‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 67 sur 287 · FIÈVRE DE SURMENAGE · texte numérisé non relu

FIÈVRE DE SURMENAGE

C'est alors qu'en interrogeant cette femme, nous apprîmes qu'elle était porteuse de pain. Sa pancarte indiquait, comme profession, « journalière », indication bien insuffisante en vérité et bien trompeuse, car cette rubrique cache les métiers les plus divers, et dont la connaissance exacte serait souvent d'un grand secours pour le diagnostic. Tel fut le cas pour cette malade. A peine, en effet, avions-nous appris qu'elle était porteuse de pain, que nous pûmes reconstituer avec la plus grande facilité et la certitude la plus absolue toute son histoire pathologique.

Je vous fis remarquer alors à quelle fatigue excessive cette femme avait été soumise, et je vous la présentai comme un type d'autotyphisation par emmagasinement des déchets organiques: créatine, créatinine, inosite, leucomaïne, etc., et cela, par insuffisance de l'émonction, malgré l*intégrité des émonctoires.

Voilà donc, à n'en pas douter, un de ces cas dont je vous parlais au début, une aulotyphisalion spontanée.

Cette fièvre de fatigue n'est, j'ose le dire, qu'un « typhus ébauché » ; nous allons voir bientôt comment et dans quelles conditions elle peut devenir un « typhus complet ». Et, je vous l'ai dit précédemment, cette fièvre de surmenage, spontanément créée par l'organisme en fonction, peut être le résultat, non plus de la fatigue musculaire, mais du « surmenage cérébral » ,

J'ai vu, à Passy, un jeune homme de dix-huit ans qui préparait ses examens pour l'École centrale et chez lequel un travail cérébral avait provoqué de la fièvre, une céphalalgie atroce et un délire presque professionnel: il ne rêvait que logarithmes et sinus. Son médecin avait porté le diagnostic de fièvre typhoïde; mais comme, dès le début, la température avait dépassé 39 degrés, j'écartai cette hypothèse pour me ranger à celle de fièvre de surmenage. L'évolution rapide de la maladie vint en démontrer la justesse ; dès le cinquième jour, en efi'et, la fièvre tomba, et il se produisit alors une débâcle intestinale caractérisée par des selles horriblement fétides, en même temps qu'il se faisait une crise sudorale. La guérison survint immédiatement.

Voulez-vous d'autres exemples tout aussi concluants? En voici : c'est d'abord celui-ci concernant un jeune employé de bureau qui fut victime de ia Fête nationale. Ce garçon était maigre

et chétif, cortitne {iresque tous lies malades dont je vous entretiens, du reste; ce qui nous explique si bien avec quelle facilité ils déviennent malades à la suite du moindre travail un peu pénible et prolongé. Il avait fêté le 14 juillet de toutes les façons, avait bu et datisé une partie de la nuit^, et, après le bal, il avait trouvé bon souper, bon gîte et le reste. Le lendemain, mêmes jeux; résultat, une courbature atroce et;., une balanite. Le 18, il a de la fièvre, il souilre de la tête, des reins, il est brisé dans toUs les mernbres, il a de la diarrhée. Je le trouve, au moment de la visite, immobile, aplati dans soii lit et dans un décubitus tel, qu'on pouvait croire à une fièvre typhoïde à type cérébrospinâl : les masses musculaires des jambes étaient douloureuses à la pression, les réflexes rotuliens abolis, mais l'intelligence était conservée. En Tinterrogearit, nous apprîmes ce que je viens de vous raconter, et la conclusion fut, vous le pensez bien, <( fièvre de surmenage » .

il souffrait des membres inférieurs, parce que ceux-ci avaient accompli, pendant ces deux folles journées, un travail démesuré, et sa fièvre était le résultat de la rétention des déchets organiques fabriqués en abondance telle, qu'ils n'avaient pu être éliminés au prorata de leur production.

11 y avait de l'albumine dans les urines, comme chez certains surmenés de Revilliod (de Genève); la rate était peu volumineuse ; il n'y avait aucun râle dans la poitrine, pas d'épistaxis ; et enfin, à aucUn moment, nous ne pûtties trouver de taches rosées lenticulaires.

Or, voici quelle fut la marche de la température :

7 jours elle oscille entre AO°,'S et 39", 2 ;

8° jour, elle tombe brusquement de 2 degrés (à 38°, 2) ;

9" jour, elle reste à 38°, 2 / Période

10" et U" jours, reste à 37",2-37 degrés ) de rémission.

11" jour (Soir), remonte brusquement de 3 degrés (à 40°);

4 jours, oscille entre 40^,2 et 39°,8 ;

16*= jour, tombe h 37°, 2 ;

4 jours, oscille entre 37", 2 et 38 degrés ;

5 jours, oscille entre 37 degrés et 3Cdegrés.Gucrison complète. Sa courbe est plus expressive encore que la précédente (flg. 2) :

RigoureusemenL parlant, c'est une fièvre à rechute d'apparence typhoïde. Allons plus avant et disons : c'est la « fièvre ;i rechule », le relapsing fever de Murchison. C'est évidemnrient un cas isolé, sporadique, un de ces cas que certains qualifient de hizarres, parce qu'ils ne savent pas les interpréter. Fait insolite, je le veux bien, et surtout dans notre pays, mais « solitei), en Irlande oii des cas semblables prennent des proportions autrement graves.

Ce n'est pas tout : nous avons en ce moment, dans nos salles, un malade qui présente un aspect typhoïdique des plus prononcés; il est prostré, sa langue est tremblante, chargée et rouge à la pointe, il n'a pas de diarrhée, pas de taches; mais la rate est un peu grosse. Sa température est restée entre 39 degrés et 39°, 4 pendant sept jours, et, brusquement, comme pour notre danseur, elle s'est abaisséejusqu'à 38 et 37 degrés pendant quatre jours, pour s'élever non moins brusquement à 39°,6, y rester pendant trois jours et redescendre enfin. C'est donc encore une « fièvre à rechute » . Au début de cette maladie, nous disions, pour les raisons que vous allez voir : « fièvre de fatigue » ; mais, après cette rechute, nous sommes bien obligé de dire : « relapsing fever ».

Ce n'est pas en dansant qu'il l'a contractée, mais en exerçant son dur métier de palefrenier à la Compagnie des Petites Voitures. Voici, en eû'et, quel travail était imposé à ce pauvre diable, homme petit, malingre, comme la plupart de ceux dont je vous parle aujourd'hui. Il se lève à 3 heures un quart, et ?o met à la besogne à 3 heures et demie, pour ne cesser qu à 7 heures du soir. Au milieu de la journée, il a un quart d'heure pour aller chez lui manger un morceau de pain et de fromage. A 7 heures, il dîne avec de la soupe et un peu de viande, et se couche presque immédiatement après; tous les douze jours, il est de garde, c'est-à-dire qu'il travaille alors pendant trentedeux heures consécutives, et même, au moment de la grève des cochers, son tour de garde revint tous les cinq jours. N'estce pas là un vrai paria de la civilisation? Et notez encore ceci : c'est que, pendant la grève, alors que son travail était le plus pénible, que les repos étaient de moindre fréquence, il gagnait

moins, car, en temps ordinaire, les cochers lui allouaient, pour les petits services qu'il leur rendait, quelque menue monnaie, ce qui portail à 6 francs son maigre salaire de 3 fr. 50 par jour. Or, pendant la grève, moins de travail, d'oîi moins de, salaire, d'où enfin réparation insuffisante pour un travail plus considérable.

Ici encore la courbe (lig. 3) dessine la rémission, dont nous essayerons l'interprétation analogique et nosologiquetout à l'heure.

Pour en revenir à l'état pathologique présenté par ce malade, c'est bien d'un cas de relapsing fever qu'il s'agissait. Nous en avons eu d'autres exemples, parmi lesquels plusieurs : cas intéressan ts qui ont tenu en échec le diagnostic ordinairement sûr des médecins les plus distingués.

Vous vous rappelez les Annamites que nous avons eu à soigner cet été. Quelques-uns de

Fis. 3.

14a LES FATIGUÉS ET LES SURMENÉS,

ceux qui fîgu raient à l'Exposition, aussi maigres, aussi chétils que les précédents malades, furent pris de fièvre intense avec délire, et épistaxis assez abondantes pour avoir nécessité le tamponnement. La température se tint à IJ9 degrés pendant deux jours, puis elle tomba à 36°, 5, y resta deux jours et remonta à 40 degrés, oscilla entre ce chiffre et 39 degrés pendant trois jours, et retomba enfin.

Au début, je disais « fièvre de surmenage », ce qui était assez naturel, étant données les conditions dans lesquelles ils avaient fait leur voyage. D'autres avaient porté le diagnostic de « fièvre typhoïde » , parce que l'un d'eux étant mort en route, le diagnostic du médecin du bord avait été « fièvre typhoïde » ; en tout cas, quinze d'entre eux durent rester malades en quarantaine à Marseille.

La simple exposition des faits, sans interprétation aucune, démontre qu'il y eut, chez ces Annamites, une petite épidémie « d'accidents typhiques » qui n'étaient ni la fièvre typhoïde, ni le typhus. Or, en voyant ces rechutes successives, je n'hésitai pas à les rattacher au relapsing fever.

Certains d'entre ces Annamites eurent même de l'ictère, signalé par Murchison en pareil cas; ce qui explique la dénomination de « fièvre jaune » donnée à de tels accidents morbides. Du reste, la synonymie de la fièvre à rechute est très riche : <( typhus à rechute», «fièvre rémittente bilieuse», «fièvre jaune >■ et «fièvre de famine», d'après Murchison. Pourquoi? Parce qu'on l'observe surtout chez les Irlandais faméliques.

Voici maintenant le cas d'un Irlandais, de Paris, surmené et affamé, qui a eu une fièvre typhoïde h type de relapsing fever avec taches rosées lenticulaires.

Un jeune homme de dix-huit ans entre le 6 décembre 1889. salle Laënnec, lit n° 7. Antécédents héréditaires : père et mère, bien portants. Antécédents collatéraux : un frère et une sœur également bien portants. Antécédents personnels : n'a jamais été malade.

Ce malade est à Paris depuis dix-huit mois. Il travaille depuis S heures du matin jusqu'à 7 ou 8 heures du soir. Il ne se repose qu'une heure, de midi à \ heure. Travaille donc environ qua-

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