‹ Leçons de clinique médicale. T. 3Chapitre 89 sur 287 · ÉPIDÉMIE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

ÉPIDÉMIE DE FAMILLE

brement. Ajoutez encore la quantité et la qualité défectueuses des aliments. La femme seule et le jeune homme travaillaient dans cette famille. La" femme fournissait quelquefois vingt heures de travail sur vingt-quatre. Le garçon, âgé de seize ans, travaillait dans une maison où il se fatiguait beaucoup ; il dut même la quitter pour cette raison. Puis, en dernier lieu, il cassait du bois. Voilà donc bien des causes de mauvaise hygiène : un air confiné et souillé, une alimentation insuffisante, du surmenage. N'est-ce pas suffisant pour fabriquer la maladie? Ne peut-on pas dire que ces malades se sont façonné à eux-mêmes leur fièvre typhoïde.

En effet, celle-ci a éclaté brusquement en frappant en même temps trois personnes sur quatre. Le fils est tombé malade trois ou quatre jours avant la mère; mais, comme la période d'incubation est d'une douzaine de jours, on peut dire qu'ils ont été atteints simultanément. Dans leur histoire, il est un fait à signaler : ils buvaient de l'eau qui pouvait n'être pas pure, et dont la provenance nous est inconnue. — Or vous connaissez les théories actuelles : l'eau de Seine contient le bacille d'Eberth, donc c'est elle qui donne la fièvre typhoïde.

Nos malades buvaient probablement d'assez mauvaise eau, mais cette eau, ils en faisaient usage depuis des mois et des années sans en tomber malades. Les autres habitants de la cité du Chemin-Vert en buvaient également, et ils n'ont pas été atteints par la fièvre typhoïde, je m'en suis assuré. 11 faut donc bien admettre que, chez ces trois personnes, l'organisme était prédisposé par les causes que je viens de dire : espace limité comme l'alimentation, pénurie d'air et d'aliments : par conséquent, réparation doublement insuffisante ; de plus, violation de l'air par les émanations corporelles et par la cuisine ; ajoutez-y l'absence de vêtements de rechange, c'est-à-dire le séjour forcé à la surface de la peau des miasmes personnels, et enfin la fatigue ; or, la fatigue seule est une cause de maladie et en particulier de la fièvre de surmenage. Il y avait donc, pour celte femille, multiplicité de causes morbifiques et non pas unicité; l'eau ne peut être incriminée seule, il n'y a pas que le bacille d'Eberth de coupable.

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Mais nous avons normalement dans notre intestin un bacille, analogue sinon identique à celui d'Eberth, le baclerium coU commune. Or, voici que deux baclériologues distingués, MM. Rodet et Gabriel Roux, de Lyon, ont fait des recherches qui ne tendraient à rien moins qu'à identifier le bacillus coli communis avec le bacille d'Eberth (1).

« 1° Ces auteurs, étudiant des eaux ayant donné naissance à la fièvre typhoïde, y ont trouvé en abondance le bacillus coli communis.

« 2" Sur un même typhique, ils ont pu recueillir dans la rate et cultiver le bacile d'Eberth, tandis que dans les selles, ils ne purent trouver le bacillus colï communis. on cette conclusion que le bacillus coli, dans certaines conditions, peut prendre des caractères autres et devenir le bacille d'Eberth.

« 3° En comparant les deux bacilles en divers milieux de culture, ils ont conclu que le bacille d'Eberth pouvait être considéré comme une dégénérescence du bacillus coli. En effet, le bacille d'Eberth ne peut jamais prendre les caractères du bacillus coli, tandis que celui-ci peut arriver à revêtir absolument tous les caractères du bacille d'Eberth. »

Ces auteurs pensent donc « que le bacillus coli devient typhigène sans se modifier beaucoup. Ce n'est que dans le sang et surtout dans la rate qu'il prend les caractères du bacille d'Eberth.

« Le bacillus coli n'acquerrait ces propriétés virulentes qu'en dehors de l'organisme.

« D'où application importante à la prophylaxie : des matières fécales provenant de sujets normaux peuvent infecter et rendre typkigènes des eaux potables (2). »

Or, je vous enseigne depuis longtemps que les matières fécales quelconques sont typhigènes — et cela sans provenir de typhiques ; et il ne me déplaît pas de voir les bactériologues confirmer les assertions du clinicien.

(1) Sur les relations du bacillus coli communis avec le bacille d'Eberth i (Sociélé de biologie, IS février 1890).

(2) Voir plus haut, p. 182, les paroles de Koch sur ce sujet du bacille ! d'Eberth.

COMMENT LE BACILLUS COLI DEVIENT TYPHOIDIQUE. 913

Le bacterium coli ^eiû donc devenir le bacille d'Eberlh; ce sont là des faits en rapport avec les lois générales du transformisme. Mais, si le bacterium commune peut ainsi se transformer en bacille d'Eberth, c'est donc nous-mêmes qui lui donnons sa puissance nocive, d'oti je conclus que c'est le dothiénentérique qui fait lui-môme sa dothiénentérie, alors qu'il est fatigué, épuisé, accablé sous un ensemble de causes morbifiques. ! Dans ces conditions, il se forme des alcaloïdes (leucomaïnes et ptomaïnes) qui donnent au bacterium coli commune sa malfaisance. Peut-être pénètre-t-il alors dans le sàng, au niveau des vaisseaux, surtout dans les plaques de Peyer, et détermine-t-il ainsi les lésions de la fièvre typhoïde ? Ce n'est là qu'une hypothèse, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que nous sommes nousmêmes les complices du bacille , nous rendons malfaisant un micro-organisme habituellement inoifeusif.

Pour en revenir à nos trois malades, j'admets qu'ils bussent de la mauvaise eau. Mais, je le répète, tous les autres habitants de la cité consommaient cette eau, et sans danger. Dans cette même famille, la quatrième personne, âgée de soixante-sept ans, a échappé à la fièvre typhoïde. Son âge, en effet, la rendait peu apte à contracter cette maladie, et, de plus, elle gardait le logis, n'était pas surmenée par le travaillée qui a bien son importance aussi.

Vous le voyez, nous trouvons réalisées toutes les conditions désirables d'une expérience sérieuse.

Nos trois malades sont d'ailleurs guéris, grâce à ma thérapeutique de la «contemplation ». Je les ai regardés, leur ai dit de bonnes paroles ; on leur.a donné de la bonne eau, des limonades, un purgatif de temps à autre, des lavements quotidiens, matin et soir, pour nettoyer les étables d'Augias.

La mère«et le jeune garçon, qui sont dans notre service, vont très bien; quant à la jeune fille, soignée à l'hôpital des Enfants malades, et atteinte, elle aussi, de fièvre typhoïde, elle a été traitée de même et mange déjà.

J'ai observé une autre « épidémie de famille », il y a trois ans, dans des conditions analogues; il y eut trois malades, mais tous trois moururent. Je ne puis donc me vanter d'avoir guéri ceux

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que vous venez de voir. Non, je les ai laissé guérir, me contentant de ne pas être un malfaiteur par ma thérapeutique. La première famille, moins heureuse, se composait également de trois personnes : le père, la mère et l'enfant. Ils habitaient une toute petite chambre dans une immense maison encombrée de locataires. Eux seuls furent atteints.

Leur chambre était au rez-de-chaussée; au bord de l'unique fenôtre de cette chambre, ou mieux de ce taudis, coulait un ruisseau qui recevait les matières fécales de tous les habitants de la maison. Pour éviter de descendre, les autres locataires vidaient directement l'urine et les autres matières dans des conduits aboutissant à ce ruisseau. On pouvait donc dire qu'ils avaient été directement empoisonnés par celles-ci ; mais les vidangeurs ne se trouvent-ils pas dans les mômes conditions olfactives ? Seulement, c'est en plein air, tandis que ces malheureux respiraient un air à la fois insuffisant et vicié.

La campagne qu'on entreprend de nos jours, pour faire boire à tous de l'eau parfaitement pure, est une œuvre éminemment bienfaisante. Mais cela ne suffit pas. La misère est la cause première de ces épidémies typhiques ; elle confine les malheureux dans une chambre trop étroite ; elle produit le surmenage forcément, puisqu'ils ne peuvent vivre sans un travail excessif et mal rétribué.

Avec l'eau pure, une des causes d'empoisonnement aura disparu, mais ce sera une seule cause, et pas la plus sérieuse, je crois.

Je vous ai signalé, à propos du développement de la fièvre typhoïde par surmenage intellectuel, des faits où l'on ne peut attribuer la Qèvre typhoïde à l'action de l'eau, mais au surmenage et à lui seul (1).

Il y a quelques jours, je me trouvais à Bourges en consultation avec le docteur Bercioux, ancien interne des hôpitaux de Paris, occupant à Bourges une haute situation. Il me montrait une rivière où on lavait le linge sale, où l'on jetait les matières fécales, et à doses non homœopathiques.

(1) Voir plus haut, p. 125.

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