FIÈVRE NERVEUSE
modifier les caractères de la maladie ; vous avez vu la fièvre compliquée ici de delirium tremens, et cela était facile à prévoir chez un homme qui vivait dans une grande intempérance. Notez enfin la terminaison de Férysipèle sans lésion intra-crànienne. Dans les cas de ce genre, vous savez que Térysipèle est fréquemment suivi de l'inflammation du cerveau ou de ses enveloppes, et d'une exsudation purulente à la sur- &ce de l'un ou des deux hémisphères ;• mais ici la maladie ne s'est point étendue, aucun accident n'est venu nous obliger à modifier notre traitement, ou à diriger contre les symptômes encéphaliques une thérapeutique spéciale.
Il y a actuellement dans notre service des fiévreux un homme du nom de Véro, que je vous engage à suivre avec beaucoup d'attention. Lorsqu'il nous a demandé, il y a un peu de temps déjà, à entrer à l'hôpital, il souff'rait d'une bronchite générale et violente, avec fièvre inflammatoire très intense : nous Tavons reçu à ce moment-là parce qu'il était très dangereusement atteint; mais vu l'encombrement des salles, nous avons été contraint de le faire coucher parmi les fiévreux. Il est inutile que je vous expose en détail le traitement auquel nous avons soumis cet homme, car vous avez tous pu l'observer. Grâce à une thérapeutique très énergique, nous avons été assez heureux pour arrêter les progrès de sa maladie ; mais la convalescence a été diflicile, parce que, sous l'influence d'une petite quantité de mercure, il s'est développé des accidents hydrargyriques. Des ulcérations survinrent dans la bouche, l'haleine devint fétide, les gencives étaient spongieuses, la face interne des lèvres était couverte de productions plastiques; il y avait en un mot tous les signes de l'irritation que détermine le mercure. Cependant les bons soins de M. Grady triomphèrent rapidement de cette complication, et le malade marchait à grands pas vers la guérison, lorsque malheureusement pour lui on lui persuada de quitter l'hôpital pour aller voter aux élections de Dublin. H dut nécessairement se fatiguer beaucoup, et fut exposé au froid en sortant du bâtiment électoral, où il faisait très chaud.
Remanjuez maintenant, messieurs, les conséquences decettc imprudence. A peine convalescent d'une fièvre inflannnatoire qui avait menacé sa vie, épuisé à la fois par la maladie et par les saignées, cethomme faible et amaigri, dont la bouche porte encore l'empreinte d'une salivation mercurielle abondante, ne craint pas de subir l'influence d'une excitation intellectuelle, et s'expose avec témérité à une faraude fatigue physique et au froid. Quel a été lerésultat d'une pareille conduite? Hélas !
3&6 CXINIQUE MÉDICALE.
le typhus a saisi sa victime de sa main puissante, et après une absence de dix jours, Véro nous est revenu avec des frissons, et tous les symptômes initiaux de la maladia Nous le voyions le lendemain matin» c'estrà-dire vingt-quatre heures à peine après l'invasion, et nous le trouvions étrangement affecté. Il présentait un ensemble de phénomènes graves bien propres à induire en erreur : si Ton eût demandé à différents médecins, même aux plus expérimentés, de deviner l'âge de la maladie, tous se fussent certainement accordés à dire qu'elle datait au moins de onze jours. Il est très rare, en effet, de voir le typhus présenter au début les symptômes que nous constations chez Véro dès le premier jour, à savoir, la prostration des forces, la sécheresse de la langue, le pouls à 108, de l'excitation nerveuse, de l'agitation et des soubresauts de tendons. Ces soubresauts surtout étaient très remarquables; du reste ils augmentèrent tellement, quau second jour M. Grady avait de ta peine à compter le pouls au poignet. Eh bien! malgré ces anomalies du système musculaire, malgré ces perturbations nerveuses, il n'y avait pas la moindre tendance au délire ; le malade dormait profondément et n'avait pas la plus légère douleur de tête.
J'eus soin d'appeler votre attention sur ce fait, et je m'efforçai de vous faire comprendre avec quelle puissance il battait en brèche la doctrine de ceux qui attribuent tous les troubles nerveux, et entre autres les soubresauts, à la congestion ou à l'inflammation du cerveau. En même temps que ces soubresauts acquéraient une violence ({ue nous leur voyons bien rarement, Véro dormait bien ; il avait les yeux nets, sans aucune apparence d'injection; il n'accusait pas de céphalalgie, pas de chaleur à la tète, ses artères temporales ue présentaient pas de frémissements. Il nous était également impossible de découvrir, soit dans la poitrine, soit dans le ventre, le plus léger signe d'intlamniation ou même de congestion. La respiration était bien un peu fréquente, mais elle ne l'était qu'en proportion de Taccélération du pouls; du reste il n'y avait pas de toux, et le malade ne se plaignait d'aucune sensation douloureuse dans le thorax. Le ventre était plat, souple et insensible; nous n'observions ni c(»li(|ues, ni flatulence; il n'y avait ni naust'^es, ni diarrhée, et cependaiit il était clair que cet homme éUiit dangereusement atteint. Sans cesse agité par des soubresauts, il n'avait pas un insUnit de tranquillité lorsqu'il était éveillé; sa peau était brûlante, sa langue sèche; il était tombé rapidement dans un état de prostration excessive : en un mol, il était sous le coup d'une fihre nerveuse des plus violentes. C'est là une forme rare de la maladie, et beaucoup d'auteurs modernes
douter^ car j'en ai vu déjà plusieurs exemples (1).
Dans l'épidéniie actuelle (2) nous voyons rarement le typhus être jugé par une crise bien marquée; mais dans Tépidémie meurtrière de 1826, dont je vous ai parlé dans une de nos leçons précédentes, la crise était appréciable dans le plus grand nombre des cas; elle était toujours précédée de frissons et d'une période de chaleur pendant laquelle tous les symptômes s'aggravaient. Bientôt après survenaient des sueurs générales, chaudes et profuses, qui amenaient une guérison parfaite: ces sueurs étaient quelquefois si abondantes, qu'on pouvait les voir s'échapper sous forme de vapeurs à travers les couvertures, sous lesquelles le malade était blotti. Au commencement de l'épidémie le frisson de la crise avait souvent lieu le cinquième jour, et plus souvent encore le septième; mais plus tard ces fièvres écourtées, qui, pour le dire en passant, laissaient le malade exposé à des récidives, disparurent entièrement, et lorsque l'épidémie eut atteint son maximum d'intensité, la crise eut rarement lieu au onzième jour, elle se faisait généralement attendre jusqu'auquatorzième, et même jusqu'au dix-septième.
Vous voyez, messieurs, combien serait grande la faute de l'observa-
(1) n importe de rappeler, pour éviter toute confusion, que les anciens auteurs, et en particulier ceux du xviii'^ siècle, ont pris la dénomination fièvre nerveuse dans deux acceptions très difTérenles. Tantôt c'était pour eux une expression générique^ et la fièvre continue nerveuse représentait un ç^enre dont la peste, la suette, le typhus, la fièyre jaune, etc., constituaient les espèces; tantôt c'était une expression spécifique^ et la /lèvre lente nerveuse était une des espèces du genre fièvre continue nerveuse. U est bien évident que Graves entend parler ici de l'espèce fièvre lente nerveuse Au commencement de ce siècle, on a tenté de renverser pour ainsi dire Tordre des termes ; on a voulu prendre le mot typhus comme désignation générique, et toutes les autres fièvres que j'ai indiquées seraient devenues des espèces de ce genre. Hildenbrau'l, fidèle h la tradition de l'antiquité, a formellement protesté contre cette révolution nosologique : « On n'a pas craint, dit-il, de \ioler ici les règles de la logique; au lieu de maintenir le typhus comme espèce dans le genre «les fièvres norveuses, on a voulu faire rentrer toutes ces fièvres sous la dénomination générique de typhus » (anstalt tien Typhus als Species zu den Nervenfiebern als Gcnus zu rcduciren, unigckchrt alleNervenfieber unter dem generischen Namen Typhus vorkamen). (Loc. ciL, p. 7.) — Je ne puis m'empèchcr de faire remarquer combien les anciens avaient été heureusement inspirés en réunissant dans un même genre ces grandes pyrexies, qui ont en eiïel pour caractère commun de frapper tout d'abord le système nerveux.
Comparez : Frank (Jean-Pierre), Traité de médecine /ïra/i^ue, traduit par Coudareau, 1, p. 58. Paris, 4 852. — Huxham, Essai sur les fièvres, édit. de VEncycïop. des se. méd. Paris, 1835. — Hildenbrand, loc. cit. — Frank (Joseph), loc. cit. (Note du Trad.)
teur qui prétendrait juger, par répidémie actuelle, de ta vérité de la doctrine antique sur les jours critiques dans les fièvres; en généralisant trop promptement et à la légère, il arriverait à cette conclusion fausse que la doctrine des jours critiques est dénuée de tout fondement.
Hais revenons à notre malade. II n'est pas difficile de concevoir pourquoi le typhus revêtit chez lui la forme d'une fièvre nerveuse. Cet homme avait été aifaibli par une fièvre inflammatoire grave et par un traitement antiphlogistique très actif, et en outre son système nerveux avait été profondément éprouvé par une salivation mercurielle inopinément développée à la suite d'une faible dose de calomel. Vous savez que certains sels métalliques, en particulier le plomb et le mercure, produisent des troubles nerveux très variés, tels que de Tirrégularité dans les fonctions musculaires, des convulsions clioréiformes, et de la paralysie agitante. C'est pour cela que je regarde Tinfluence mercurielle comme la principale cause de la forme nerveuse du typhus de Véro. En dépit de tous nos efforts, ce malheureux succomba le dixième jour.
Dans le typhus fever, tant que le malade conserve un souffle de vie, vous ne devez jamais désespérer de sa guérison, quelque sévères que soient d'ailleurs les manifestations morbides. Déjà, dans nos leçons précédenles, je vous ai rapporté plusieurs cas qui justifient par avance cette assertion, mais je ne puis omettre de vous citer ici un autre fait, vraiment extraordinaire, qui m'a été communiqué par le docteur Hudson (de Navan), lorsque j*eus l'honneur d'être consulté par lui sur le traitement à instituer pendant la convalescence. Voici l'observation de M. Hudson :
« Miss B... paraît être tombée malade le 9 ou le 10 juin 1844, mais je ne l'ai vue que le 20. Elle présentait alors quelques symptômes très sérieux : faiblesse excessive, soubresauts nombreux, sueurs continuelles, diarrhée et météorisme, céphalalgie violente et sans rémissions. Je fis appliquer un petit nombre de sangsues derrière les oreilles, et pendant quelques jours j'essayai d'arrêter la diarrhée au moyen de petites doses d'hydrargyrum cum creta et de poudre de Dover. Bien loin d'y réussir, je vis augineuler le nombre des selles; je fis mettre alors un vésicatoire au niveau du caecum, et je donnai l'acétate de plomb jusqu'à ce que le flux de ventre eût cessé. A ce moment (cinq ou six jours après ma première visite), le cerveau paraissait très gravement pris. La malade, couchée sur le dos, se parlait à voix basse, elle avait des évacuations involontaires, et la diarrhée reparut plus forte que jamais. Je fis mettre un vésicatoire à la nuque, je donnai à intervalles assez rapprochés de