‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 80 sur 287 · DOTHIÉNENTÉRIE ET INFLUENCE SAISONNIÈRE · texte numérisé non relu

DOTHIÉNENTÉRIE ET INFLUENCE SAISONNIÈRE

généralisée pendant le mois à^'oclobre 1869, et a nolablement dépassé le chiffi-e ordinaire de raorLalilé (53 décès sur 169 malades).

« Puis, en novembre de la même année, deux maladies seulement ont prédominé et revêtu un caractère franchement et généralement épidémique : la fièvre typhoïde et la variole (comme en 1866).

« L'épidémie de fièvre typhoïde persiste avec une exacerbation (en décembre 1871) : 45 décès en octobre, 37 en novembre et 71 en décembre.

a L'endémo -épidémie de fièvre typhoïde a subi une exacerbation assez marquée en novembre et décembre 1872; et dès le mois d'octobre on pouvait constater, dans les hôpitaux civils et dans la ville, une recrudescence manifeste de l'endémo-épidémie de fièvre typhoïde (1). »

Voilà, vous l'avouerez, des citations édiflantes et démonstratives, qui prouvent l'influence saisonnière sur le développement et l'évolution de la dothiénentérie, abstraction faite de l'eau de Seine — (puisque c'est dans les mois les plus froids que la dothiénentérie sévit épidémiquement, et que c'est dans les mois les plus chauds de l'année, où la pénurie aqueuse nous y contraint, qu'on est réduit à boire de l'eau de Seine; et puisqu'on ne peut invoquer que l'influence saisonnière dans les départements où l'on ne boit pas cette eau de Seine microbiphore et où néanmoins, comme à Paris, et en même temps qu'à Paris, la fièvre typhoïde règne épidémiquement).

Je note en passant cette remarque de M. Besnier ; « Si l'on met en parallèle deux saisons entières, la saison d'hiver et la saison d'été, représentées chacune par un semestre, on est étonné des limites restreintes dans lesquelles se maintient l'écart pour un grand nombre de maladies. »

Cette remarque limite singulièrement le rôle de l'eau de Seine ; ce qui ne veut pas dire que je m'oppose à ce qu'on fasse campagne pour donner à boire de la bonne eau aux populations, mais cela ne suffit pas. Il ne faut pas accuser l'eau seulement; M. Vaillard, agrégé au Val-de-Grâce, vient de citer tout

(1) E. Beanicr, Bulletins de la Société de médecine de Paris, de 18G6 à 1872.

18Î SBUIES MORBIDBIS PR0QKE881VliS.

récemment, à la Sociélé médicale des hôpitaux, des faits très frappants où les hommes n'ont pu être contaminés par les eaux potables, mais l'ont peut-être été par les poussières des casernes. Il faut donc, également, entrer en campagne pour faire respirer l'air pur aux soldats, et aussi pour ne pas les surmener, pour les bien nourrir, et éviter leur encombrement, en un mot, pour « les tenir en bonne santé, (1) ».

Relativement à la spéciflcité absolue du bacille de la dothiénentérie, à sa présence dans l'eau de nos boissons, et à la propagation de la dothiénentérie par l'eau que nous buvons, il importe de rapporter ici ce qu'en pense Koch : « Dans le contenu intestinal, le sol, l'eau, les poussières atmosphériques, on rencontre un grand nombre de bacilles ç'mî ressemblent beaucoup au bacille typkiqué et que, seul, un bactériologue très expérimenté arrive à discerner, et encore seulement avec une certitude relative ; des indices constants et évidents nous font encore défaut.

« C'est pourquoi il ne faut accepter qu'avec réserves les nombreuses constatations de Ce bacille récemment faites dans le sol, les conduites d'eau, les aliments. On peut en dire autant du ba» cille de la diphthérîe (2), »

(Que dites-vous de cette certitude qui n'est que relative ? En bon français, c'est de l'incertitude.)

En résumé, les documents impartiaux et sincères vous dé' montrent l'influence des constitutions saisonnières. Si donc lé bacille est quelque chose, la constitution de l'atmosphère est beaucoup; beaucoup aussi la constitution du sujet. Je mettrais même par ordre d'importance : 1" la constitution du sujet; 2° celle de l'atmosphère ,'3° le bacille.

Parmi les malades de notre service, nous en trouverons dont l'histoire vient à l'appui de ce que j'avance.

Deux sœurs sont placées dans les mômes conditions hygiéniques, ou plutôt antihygiéniques. L'aînée, qui a vingt-trois ans, habite boulevard Montparnasse, dans un rez-de-chaussée humide, où elle n'occupe qu'une seule chambre. Elle l'occupe

(1) Voir la leçon précédente, p. 172 et suiv.

(2) Congrès de Berlin, 1890.— On remarquera que Rodet et Rou.'c (de Lyon) sont pluà explicites enooro (voir plus haut, p. 17B).

DOTtilÉNliNïlîftlIi INDIVIDUALISÉE.

d'ailleurs avec son mari ét son enfant. Elle se calfeutre dans celle chambre, chauffée par un poôle, où l'air est confiné^ infecté. Elle contracte la fièvre typhoïde. Qu'elle ait hU de l'eaU de Seine, c'est possible ; mais son mari ausâi ; il est néanmoins bien portant : c'est qu'il Vit an grand air.

La jeune sœur, âgée de dix-huit ans, vient soigner son aînée ; elle contracte à son tour la fièvre typhoïde. Les deux sœurs entrent à l'hôpital Necker, dans la même salle. La sœur aînée a une fièvre typhoïde réguUèré ; elle a Un grand équilibre moral et intellectuel. Elle est grosse pour la quatrième fois, mais elle est mariée, elle a une grossesse avouable.

La jeune sœur a dix-huit ans et n'est pas mariée. Quand jô l'examine pour la première fois, je lui découvre le ventre pour y chercher les taches rosées lenticulaires, et j'y vois des vergetures ; elle a eu un enfant, ce qu'elle avoue ett pleurant. Depuis sa faute, elle est devenue quasi-folle. Elle a tenté deux ou troia fois de s'étrangler. Qu'est-il advenu? Elle avait une fièvre typhoïde régulière d'abord; puis elle est prise, avec une fièvre très modérée (ce qui prouve que ce n'est pas l'hyperthermie qui crée le délire), elle est prise d'un délire épouvantable^ d'une sorte de manie aiguë, avec idées obscènes et Vociférations continuelles. Son intelligence, très compromise déjà, a fait naufrage par lô fait de la fièvre typhoïde. On a été obligé de l'envoyer à Sainte- Anne.

Ceci montre que la fièvre typhoïde, une fois réalisée, s'individualise. Sur les deux sœurs, de constitution absolument semblable, l'une a une fièvre typhoïde sereine ; l'autre Une lièvre typhoïde de folle. Ce qui me permet d'ajouter que, quelles que soient les notions apportées par le bacille, cela ne change rien ni à l'hygiène, ni surtout au traitement, qui varie suivant les sujets (1).

Je vous ai signalé, dans une leçon précédente, le cas de ce jeune homme, chez lequel la dothiénentérie affecta le type de fièore à rechute, et cela par Suite des circonstances individuelles de fatigue et de famine au milieu desquelles la fièvre typhoïde

(1) Voir plus loia les leçons sur les Traitements des typfioïdiques.

s'était développée : du soir au matin la température baissa de plus de cmqdegrés, pour redevenir fébrile deux jours pluslard (d), Nosologiquement, ce cas est donc hybride. C'est qu'en efl'et, Bacon l'a dit, et Linné après lui : Natura non facit salins. Ce qui est vrai pour des espèces vivantes, l'est bien plus encore pour les maladies, qui sont des catégories intellectuelles. Aussi, en clinique, y a-t-il beaucoup d'espèces incertae sedis.

Au numéro 20 de la salle Laënnec, se trouve un autre malade qui a une forme insolite de dothicnentérie. Ce qui est intéressant, ce sont les conditions de développement de sa maladie. Il est d'abord entré dans le service de M. Rigal pour une angine simple, liée à la constitution médicale saisonnière. Il quitte le service parce qu'il est mécontent. Mais après quatre ou cinq jours, il rentre chez nous avec une température de 40 degrés, un pouls qui bat 100 pulsations, une langue desséchée, et surtout avec une pâleur extrême. Pendant les deux nuits qui onlprécédé sa rentrée, le malade a eu une entérorrhagie extrêmement abondante; il en est résulté une anémie formidable. Il a donc une anémie avec fièvre. De plus, il est prostré, répond lentement, se plaint beaucoup de la tête. Sa rate est un peu grosse. Sa narine droite est remplie de croûtelles sanguines, ce qui indique qu'il a eu une épistaxis. J'avais donc toute espèce de raisons pour admettre que mon malade avait la fièvre typhoïde et que son entérorrhagie était d'origine typhique.

J'examinai le ventre; il était ballonné, mais ballonné d'une certaine façon. On se demandait s'il n'y avait pas, dans l'intestin, du sang qui déterminait cette forme de ballonnement avec matité. Or, en prolongeant l'examen, j'acquis la certitude qu'il s'agissait de la vessie distendue par l'urine. Le malade avait pourtant uriné. Mais je fis faire le cathétérisme, et on retira un litre et demi de liquide. L'urine ainsi évacuée était très pure, ne renfermant ni pus, ni albumine. Alors, je n'eus plus aucun doute sur le diagnostic ; rapprochant tous les symptômes : entérorrhagie, épistaxis, fièvre vive, paralysie vésicale, je fis le diagnostic de fièvre typhoïde, malgré l'absence des taches rosées

(1) Voir la leçon précédente, p. 144.

DOTHIÉNENTÉRIE ET ENTËRORRHAGIB. 185

lenliculaires. L'auscultation acheva la confirmation de mon diagnostic ; on entendait, en effet, quelques râles sibilants et muqueux.

On continue de sonder le malade. Puis la paralysie vésicale cesse. Que ce soit par le fait du cathétérisme, ou autrement, les urines étaient devenues purulentes. Nous nous sommes demandé, un instant, si l'état lyphique ne tenait pas à l'état des voies urinaires. Mais nous avons écarté cette idée. L'état général s'améliore; la maladie suit son cours, et, sur le fond pâle de la peau, on distingue, enfin, des taches rosées lenticulaires.

Voilà une dothiénentérie insolite. C'est que, encore une fois, chaque sujet individualise sa dothiénentérie, comme il individualise sa variole ou son rhumatisme.

Encore un autre fait pour terminer. Un homme, électricien, a une lièvre typhoïde bénigne ; il a été amélioré par une entérorrhagie. Je cite volontiers ce cas, parce que j'ai inséré dans la Clinique de Trousseau l'histoire de cette robuste Italienne qui avait la fièvre typhoïde et qui demandait à être saignée, ce que je ne lui octroyai pas, car Trousseau, dont j'étais le chef de clinique, avait la saignée en horreur. Tout à coup, elle eut une hémorrhagie intestinale à partir de laquelle elle alla beaucoup mieux.

Louis disait : « Les hémorrhagies intestinales dans la dothiénentérie sont funestes. » Il avait vu, en effet, des malades mourir d'une abondante hémorrhagie. Trousseau déclara, au contraire, que « l'entérorrhagie était un phénomène salutaire dans la dothiénentérie ». Moi je dis ceci : « Les hémorrhagies intestinales de la fièvre typhoïde qui surviennent vers le quatorzième jour, qui sont d'origine fluxionnaire, sont ordinairement modérées et salutaires; mais celles qui surviennent à la fin de la maladie, vers le vingt et unième jour, qui sont dues à l'ulcération d'un vaisseau, sont abondantes et trop souvent funestes. »

La première variété est justiciable de la révulsion; pour supprimer l'hémorrhagie, vous n'avez qu'à appliquer des ventouses scarifiées ou un vésicatoire sur la fosse iliaque droite, tandis que vous ne pouvez rien contre l'hémorrhagie résultant

186 SÉRIES M01\B1DHS PH0QRE881VES.

d'un Irou fait à un vaisseau ; vous ne pouvez pas y mellre une pièce.

En résumé, les maladies (môme les plus spécifiques) se développent en série morbide progressive, allant du moins au plus, du bénin au grave ; la gravité résultant, d'une part, de la mulli plicité des cas en un temps et en un lieu donnés, et, d'autre part, de la faible résistance de l'individu frappé.

En résumé aussi, les maladies (môme les plus spécifiques) s'individualisent, et c'est l'individualisation de la maladie qui fournit au médecin la source des indications thérapeutiques.

MAUDI1Î8 OATAKRHALES ËT ROUÛEOLES.

Page 1