‹ Lecons de clinique medicale, Volume 1Chapitre 213 sur 254 · TRAITEMENT SUIVANT LES INDICATIONS · texte numérisé non relu

TRAITEMENT SUIVANT LES INDICATIONS

rhée. Telle était la pratique de Ghomel et de Cruveilhier ; or pendant toute une année que j'ai passée dans le service de chacun d'eux, je n'ai pas vu mourir de pneumonie un seul adulte vigoureux (sinon ceux dont je vous parlerai tout à l'heure et qui furent victimes de Texpectation, commencée ailleurs que dans le service).

Dans ces cas, Monneret — qui avait été chef de clinique de Broussais, et qui avait une sorte d'horreur pour le système du grSmd réformateur, lequel saignait trop — Monneret ne saignait pas. En échange, il pratiquait avec con\iction le contro-stimulisme de Rasori, faisant d'abord vomir abondamment son malade et suppléant ainsi à la saignée. Après quoi il donnait la potion stibiée à la dose de 30 centigrammes par jour en la faisant tolérer avec du sirop diacode. Sa pratique était plus heureuse que celle du service de Natalis Guillot, dont le service était contigu au nôtre, et où l'on employait exclusivement les saignées.

Gomme Monneret , Trousseau craignait aussi les saignées (à l'hôpital, je ne lui en ai vu prescrire aucune pendant les deux années que j'ai été son chef de clinique), mais il ne les rejetait pas systématiquement ; il employait les antimoniaux, seulement au tartre stibié, qui prostré trop rapidement les forces et intoxique plus facilement que les autres préparations d'antimoine, il préférait le kermès, qu'il donnait à la dose de 1 gramme à 0,50 et même 2 grammes par jour. Au lieu de l'administrer en potion il le faisait prendre en pilules, afin d'éviter ses effets topiques fâcheux sur la muqueuse du pharynx et de l'œsophage. Il associait dans chaque pilule, à iO centigrammes de kermès, 1 centigramme d'extrait de digitale avec quantité suffisante de savon médicinal. Dès qu'il survenait ou des vomissements ou de la diarrhée, il donnait, pour obtenir la tolérance, une goutte de laudanum de Sydenham dans la cuillerée de liquide destinée à faire avaler la pilule.

Voilà, messieurs, ce que faisaient les maîtres éminents dont j'ai eu l'honneur de suivre les leçons ; et, vous le voyez, ils ne se livraient pas à l'expectation. Ils ne la conseillaient que dans les cas déterminés tout à l'heure, et c'était de l'expectation rationnelle. D'ailleurs, tout en pratiquant le contro-stimulisme, ils

7SS Lfil PHEUMONIQUBS.

soutenaient leurs malades de Thôpital par des bouillons et une petite quantité dô tin, Monnet^et et Trousseau surtout.

Vous comprenez que ce qu'on obtient dans ces cas par les antimoniaux on peut l'obtenir, à l'aide d'autres moyens, par la digitale, par exemple ; et c'est ce qu'ont feit de grands cliniciens, tels que Traube et Hirtz. La dose à laquelle M: Hirtz, de Strasbourg, administre la digitale dans la pneumonie est généralement de 75 centigrammes à 1 gramme de poudre de fouilles sur iOO grammes d'eaU et 20 grammes de sirop, administrés par cuillerée d'heure en heure; rarement va-t-il jusqu'à 1*,25 et exceptionnellement à 1»,50. Cette dose doit être répétée aussitôt que \h première est absorbée. Plus la maladie est récente, ajoute M. Hirtz, c'est-à-dire plus elle est éloignée de la période critique, plus elle résiste à la digitale et exige des doses un peu plus fortes qu'aux approches de la défervescence naturelle.

Par ces moyens, M. Hirtz obtient la diminution parallèle du pouls et de la température : le ralentissement du pouls allant jusqu'à 60, 50 et môme 40 pulsations à la minute; l'abaissement de la température pouvant être de 4**,5 au-dessous de la normale , et cela en trente-six ou quarante-huit heures après l'administration des doses modérées. La chute de la température s'annonce d'abord par l'absence de l'exacerbation fébrile du soir, puis le lendemain on trouve que la température a baissé de 2 à 3 degrés (de40degrésà36%5)(l).

Enfin, le môme effet antiphlogistique est obtenu par la méthode des saignées coup sur coup, chacune venant ajouter son effet nouveau à celui de la précédente, au moment où il tend à s'épuiser; cet effet étant, suivant moi, la contracture vasculaire par action lipothymique. Mais cet effet n'est réalisé qu'au prix d'une spoliation devant laquelle on conçoit que Ton recule, et c'est ce qui a empêché la généralisation de la méthode de Bouillaud, malgré sa valeur rationnelle et malgré ses succès.

S*» Au pneumonique dont la fièvre est bilieuse^ le traitement de l'état bilieux fébrile : vomitif à Tipécacuanha, \ gramme, addi-

(1) Hirtz, Digitale {Thérapeutique) dans Nouveau Dictionnaire de médecine ei de chirurgie pro/igiwi, t. XI, p. 548.

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tionné de tartre stibié, 5 à 10 centigrammes ; puis purgatifs salins, répétés tous les deux jours; limonade vineuse et bouillon. J'ajoute à cette prescription 10 à 15 centigrammes de kermès dans un julep. C'est ainsi que vous m'avez vu traiter un certain nombre de malades (1) et vous avez pu en constater les heureux résultats.

4* Au pneumonique dont la fièvre est nerveuse^ la médication variera suivant qu'il y aura adynamie ou ataxie.

Dans le premier cas, aux antinerveux anodins, tels que le laurier-cerise, l'éther et de petites doses d'opium, on fera bien d*ajotiter le ViH de quinquina et surtout les substances alcoolic^ues, comnle le vin ordinaire, à la dose d'une bouteille par jour, ou Teau-de-vie dans un julep sucré dans la proportion de SO à lOO grammes. C'est là le triomphe incontestable de la potion de Todd, dont je vous parlerai tout à l'heure plus longuement.

Dans le cas d'ataxie, les substances alcooliques ne doivent pas être rejetées, au contraire, surtout si c'est d'un ivrogne qu'il s'agit; seulement le vin convient mieux que Teau-de-vie. Les préparations antinerveuses préférables sont alors l'opium et le musc.

5" A la lésion^ au contraire, s'applique, dans tous les cas, le même traitement tout local, la révulsion, s'il y a lieu, à l'aide de ventouses scarifiées, de sangsues ou de vésicatoires.

C'est pour avoir oublié ou méconnu ces principes élémentaires de pathologie (générale que certains médecins contemporains, préoccupés seulement de la lésion, sont arrivés à concevoir la pneumonie comme une maladie locale et univoque ; ce qui les devait conduire à la conception de cette monstruosité thérapeutique d'une médication systématique quelconque également univoque.

Or, comme il n'y a pas une pneumonie, mais des pneumoniques, réagissant chacun à sa façon contre la maladie générale avec lésion pulmonaire ; que la maladie générale est de beaucoup plus importante que la lésion locale ; que la nature de la fièvre est bien autrement significative que le degré de la lésion ;

(1) Voir plus haut, leçon XXXIll, ç. 733.

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que les phénomènes concomitants ont aussi leur part de gravité , il s'ensuit que tout traitement systématique exclusif, quel qu'il soit, institué contre la pneumonie, est mauvais en tant que systématiquement exclusif, précisément parce qu'il n'y a pas une pneumonie.

J'ajouterai que les médecins qui ne craignent pas d'appliquer de pareils systèmes de traitement seraient coupables s'ils n'avaient pour excuse leur erreur ontologique. Et encore faut-il distinguer entre ceux qui, s'inspirant d'une idée théorique plus ou moins vraisemblable, mais en laquelle ils ont foi, imaginent un système qu'ils appliquent avec conviction, et ceux qui, sceptiques ou simples amateurs, essayent successivement, et avec la plus froide indifférence, les divers systèmes de traitement, en vue de reconnaître, s'il est possible, celui qui laisse mourir le plus de gens.

Ne croyez pas que j'exagère et qu'il ne soit pas de ces médecins expérimentateurs : DietI, de Vienne, en est un ; il a soumis 85 pneumoniques à la saignée et a eu une mortalité de 20,40 pour 100; il en a traité 406 par le seul tartre stibié et la mortalité a été presque égale, de 20,70 pour iOO ; alors il a eu la bonne idée d'abandonner enfin 189 pneumoniques à eux-mêmes, de faire ce que l'on appelle de l'expectation pure, et la mortalité a été près de trois fois moindre, de 7,4 pour iOO seulement.

Mais, de ce que ces expériences démontrent que l'expectation est une des moins meurtrières des médications systématiques (et elles ne démontrent que cela) , il ne s^ensuit pas que l'expectation soit la médication préférable.

La question a été mal posée par Dietl et ses imitateurs : toutes les médications systématiques exclusives sont mauvaises, chacune n'étant spécialement bonne que pour des cas déterminés ; seulement l'expectation, ne faisant rien, ne trouble pas la nature, et laisse au moins au malade la chance de guérir, au cas oh la guérison peut spontanément s'opérer.

Au contraire, cette chance môme est ravie à l'infortuné pneumonique que maltraite à contre-temps l'énergique médication contro-stimulante ou antiphlogistique impitoyablement appliquée en dépit des indications. Ces médications sont ici' directe-

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