CE QUE C'EST QUE LE SURMENAGE PHYSIQUE. U
comme incapables de continuer leur voyage et dirigés d'urgence sur l'hôpilal de Toulon. Trois y moururent au bout de quelques jours. Un autre, pendant la traversée, avait succombé aux atteintes du môme mal, avec tous les symptômes, disait-on, d'une fièvre typhoïde grave.
« Ces faits étaient loin d'être rassurants. Les malades que nous avions sous les yeux présentaient bien, d'ailleurs, tous les signes ordinaires d'une fièvre typhoïde arrivée à sa deuxième période. Il fallait aviser. Sur 12 malades, 7 choisis parmi les plus sérieusement atteints furent conduits d'urgence à l'hôpital Necker. Dès le début, l'impression du service médical de cet établissement fut la même que la nôtre.
« Le faciès typhique, la langue saburrale, l'élévation du pouls et de la température (40 à M degrés), V énorme augmentation de VOLUME DE LA RATE, Ics ÉPisTAxis, tout, cn uu mot, SAUF la diarrhée et les taches ?'osees(!), semblait réuni tout exprès pour nous donner l'ensemble symptomatique d'une fièvre typhoïde grave (1). »
Qu'est-ce, maintenant, que le surmenage ? Je vous ai dit (2) ce qu'il était chez l'homme et quelles en étaient les conséquences morbides. Permettez-moi de vous dire ici, en passant, ce qu'il peut être chez les animaux : ce sont là des faits pour ainsi dire d'ordre expérimental.
Un lièvre forcé à la course entre brusquement en rigidité cadavérique ; sa chair est noire, se putréfie rapidement, occasionne des accidents chez les personnes qui la mangent. Lorsqu'il n'y avait pas de chemins de fer, les bœufs arrivaient par marches forcées à Poissy. Quelques-uns offraient tous les symptômes du charbon ; leur sang, inoculé à d'autres animaux, donnait le charbon, et l'on regardait, avec Bouley alors spontanéiste, ce charbon comme étant spontané.
Bouley lui-même, dans une autre circonstance , a plaidé la cause d'un boucher condamné pour avoir vendu de la viande
(1) Rapport adressé au sous-secrétaire d'État des colonies sur le fonction^ nement du service hygiénique et médical de la Section des Colonies françaises à l'Exposition universelle de 1889, par M. le docteur Delaunay (extrait du Journal officiel du 23 décembre 1889).
(2) Voir, plus haut, leçon xci.
180 LES FATIOUIÎS ET LES SURMBNÉS.
corrompue. Il s'agissait de la viande fournie par un veau qui s'était échappé, avait couru follement pendant plusieurs heures, et qui, repris, avait été abattu et livré h la consommation.
Il semble donc bien certain, d'après ces faits, que l'excès de fatigue, le surmenage peut entraîner, chez certains animaux, une altération de la chair musculaire; chez d'autres, des accidents en tout semblables au charbon.
Or, chez l'homme comme chez les animaux, le surmenage peut déterminer l'apparition d'un appareil symptomatique qui constitue ce que j'appelle la fièvre de surmenage.
Il est facile d'expliquer ces faits. La vie n'est qu'une série plus ou moins prolongée de morts partielles. Chacun de nous traîne avec lui une partie du cadavre de lui-même, dont il se débarrasse par les émonctoires naturels. Si, sous l'influence d'une fatigue excessive et prolongée, nous faisons plus de déchets organiques, plus de matières extractives et de leucomaïnes qu'à l'état normal, l'élimination peut ne plus être en rapport avec la production et ces matières s'accumulent dans l'organisme. Il y a encombrement du milieu interne, aussi bien du sang que des différents organes, et les phénomènes morbides éclatent. Là où la dépense est excessive se fait surtout cette accumulation, dans les muscles chez le lièvre forcé, dans le cerveau chez l'élève' surmené. Ainsi naissent des troubles fonctionnels variés, qui dépendent soit du muscle, soit du cerveau, soit de la moelle, soit d'autres organes. Le malade présente de la fièvre, de la stupeur ou du délire, de la rachialgie, de la courbature, de la constipation ou de la diarrhée, de l'albuminurie, une diminution du taux de l'urée... Ces symptômes persistent quatre, cinq ou huit jours; puis, sous l'influence du repos seul, ils disparaissent brusquement. Cette chute s'accompagne d'une débâcle d'uréo dont le taux s'élève à 50, 70, quelquefois 120 grammes dans les vingt-quatre heures.
Telle est la fièvre de fatigue que Revilliod a appelée Vexù'actiliémie ou l'empoisonnement du sang par les matières extractives, accumulées dans le sang jusqu'au moment oil, l'organisme triomphant de la maladie, elles sont éliminées rapidement sous forme d'urée.
Eh bien, supposez maintenant, messieurs, qn'à la fatigue et au surmenage s'ajoute l'encombrement, c'est-à-dire l'accumulation d'un grand nombre d'individus dans un endroit confiné, à l'empoisonnement par le « milieu interne », à Vautotyphisalion s'ajoutera l'empoisonnement par le « milieu externe », Vhélérotyphisation. Il est démontré, en effet, aujourd'hui, par des expériences de Brown-Séquard et d'Arsonval, que nous éliminons avec l'air expiré un poison qui, condensé sous forme de vapeur d'eau et inoculé sous la peau des animaux, entraîne des accidents mortels.
Lorsque l'hétérotyphisation se surajoute à l'autotyphisation, au lieu de la fièvre de surmenage qui n'est, pour ainsi dire, qu'une ébauche, qu'un embryon de maladie grave, on a le typhus.
Mais, messieurs, revenons aux Tonkinois. Depuis leur première entrée à l'hôpital, trois d'entre eux sont revenus chez nous (les numéros 23, 26 et 27 de la salle Vernois) et ont présenté à nouveau les mêmes phénomènes, c'est-à-dire de la fièvre (fig. 7, 8 et 9), de la courbature, de la congestion du foie et de la rate. Nous avons alors complété notre diagnostic et reconnu que nous étions en présence d'un « typhus à rechute » .
Le typhus à rechute; relapsing fever^ « fièvre de famine», « fièvre récurrente bilieuse » , est particulièrement fréquent en Irlande et dans quelques provinces de l'Allemagne. Il a été surtout bien décrit par Murchison. Il s'annonce par un frisson, une élévation brusque de la température, une céphalalgie intense, de l'insomnie, de l'agitation et quelquefois du délire et du délire furieux. A ces troubles du système nerveux s'ajoutent des troubles des fonctions digestives : douleur épigastrique, congestion du foie et de la rate, sensibilité à la pression des régions hépatique et splénique et le plus souvent ictère et constipa- .tion. Tout cela, nous l'avons observé chez les Tonkinois.
En trois, quatre, cinq, quelquefois sept ou huit jours, tous ces symptômes disparaissent et la chute brusque de la température s'accompagne d'un phénomène critique tel qu'une sueur abondante, une hémorrhagie nasale, utérine ou intestinale, une diarrhée très fétide.
De quatre à huit jours après le premier accès, se fait une rechute caractérisée par des accidents seml)lalDles, bien que moins marqués, et par une durée de trois ou quatre jours seulement. On peut observer ainsi une troisième et plus rarement une quatrième rechute. La guérison est la règle. On observe, cependant, quelques cas de mort, particulièrement dans la forme récurrente bilieuse.
Ne retrouvez-vous pas dans ce tableau l'histoire exacte des malades que nous avons suivis ? Reportez-vous aux courbes de température et vous verrez que, chez les deux premiers malades qui ont été abandonnés à eux-mêmes, la fièvre a duré de cinq à huit jours, carnous devons supposer qu'elle avait débuté avant le moment de l'entrée à l'hôpital. Chez les autres, le sulfate de quinine a été administré immédiatement et a enrayé la fièvre. Ces derniers, s'ils ont été plus rapidement rétablis, sont revenus à l'hôpital huit ou dix jours après et ont présenté un nouvel accès en tout semblable au premier. L'un d'eux, particulièrement intéressant, eut môme une troisième rechute (fig. 7).
Eh bien, le fait de nos Tonkinois est absolument celui de nos Français surmenés, porteuse de pain, danseur immodéré et palefrenier famélique; il est analogue au relapsing fever d'Irlande, qui atteint des paysans fatigués par un labeur quotidien et mal nourris.
Vous voyez combien d'analogies il y a entre le relapsing fever et la fièvre de surmenage. Ce sont deux maladies de même nature, qui, toutes deux, confinent au typhus.
J'ai, d'ailleurs, eu l'occasion de constater en ville la fièvre à rechute dans un cas des plus intéressants : il s'agissait de la femme d'un médecin des hôpitaux, enceinte]de six mois et pour la cinquième fois. Cette dame avait été s'installer, avec toute sa famille, au bord de la mer, dans un endroit malsain, non drainé, oîi les matières fécales croupissaient sur le sol. Ils vivaient assez entassés dans un hôtel. La dame fut prise d'accidents typhoïdes graves, fut menacée d'avortement et l'on me fit mander en toute hâte.
Je réservai mon diagnostic et restai frappé par ce double fait que la malade avait conservé, malgré une température très
élevée, toute la netteté de son intelligence et qu'elle présentait de l'ictère. Au bout de huit jours, à la suite d'une transpiration profuse et fétide, tous les phénomènes morbides disparurent. Puis, à quelques jours d'intervalle et à deux reprises successives, elle présenta les mômes accidents. Je fis alors, après coup, le diagnostic de « typhus à rechute ».
La conclusion à tirer de tous ces faits est la suivante :
La fatigue, le surmenage, peuvent déterminer des accidents aigus, fébriles, qui simulent, au début, la fièvre typhoïde ; puis la fièvre tombe, les phénomènes morbides disparaissent et la guérison est annoncée par une débâcle d'urée : c'est la fièvre de fatigue simple.
Dans des conditions particulières, au lieu de la fièvre de fatigue, on voit se développer la fièvre à rechute.
Enfin, dans les cas graves, on a le typhus.
Le surmenage est la cause première de ces maladies. C'est lui qui prépare l'organisme et le met en état de réceptivité. Qu'il y ait des microbes, que, dans lerelapsing fever, on trouve, pendant les accès, les spirilles décrits par Obermeyer, je n'y vois aucun inconvénient. Ce qu'il faut bien savoir, c'est que, de quelque manière qu'on envisage la question, qu'on admette la spontanéité de la maladie ou le parasitisme, la prédisposition individuelle est nécessaire.
M. Guyon a fait à l'Académie des sciences une communication bien intéressante à ce point de vue. 11 lui a été impossible d'obtenir aucun phénomène d'infection en introduisant des microbes dans l'urèthre et dans la vessie d'animaux bien portants. Au contraire, chez les animaux auxquels il avait pratiqué la ligature de l'urèthre ou la section de la moelle de manière à produire une rétention d'urine, il a vu l'urine s'altérer, les microbes pulluler et remonter jusqu'aux uretères et aux reins. Ces expériences démontrent nettement que les microbes sont impuissants à créer à eux seuls la maladie.
Un organisme sain ne deviendra malade que quand il y aura été préparé par des excès, des chagrins ou toute autre cause débilitante. 11 tombera alors dans un état en quelque sorte défectueux qui est bien déjà la maladie. Dans cet organisme affai-
bli, les globules du sang, les cellules des tissus se débarrasseront moins rapidement et moins complètementde leurs produits d'excrétion ; ils seront moins aptes à lutter contre les microbes, que ces derniers proviennent du dehors ou qu'ils soient la conséquence du processus morbide. Ainsi sera créée la maladie infectieuse qui n'aurait jamais existé sans une réceptivité toute spéciale, sans un état maladif antérieur. C'est aux agents qui ont engendré ce premier état qu'il faut remonter pour trouver la cause première de la maladie.
Et nous voici de nouveau ramenés aux maladies typhiques.
Vous savez que Murchison les avait ainsi divisées: typhus fever ou fièvre d'encombrement, relapsing fever ou fièvre de famine, typhus phytogénique ou fièvre de putréfaction : c'est notre fièvre typhoïde.
Je crois que Murchison a trop simplifié la question. Non seulement le relapsing fever est le résultat de la famine, mais il y faut encore ajouter comme causes la misère, le séjour dans des chaumières exiguës et infectes, le travail exagéré. La famine seule ne cause pas une fièvre de cette nature ; le professeur Arnoult (de Lille), qui a observé de près la famine en Algérie, l'a remarquablement prouvé.
Je ne vous décrirai pas les symptômes de la fièvre à rechute ; qu'il me suffise de vous rappeler que la première rechute se fait au bout de quatre ou cinq jours d'apyrexie et qu'il y a ordinairement deux et trois rechutes.
Ce qu'il y a de plus intéressant, c'est la manière dont le relapsing fever devient épidémique. Les malheureux Irlandais affamés quittent leurs campagnes et cherchent des cités protectrices pour pouvoir y vivre de charité et de travail. Ils vont en Angleterre, en Ecosse, et qii'advient-il alors dans les villes qui les ont recueillis ? La création de foyers morbides; l'épidémie se généralise, les Anglais et les Écossais sont frappés à leur tour. Et c'est alors que, les garnis étant encombrés, le typhus apparaît. « Or, dit Murchison, à mesure que le relapsing fever décroît, le typhus augmente. »
Je ne suis donc pas le seul, et j'en suis ravi, à insister sur ces séries morbides (qui sont la base de ma doctrine, fondée sur