que les heures de travail y sont moins réglées, et parce que les parents, par amour-propre, s'associent imprudemment à l'impulsion plus ou moins intéressée donnée par l'institutrice.
« Quant à la seconde série morbide dont vous parlez dans vos leçons, celle qui arrive jusqu'à la fièvre typhoïde, il m'a été donné d'en constater, dans ma clientèle ou en consultation, huit cas, tous à farme ataxique, dont trois suivis de mort. Deux fois la maladie a. précédé V examen de quelques semaines, et six fois elle I s'est manifestée immédiatement après.
« De tous les accidents observés en pareille circonstance, les accidents nerveux, prélude ordinaire de l'hystérie, sont de beau- • coup les plus fréquents. Est-ce donc chose surprenante, quand on songe que le « surmenage cérébral » coïncide précisément avec une époque, souvent difficile à traverser, où l'utérus commence à jouer un rôle important dans la vie de la femme ?
« Ces accidents, parfois passagers, sont souvent durables, et
l'hydrothérapie seule, dirigée « avec ménagement u , mais avec persévérance, en fait justice, à la condition d'être aidée par la cessation absolue du travail, cessation qu'on obtient difficilement des jeunes malades, et plus difficilement de certains parents « chaufl'és à blanc » par les promesses des directrices de pension ou des institutrices.
(( Je termine par un dernier fait d'observation toute récente, et qui vous paraîtra sans doute, à plusieurs points de vue, offrir un certain intérêt.
« Une concierge qui voulait, à tout prix, faire recevoir sa fille, âgée de seize ans, et qui, dans ce but, avait autorisé un surmenage des plus exagérés, vient me demander à quel traitement il faut la soumettre pour qu'elle puisse, sans cesser ses travaux, arriver jusqu'à l'ej^amen, qui doit avoir lieu dans deux mois.
« La jeune malade était d'une pâleur livide, très amaigrie et très affaiblie. Elle avait perdu l'appétit, digérait mal le peu qu'elle mangeait, souffrait constamment delà tête, et n'était plus réglée depuis trois mois; enfin, elle présentait les phénomènes d'une « cbloro-anémie » déjà bien avancée, car on constatait un bruit de souffle carotidien très manifeste.
« Ma prescription dut se terminer évidemment parl'interdic^ tion de tout travail ; mais, un homœopathe étant intervenu et ayant promis qu'à l'aide de son traitement la jeune fille pourrait passer l'examen tant désiré, c'est à lui que fut confiée la malade, qui me revint, trois semaines après, avec un cœur en détresse et de l'œdème des extrémités inférieures, accidents, à l'heure actuelle, en voie d'amélioration.
« Vous excuserez cette longue lettre, en raison de l'importance de la question, et de la conformité de nos appréciations.
« D"^ Levieux, « Correspondant de l'Académie. »
" Ilonfleiip, le /i juillet, 1S87.
« Il est temps, grand temps de sonner le tocsin, et il faut le sonner sans relâche, jusqu'à ce que l'alarme soit partout. Sans doute la surcharge des programmes et l'ignorance totale
du développement intellectuel qu'on remarque dans leur rédaction ont la plus grande part dans le surmenage des enfants, en exigeant d'eux des efforts au-dessus de leur âge et en faisant appel à des facultés encore à l'état embryonnaire. Mais la prétention actuelle de l'Université de se substituer au père de famille, de lui dénier tout droit dans la direction physique et morale de l'enfant, de considérer celui-ci comme sa chose, est un danger encore plus grand, à mon avis, et contre lequel il faudrait réagir énergiquement.
« J'ai un fils, âgé de treize ans, qui est en cinquième dans un collège renommé. Voilà trois ans qu'il est à Paris. A la fin de la première année, au mois de juillet, il commence à être pris de céphalalgies persistantes. Il se traîne péniblement jusqu'à la distribution des prix, et je le ramène chez moi, pâle, alangui, brûlé de fièvre, couvant une angine diphthéritique qui s'accuse nettement dès le lendemain de son arrivée. J'emploie ses vacances à le guéi'ir.
« L'année suivante, à la môme époque, mêmes symptômes : on le renvoie malade avant la fin de l'année. Cette fois, c'est une scarlatine maligne qui s'est greffée sur cet organisme « sans défense ». Il guérit encore.
« Ces jours derniers, mon enfant se plaint de nouveau de céphalalgie. Il demande à se reposer à l'infirmerie. On le repousse. Hier, je vais à Paris, je le vois. J'expose au directeur du collège mes inquiétudes, justifiées par l'expérience des deux années précédentes ; je sollicite l'autorisation de le reprendre dans quelques jours, si cet état de malaise persiste. Ma requête est accueillie d'abord par une fin de non-recevoir d'une façon hautaine et désobligeante, et on me met brutalement en demeure de le prendre séance tenante.
« II. Marais (de Honfieur). »
K Provence, le 3 juillet 1887.
u Depuis ma rhétorique, que j'ai faite en 1886, oîi, après deux mois de travail trop bien employés, stimulé par le désir de remplir consciencieusement, ce que n'ont pas fait tous mes cama-
rades, lo programme du baccalauréat aussi lourd qu'indigeste, de violentes crises de nerfs ébranlèrent alors la partie supérieure de ma tête.
« Elles passèrent au bout de trois mois, comme miraculeusement, grâce à un traitement hydrothérapique. Mais au prix de quelles souffrances! Ma tête, ébranlée par la douleur, menaçait de sauter. Il me semblait ressentir le choc de violents coups de marteau lancés à toute force. Guéri enfin de ces sortes de douleurs, je n'en suis pas moins resté affecté d'une sorte d'engourdissement cérébral, dont voici les caractères clairs et précis :
« Quant aux douleurs, elles m'empêchaient de lire un seul mot du journal.
« C'étaient d'atroces souffrances sitôt que j'essayais de lire le simple titre d'un livre.
« Pour l'état d'engourdissement, les effets que j'en ressens sont ceux-ci : perte de la lucidité et de la vivacité de l'esprit ; confusion des idées; sensation de rétrécissement du cerveau; sensation parfois d'une tête vide.
« Cet état dure depuis le mois de janvier -1886 ; et, môme après la réussite de mon examen de rhétorique, il m'a été impossible de suivre, cette année, un seul cours de philosophie.
« Malgré le repos complet auquel je me suis astreint depuis un an et demi, mon état persiste sans amélioration sensible.
« Tous les remèdes ont été vainement tentés : promenades, exercices, gymnase, courses, bains et massage, bains de rivière. »
Cette lettre lamentable est plus qu'un acte d'accusation, c'est tout ensemble l'exposé fidèle et vivant des phénomènes morbides cérébraux et la révélation de notre impuissance thérapeutique : le cerveau, fourbu, ne peut plus reprendre l'allure intellectuelle.
Ce qu'il faut aux écoUers bien portants, c'est l'air pur dans les salles et le plein air dans les champs.
Ce qu'il faut encore, c'est la diminution des heures de travail et Yélagation des programmes scolaires. On ne doit pas à la géhenne physique ajouter la géhenne morale : nos enfants n'ont pas mérité ces tortures.
134 LES PÀTIGUÉ8 ET LES SURMENES.
Aux victimes scolaires, ce qu'il laul c'est, indépenddmment de l'oxygône naturel, le quinquina sous toutes les formes. C'est aussi contre leur mal de tête l'usage de l'antipyrine à la dose d'un à deui grammes tjnviron par jour;
En cas de fièvre, la quinine est indispensable et contre la flêVre et contre l'asthénie du système nerveux. A tous, il faut cbnseilléf les bains sulfureux oii préparés avec le sel de Pennés. .
Les frictions stimulantes générales, pratiquées tous les malins soit avec une flanelle sèche, soit avec une flanelle imbibée d'eaii de Cologne ou d'alcoolat de Fioravanli.
Dans la belle saison, un séjour à la mer, avec bains de très courte durée ou sous la forme de douches, sera des plus salutaires.
En général, l'hydrothérapie à l'eau douce ou à l'eau marine produit d'excellents effets ; et cependant, il reste parfois, malgré cette médication rationnelle, une incurable incapacité du cerveau.
FlÈVRB DE ëURMlîNAQE.