‹ Lecons de clinique medicale, Volume 1Chapitre 215 sur 254 · MÉDICATION TONIQUE · texte numérisé non relu

MÉDICATION TONIQUE

dans le If ord, en Suéde, Magnus Huss, à l'exemple de Bennett et de Todd, en est arrivé h préconiser surtottt la tnédication tonique. Or rivfognerie est à ce point endémique en Suède, que Magnus Huss y a trouvé les matériaux de son célèbre Traité de talcoolisme.

Ainsi, partout et toujours, l'influence toute-puissante de l'état général sur la maladie. Car si vous doutiez un moment de la faiblesse radicale des individus sut lesquels Bennett expérimentait, j'invoquerais le résultat compîiré de deux niéthodes thérapeutiques inverses, la saignée et les toniques, appliquées à la môme population. Par la première méthode, Bennett eut l'énorme mortalité de 34,5 pour 100, et par la seconde une infime mortalité de 3,i pour 400 ; c'est-à-dire une mortalité dix fois moindre. Le chiffre de 3,1 morts pour 100 pneilmoniques est le plus bas de tous ceux qu'on ait jamais obtenus; mais, je ne saurais trop le faire observer, c'était à l'hôpital, sur une population spéciale et dégradée. La médication tonique de Bennett, de Todd et de Huss ne vaut donc que pour cette population spéciale ; mais elle cesse de valoir dès là qu'elle devient exclusive et se trouve apjjliquée sans raison à d'autres organismes. H est certain que si d'aventure on l'emploie sur un individu vigoureux, atteint d'une pneumonie franchement inflammatoire, la médication tonique pourra être aussi périlleuse que le seraient, chez un alcoolique, les saignées coup sur coup ou la méthode rasoriehne.

Ce que vaut la médication tonique au cas de dépression profonde, on l'a bien vu pendant le siège de Paris. Les malheureux soldats pneumoniques, épuisés par le froid, la faim et la fatigue, semblaient tous atteints de fièvre typhoïde. Dans mon ambulance de La Rochefoucauld, je ne les ai traités que par la potion de Todd (à la dose de 40 à 60 grammes d'eau de-vie pour un julep de 420 grammes) et par le vin de Bordeaux libéralement administré. Quelques-uns refusaient cette potion, qui n'était qu'un excellent grog, disant « qu'il était trop fort », et préféraient le \in, dont j'ai donné à certains jusqu'à une bouteille et demie par jour; pour d'autres, j'ajoutais iO à 20 centigrammes de kermès à la potion de Todd. Or voulez-vous savoir quel a été le résultat de cette thérapeutique? En janvier et

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février 1871, j'ai reçu dans mon ambulance 18 pneumoniques, et je n'ai perdu qu'un malade. Or, parmi ces 18 pneumoniques, il y avait 16 pneumonies unilatérales et 2 bilatérales ou doubles. Déplus, parmi ces 16 pneumonies d'un seul côté, il y en avait 7 du sommet j et vous en savez l'habituelle gravité. Vous n'ignorez pas davantage le péril que fait courir la pneumonie double. Le seul cas de mort a été celui d'une pneumonie bilieuse du sommet, c'est-à-dire où l'adynamie se mêlait à l'état bilieux.

Gomme confirmation de la valeur, en pareil cas, de la médication tonique par les substances alcooliques dans le même moment et pour la même population, voici des chiffres empruntés à M. le docteur Danet : sur 60 malades admis à son ambulance du Sénat et « atteints de bronchite à divers degrés ou de pneumonie» il en traita 20 par les antiphlogistiques, lesantimoniauxet les vésicatoires, 20 par la digitale et les vésicatoires, 20 par l'alcool et les vésicatoires. Eh bien ! il en périt seize de la première série, douze de la seconde et seulement quatre de la troisième (1).

Je vous ai parlé de la pratique de M. Béhier, voici des détails sommaires à ce sujet : sur 36 pneumoniques soumis au traitement 29 ont guéri. « Les sept malades qui ont succombé, dit M. Béhier, ne doivent guère être mis à la charge du traitement ; car, au moment de l'entrée, ils étaient dans un état déjà fort grave ; deux fois l'hépatisation était arrivée au troisième degré et trois fois la pneumonie s'était déclarée chez des phthisiques déjà parvenus à la deuxième période. Enfin le sixième malade était atteint d'une bronchite généralisée et de diarrhée, en même temps que de sa pneumonie parvenue à l'état d'hépatisation fort étendue et se rapprochant de l'aspect de l'hépatisation grise sur certains points(2).»

Voici comment reau-de-vie)était donnée : « 80 à 120 ou même 150, 200 et 300 grammes d'eau-de-vie ordinaire étaient étendus de 80 à 120 grammes d'eau édulcorée. Une cuillerée à soupe de cette potion était donnée toutes les deux heures aux malades. Chez quelques-uns M. Béhier prescrit concurremment avec Teau-

(t) G. Danet, De l'un des rôles de Calcool en thérapeuliqm (extrait de la Gasette des hôpitaux, 1871).

(2) Béhier, Alcool ( Thérapeutique) dans Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. II, p. 606. 1865.

de-TÎe l'acétate d'ammoniaque à la dose de 8 à 12 grammes dam une potion de 150 grammes. Une cuillerée à soupe de cette seconde potion était donnée de deux en deux heures en alternant avec la potion alcoolique, de façon que chaque heure le malade prenait une cuillerée de Tun puis de l'autre médicament. Chez le reste des malades, la potion alcoolique a été administrée seule. »

11 n'est pas douteux pour M. Béhier que l'eau-de-vie n'ait contribué puissamment à sauver plusieurs de ses malades. Il fait justement remarquer le danger de la pneumonie « chez des sujets de 66, 68, 69 et 77 ans, quand elle est étendue et qu'elle s'accompagne de prostration profonde et de délire n; et plusieurs de ses malades étaient dans ce cas. Pas un n'était un buveur de profession ; M. Béhier croit donc que dans ces exemples « l'eaude-vie, largement maniée et aidée de bouillons, de laits de poule et promptement de potages ou d'autres aliments légers, a été d'une efficacité incontestable, et qu'elle a élevé l'économie au niveau du travail qu'elle devait accomplir ; mais, se hâte aussitôt d'ajouter M. Béhier, les faits ne l'ont pas conduit à pouvoir accepter comme traitement systématiquement unique de la pneumonie l'ensemble thérapeutique qu'il a appliqué d'après Todd {{), ))

Quant à la médication par les substances alcooliques, M. Béhier la considère comme un précieux moyen de relever et de consolider les forces de l'économie ; c'est-à-dire que ces substances sont des stimulants et des toniques ; et je suis heureux d'être absolument de son avis.

Mais que parlé - je ici de toniques ! Est-ce bien ainsi qu'agit l'eau-de-vie ou le vin ? Les substances alcooliques ne sont-elles point réfrigérantes et, de ce fait, antipyrétiques? Comme ces opinions ont été soutenues par des cliniciens de très- grand mérite et qu'elles s'appuient sur des expériences très-sérieuses, il importe de s'y arrêter un instant.

Les expériences de MM. Perrin, L. Lallemand et Duroy ont

(1) Béhier, Akool ( nërapeutique) dans Dictionnaire encyclopédique des sciences médicaUs, t. II, p. 607, 1865.

Ué LES ^NBUttONieUBS.

servi de base à la doctrine opposée à celle qui considérait Talcool comme>n aliment et un agent de calorific^tion. Que sont donc ces expériences?

(( L'élimination de l'alcool en nature, disent les savants en question, commence peu d'instants après Tinjection; elle e«i constante ; elle se continue tant qu'il existe de l'alcool dans Téconomie. » Et la preuve, c'est que « après l'usage d'une quantité modérée de boissons fermentées (600 à 700 centimètres cube* de vin, pçtr e)(emple, soit environ 80 grammes d'alcool), les urines rendues quelques heures plus tard renferment assez d'akool pour fournir à la distillation un produit capable de brûler. L'élimination de l'alcool par les reins, tout en diminuant progressivement, se prolonge assez pour qu'il nous ait été possible de constater encore sa présence dans l'urine seize heures après l'ingestion (1). u

Voilà pour les reins. Voici pour les poumons : a dans les mômes conditions que plus haut, il s'opère également une éUmi-nation notable par les poumons. Malgré tous les soins, on ne peut extraire des produits de l'exhalation pulmonaire autant d'alcool que de l'urine. L'élimination par les poumons se continue pendant une durée approximative de huit heures, u

Ce n'est pas tout, la peau exhale de son côté : « L'alcool s'échappe aussi par la peau et même il est permis de croire que c'est par cette voie qu'il en sort le plus chez l'homme, bien qu'il soit difficile d'en donner la preuvb dibects à cause de l'état physique dans lequel se trouvent les produits de la perspiration cutanée, n

Pour démontrer que l'alcool ne fait que traverser l'organisme en étranger, sans s'y décomposer d'aucune façon, et qu'il en sort comme il y est entré, c'est-à-dire intact, à l'état d'alcool, il aurait fallu que les expérimentateurs le retrouvassent en totoHié dans les produits d'excrétion ; or ils n'en ont jamais découvert qu'une partie^ partie absolument indéterminée, comme l'indique le vague des termes employés, partie relativement très-minime eu égard à la quantité ingérée.

Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce qu'il en soit de l'alcool, sub*

(1) Maurice Perrin, Alcool (PkytMogk) dans Diotkmnair» «noyclopédiqw dn

L'ALCOQ^i ET OOMMEKT |l AOIT. 967

stance si éminemment volatile, comme de toutes tes substances de môme ordre introduites dans le sang ? comme du principe odorant des asperges et de la térébenthine? comme du gaz hydrogène sulfuré, etc.? et qu'il tende ainsi qu*eu]ç k s'échapper par toutes les surfaces, surface respiratoire et surfaces sécrétantes, où le sang trouve une moindre pression et où l'endosmose peut librement s'effectuer ? de telle sorte enfin qu'on le retrouve, ainsi que ces substances volatiles, dans le liquide urinaire comme dans les produits de l'expiration pulmonaire ou de la perspiration cutanée ? Le merveilleux serait qu'il en fût autrement.

L'objection fondamentale — et elle a été faite en France dès les premiers temps par Baudot (!) — c'est qu'on n'a jamais pu découvrir dans ces produits d^élimination qu'une partie de l'alcool absorbé. Msàs le reste, le reste qu*est-il devenu? Là, en effet, est toute la question.

En conséquence, et malgré le talent des observateurs, comme malgré la valeur de leurs recherches, il m'est impossible d'adopter leurs conclusions, à savoir, que «l'alcool se comporte dans l'organisme en véritable agent dynamique, qu'il séjourne en nature dans le sang; que c'est en nature qu'il en est éliminé, et cela parce qu'on ne trouve dans le sang ni dans l'air expiré aucune trace de sa décomposition. » On pourrait objecter l'odeur d'aldéhyde expiré par les ivrognes; mais je crois que les objections de Baudot en France, de Strauch et de Schulinus en AUeiqagne, c'est-à-dire la nonélimination totale, sont suffisants contre la doctrine, et que celle de Liebig n'en est que momentanément ébranlée.

Il semble d'ailleurs étrange que des substances fixeiy telles que les graisses et les sucres, soient assimilées et brûlées dans l'organisme, alors que l'alcool, si éminemment combustible, ne le serait pas. Il y a là une contravention évidente à la loi qui régit les substances hydrocarbonées introduites dans le tourbillon de la matière vivante, au contact de l'oxygène ; cette contravention n'est vraisemblablement qu'apparente et tient à ce que l'alcool, étant volatil j une partie s'en échappe des vaisseaux inutilisée encore, tandis que le reste s'en va ultérieurement subir la

(1) Baudot, Union vnédicoh» 1863.

76ft LES PNEUMONIQUES.

loi des combinaisons définitives et faire de la chaleur en devenant de Teau et de l'acide carbonique.

Cependant, par [une singulière confusion de toutes choses — confusion de l'usage avec l'excès, de Taccoutumance avec l'inhabitude, de l'état physiologique avec l'état pathologique, de l'alimentation avec l'empoisonnement, de l'expérience incontestée des siècles avec l'expérimentation contestable d'hier — on en est arrivé à dire que l'alcool refroidissait. — Ah, pour le coup, c'est le chaos !

Dans l'expérimentation des substances alcooliques chez les animaux, on n'a pas distingué — ce qui est pourtant élémentaire — les phénomènes physiques des phénomènes physiologiques. Les premiers sont absolument identiques chez les animaux et chez l'homme ; la matière vivante n'a rien à y voir. Les seconds peuvent différer complètement de l'animal à l'homme.

Le seul phénomène physique qui soit nécessairement identique, après Tadministration des substances alcooliques à un organisme quelconque, est l'évaporation : puisqu'elle est une question de pression et de surface , elle s'opérera aussi bien chez le chien que chez Thomme f

Quant à l'effet physiologique, il n'est pas seulement différent suivant la dose, suivant l'accoutumance, suivant l'âge du sujet, mais aussi suivant la qualité du breuvage. Et c'est là un détail qu'ont absolument négligé ceux qui, dans ces derniers temps, ont voulu déterminer l'action des spiritueux sur l'homme en expérimentant sur les animaux ! L'alcool n'est pas tout dans le vin ni même dans l'eau-de-vie ou le rhum. Le bouquet, l'arôme y joue un rôle qui n'est pas minime. Le vin blanc ne stimule-t il pas le système nerveux d'une façon autre et plus grande que le vin rouge ; je dis du môme terroir et à égalité d'alcool contenu ? L'eau-de-vie vieille de Cognac n'a ni la môme saveur ni le môrae mode d'action sur l'estomac que la jeune eau-de-vie de môme provenance ; mais combien différente de ces odieuses mixtures chimico-industrielles, fabriquées de toutes pièces avec l'alcool de grain, de betterave ou de pommes de terre ! La quantité d'alcool peut être la môme dans chacune d'elles, la qualité y est absolument dissemblable, et avec la qualité, l'effet.

Ce n'est pas sans raison que la tradition a désigné sous le nom générique de cordiaux ces liqueurs de choix, conservées dans les familles, et qu'on donne avec tant de succès aux malades chez lesquels domine la faiblesse, aux convalescents, aux vieillards : le tokai en Hongrie, l'hydromel en Pologne, le bon vieux vin partout.

On parle toujours d'afcoo/, comme si c'était d'alcool seulement qu'il s'agisse ! Est-ce donc simplement de l'alcool, plus de l'eau, qu'il y a dans l'eau-de-vie, la vraie eau-de-vie ? La chimie aurait beau répondre affirmativement, que l'estomac le nierait. Et le vin, est-ce purement de l'alcool dilué ?

Au mépris de l'observation la plus simple comme de la tradition la plus constante et la plus universelle, on ne veut voir en présence que de l'alcool et de la matière vivante. Mais quel alcool? et n'y a-t-il que de l'alcool ? Quelle matière, et sous quelle forme vivante ? Il n'est pas indifférent, en effet, que la matière organisée vive sous la forme d'un chien, d'un chat, d'un lapin ou d'un homme I Matière humaine, qu'elle soit celle d'un homme, d'une femme ou d'un enfant! Homme, que ce soit un abstème ou un buveur ! J'ai déjà dit que la qualité de la substance alcoolique n'était pas sans effet ; que dirai-je de la qualité de la matière vivante et de son mode de réagir contre la substance alcoolique? Les muscles, les tissus peuvent être de même composition auatomique, le fond vivant peut être matériellement identique — ce qui n'est guère démontré — combien la forme sous laquelle vit la matière — forme de lapin ou forme d'homme — forme ! c'est-à-dire qualité — combien, dis-je, la forme est-elle ici plus importante que le fond !

Ainsi ni la qualité de la substance alcoolique, ni la qualité de la matière vivante à laquelle on l'ingère ne sont indifférentes ; la masse^ c'est-à-dire la ^wan^iVe de cette môme matière vivante, estelle donc aussi sans importance ? C'est ce que nous allons voir :

Parce que, après avoir donné à un lapin, du poids de 2 kilogrammes, 10 grammes d'alcool dilué, on a vu au bout de quinze minutes la température baisser de 1 degré et davantage, on en a conclu que l'eau-de-vie agissait de même sorte chez l'homme au cas de phlegmasie, c'est-à-dire refroidissait la fièvre.

Examinons donc si les choses peuvent être comparées : PETER. — Clin, méd, i. — A9

770 LES PNECMONIOUES.

La potion de Todd) en la supposant composée de 100 grammes d*eau-de*vie pour iOO grammes de julep (ce qui est une fbrte dose), est administrée par cuillerée à soupe de 30 grammes, soit 40 grammes d'eau*-de^vie à la fois (et, dans l'espèce, d'eau-devie étendue). Or ces 40 grammes d'eau-de-vie ainsi étendue, pour un homme du poids de 60 kilogrammes, sont à sa masse dans le rapport de 1 à 6000 ; tandis que les 10 grammes d'alcool dilué donnés au lapin sont à la masse de celui-ci dans le rapport de 1 à 200.

Pour que l'on pût un instant songer à conclure du lapin à l'homme, il faudrait donc qu'on donnât chaque fois à celui-ci trente /bwplus d'eau-de-vie (non étendue), c'est-à-dire 300 gra m* mes ou près d'un tiers de litre !

Vous ne doutez guère que si vous agissiez ainsi vous ne déterminiez chez l'homme un état d'ivresse des plus graves, une intoxication aiguë. Eh bien, c'est précisément ce que Ton a provoqué chez le lapin en expérience : il est empoisonné par c^tte dose (énorme par rapport à la masse de son corps, et donnée d'un coup) d'une substance à laquelle il est absolument inhabitué ; et c'est parce qu'il en est empoisonné, parce qu'il est ivre-mort^ pour^employer une locution aussi expressive qu'elle est vraie, que sa température baisse de 1, 2 et môme 3 degrés. 11 n'est pas douteux que les choses s'accompliraient de même sorte chez un homme auquel on donnerait d'emblée un tiers de litre d'eau-devie : lui aussi serait empoisonné, ivre-mort.

Mais est-ce donc ainsi que l'on procède thérapeûtiquement? El si la température baisse et baisse réellement, au moins dans la majorité des cas, chez un phlegmasique traité par l'eau-de-vie, comment cet abaissement se produit-il? Ce qu'on donne au malade sous forme de potion, c'est un grog plus ou moins fort, dans le cours de vingt-quatre heures ; la dose n'est donc pas seulement 30 fois moindre , elle est administrée par fraction ; au lieu d'offenser l'estomac et de sidérer le système nerveux, elle stimule le viscère et soutient l'organisme. Si donc alors il se produit un abaissement de la température fébrile, et non point de la température normale comme tout à l'heure chez le lapin, c'est qu'on a mis ^organisme du fébricitant dans un état plus voisin de la

L*ALC0OL tî COMMENT IL AGIT. 11i

santé, et qu'on a ainsi ramené sa température à un niveau plus voisin de la normale. Le lapin, bien portant avant Teipérience, a été jeté par elle dans la maladie ; et c'est en le rendant malade^ très-malade, qu'on a fait baisser sa température au-dessous du niveau physiologique. Au contraire, l'homme malade, convenablement traité, est mis dans un état meilleur, et c'est en te faimnt mietix aller qu'on a diminué sa température. Il n'y a pas eu là d'action directe exercée sur la chaleur fébrile, mais une action très-indirecte. Ce qui nous conduit bien loin de la question de savoir si l'alcool fait ou non de la chaleur ; s'il se brûle ou non dans l'organisme.

Notez bien que je ne nie pas (on ne nie pas un fait) que lasub*> stance alcoolique ne s'évapore en partie par les voies respiratoires et cutanée ; qu'elle ne produise ainsi du refroidissement ; qu'elle n'en produise également en provoquant la sueur ; mais c'est là le petit côté de la question ; car c'est en tant que liquide stimulant— alimentaire ou non, cela ne me fait rien à moi, thérapeute ; que les physiologistes s'entendent avec les chimistes sur ce sujet, s'ils le peuvent — c'est en tant que stimulant et tonique qu'il agit et que je suis autorisé à le prescrire. Est-il maintenant des expériences d'accord, enfin ! avec la tradition séculaire et universelle. Eh bien ! oui ; — et ce n'est pas malheureux I

Parker et WoUowicE, de Londres {{), ont essayé de déterminer l'action de l'alcool sur l'organisme à l'aide d'expériences faites non point sur un animal quelconque, mais sur un homme, et un homme robuste.

Pendant six jours cet homme prit : le premier jour, 1 once (28,4 centimètres cubes) d'alcool absolu, et par petites doses, dans le courant de la journée ; le deuxième jour, une dose double ; le troisième jour, une dose quadruple ; le^ cinquième et sixième jours, huit fois autant d'alcool que le premier ; il fut rerais au régime de l'eau pendant six jours, puis il prit journellement, pendant trois jours, 12 onces (341 centimètres cubes) d'eau-de-vie fine à 48 pour iOO, et finalement il resta encore tix)is

(1) A. Parker et C. Woliouâcz, De Vaciion de Valcool fur Vorganisnie hufhaiit (Proceed. of the Boyal Soc. of Loitdofi, t. XVIII, p. 3Ci), analysé dans Archives de médecine, mai 1873, p. 629,

77S LES PNEUMONIQUES.

jours à ne boire que de Teau. L'alcool était donné par petites et par fortes doses, tout en évitant cependant Tivresse. La nourriture était régulière et donnée à des heures déterminées.

La température axtllaïre, mesurée journellement toutes les heures de huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, ne sembla nullement m<)difiée ni par Talcool ni par Teau-de-vie. La température rectale, mesurée trois fois par jour (à huit heures du matin, à deux heures de Taprès-dînée et à six heures du soir), sembla s'£LEV£R, légèrement , il est vrai, mais d'une manière évidente et constante, après l'ingestion de l'alcool et de l'eau-de-vie.

Ces faits sont donc en contradiction avec les résultats de la plupart des expérimentateurs, qui ont signalé un abaissement constant delà température après l'usage de l'alcool ; mais Parker et WoUowicz font judicieusement remarquer qu'ils ont toujours évité de produire les signes de Vivressey ou des phénomènes d'eiwpoisonnement, et qu'ils n'ont employé que des doses raisonnables d'alcool sur un sujet robuste et bien portant. Aussi admettent-ils parfaitement que l'alcool produise un abaissement de température sur des sujets débilités, malades, ou bien quand il est absorbé à dose toxique. Tout cela, faits, raisonnements et conclusions, est trop d'accord avec ce que je vous ai dit pour que je ne m'y associe pas.

LepoulSy compté toutes les deux heures, devenait plus fréquent et plus plein pendant les périodes d'absorption d'alcool et d'eau-de-vie. L'action de l'alcool sur la circulation des petits vaisseaux de la peau était très-prononcée ; la face, les oreilles et le cou rougissaient ; il y avait même un léger gonflement de la face les jours oh la quantité d'alcool absorbée était plus forte; le sujet en expérience trouvait lui-même que la peau du tronc et de la face était plus chaude ; la tète lui semblait lourde, comme si les vaisseaux intra-crâniens avaient subi également une dilatation ; de plus, il y avait une sensation de chaleur au niveau de l'épigastre. Les auteurs ont encore recherché les altérations produites par l'alcool dans le tracé sphygmographique. La ligne d'ascension était beaucoup plus marquée sous l'influence de l'alcool ; elle était plus rapide et plus élevée ; le sommet était quelquefois pointu ; mais généralement il restait arrondi. La ligne

descendante ne subissait ordinairement pas d'altération. L'expansion diastolique était à peine marquée. Les ondes se suivaient beaucoup plus rapidement. Les auteurs en concluent que la période de repos du cœur se trouvant raccourcie et les contractions des ventricules^ par conséquent, rapprochées^ le sang circulait plus librement dans les capillaires et en plus grande masse, comme aussi plus rapidement dans les artères. Et c'est ainsi, vous ai-je dit (1), par cette excitation du cœur, par cette action accélérée, exagérée presque, de l'organe, que se produit l'usure plus rapide de l'endocarde et de l'endartère ; d'où, chez l'ivrogne jeune encore, les lésions cardiaques et artérielles de la vieillesse.

Six jours après la suppression de l'alcool, son action se manifestait encore sur le tracé sphygmographique ; lequel démontrait une accélération avec affaiblissement de l'action du cœur. D'où il semble résulter que l'épuisement succède à l'impulsion rapide provoquée par l'alcool, comme aussi que l'action de cette substance se prolonge pendant un assez long temps (i).

(1) Voir, plus haut, les MaladUs du cosur, p. 38, et VEndartériiê, p. 394.

(i) Voici d'ailleurs les conclusions du travail de Parker et Wollowicz :

M 10 1 à 2 onces (c'esUà-dire 28,4 centimètres cubes à 56,8 centimètres cubes) d'alcool absolu absorbées dans l'espace d'un jour par un homme complètement sain, semblent augmenter l'appétit. Donné à la dose de 4 onces, l'alcool tend à diminuer VappéHt, absorbé en plus grande quantité, il !e détruit. Il est évident néanmoins que l'usage prolongé de 2 onces d'alcool par jour finirait par diminuer l'appétit, surtout chez des si^ets malades;

« 20 L'alcool et l'eau-de-vie accélèrent les mouvements du coeur ^ dont le travail est augmenté t)t dont les intervalles de repos sont diminués. Sous l'influence de Talcool, la circulation périphérique s'accélère et les vaisseaux se dilatent. Il faut admettre que, si de légères doses d'alcool altèrent à ce point les fonctions circulatoires, ce liquide, absorbé en grande quantité, doit facilement pro^ duire des lésions du coeur ou des vaisseaux (ces travaux tendent donc à confirmer tout ce que j'ai dit de l'influence de l'alcoolisme sur les maladies du coeur et des vaisseaux, ainsi que sur le mécanisme palhogénique de ces maladies, où il ne s'agit pas d'action topique mais d'usure par excès de fonctionnement);

« 3» L'alcool, bien que diminuant l'appétit, n'entrave pas, même à forte dose, le travail de la digestion ; il ne trouble pas les transformations chimiques qui s'opèrent dans l'organisme et ne semble pas avoir d'action directe sur les tissus ; il est évident que l'action de l'alcool est tout autre quand il est absorbé pendant un temps fort long et avec excès;

« 40 L'alcool et l'eau-de-vie ordinaire (àrandy), administrés dans les conditions susindiquées, n ont pas amené de diminution de la température ; l'alcool

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Peut-on croire que Talcool soit un agent d'épargne en empêchant les tissus vivants de s'oxyder? alors qu'au dire de ceux qui lui refusent la faculté de brûler lui-même, il stimulerait l'organisme. Peut*il donc stimuler sans faire vivre davantage? et faire vivre davantage sans oxyder plus les tissus? Et où est dans tout cela Y épargne ? Une machine peut-elle aller plus vite en brûlant moins et en s'usant moins ausçi ? Ramenée à ces termes tout matériels, la proposition me paraît inadmissible.

Peut-on expliquer d'autre façon encore l'action thérapeutique des substances alcooliques dans les inflammations? Doiton y voir, avec le docteur Danet, qui emploie largement et avec succès reau-de*vie dans le traitement des phlegmasies, une influence antifermentescible ? « Une quantité d'alcool, dit-il (48 à 20 pour iOO), mêlée à une masse formentescible ou en fermentation, empêche celle-ci de se produire, ou coupe court à c« travail s'il est déjà commencé^(l). » Quant à cette proportion de 48 à 20 pour 100, elle ne se rapporte pas à la masse de matières, mais à la quantité d'eau que renferme cette masse. Enfin, c'est à raflinité de l'alcool pour l'eau et l'oxygène qu'il devrait ses propriétés antifermentescibles et thérapeutiques.

Tous ces problèmes sont à l'étude et ne sont point résolus. Ce qui est acquis, et définitivement, c'est la démonstration de l'heureuse influence des substances alcooliques dans des maladies où l'on ne songeait guère autrefois à les mettre en usage «— où même

ne semble donc pas influencer les transformations chimiqueB qui président au développement de la chaleur, ni les agents destinés à régulariser la chaleur animale. L'alcool n'a exercé aucune action dans un eaa do fièvre éphémère accompagnée d'élévation de la température; les auteurs concluent de ce Tait qu'on a attribué à tort à Çalcool une action modératrice mr la têmjnérature de la fièvre. D'autre part, l'alcool ne provoque pas d'élévation de la température, bien que son absorption soit accompagnée de sensation de brûlure k l'estomac et de chaleur dans différents points du corps; il n'augmente pas non plu» les accidents fébriles;

« 50 11 est impossible de déterminer l'action directe de l'alcool sur le système nerveux; cependant les contractions brusques et rapides dos ventricules sont dues évidemment à des phénomènes d'ordre nerveux. L'alcool, administré à forte dose, produit des phénomènes analogues au narcotisme, c'est-à-dire la torpeur, une céphalalgie légère, de l'abattement, un peu de tristesse et de la somnolence. » {Archives de médecine, mai 1S73, p. (i31 .)

(1) Danet, Traité de l'emploi d$ f alcool en th&apeutique (inéiMi).

LES BNFANTi FNEUUeNIQUES 775

on les proscrivait. Là est le progrès; et c'est à M. Todd, en Angleterre, à M. Béhier, en France, qu'il est dû.

Le mal serait qu'on généralisât la médication et qu'on n'en sût pas déterminer rigoureusenient les indications, qui sont les états adynamiques; et ce mal serait causé par l'intervention d'un physiologisme aventureux. Voilà pourquoi j'ai discuté ces questions. La chose n'est pas hors de saison.

Je vous ai dit quelle était, dans le traitement de la pneumonie des adultes, la pratique des maîtres éminents sous lesquels j'ai étudié et comment s'étaient formées mes convictions médicales ; il ne vous sera pas plus inutile qu'il ne me l'a été de connaître la ligne de conduite d'un homme dont l'esprit judicieux se passionne peu volontiers pour les théories aventureuses; c'est de mon maître en pathologie infantile, de M. Roger, et de sa manière de traiter les pneumonies de l'enfance, que je veux vous parler.

Telles sont les propres paroles qu'il a bien voulu m'adresser pour que je vous les transmette :

c Bien qu'il soit vrai que, dans la grande majorité des cas, la pneum(mie lobaire des enfents ne soit pas aussi grave qu'on pourrait le croire (je parle, des enfants qui ont passé deux, et surtout trois ans, car avant deux ans révolus toutes les maladies sont trèssérieuses, et la pneumonie, entre autres, se complique souvent de convulsions mortelles), néanmoins j'ai la ferme conviction que les émisêiom sanguineê sont irès^uttles aux petits malades, et que l'abstention systématique est mauvaise.

« Lorsqu'il y a au début fièvre forte, chaleur vive et qu'il s'agit d'un enfant suffisamment vigoureux, je fais pratiquer, de préférence aux sangsues et dès que la veine est visible (dès l'âge de trois^ans), une saignée du bras, de 125 à 300 gran^mes, suivant l'âge de l'enfant. Cette évacuation sanguine m'a toujours paru procurer du soulagement (ne fût-ce que momentanément). Si la saignée est trop difficile, ventouses scarifiées chez les garçons, sangsues (2 à 6), non pas à la poitrine (c'est douloureux, et les cris de l'enfant, ainsi que les mouvements énergiques et répétés d'une poitrine dyspnéique, rendraient difficile l'arrêt de l'écoulement du sang), mais aux malléoles. Si cependapt il y a simultanément

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point de côté très-douloureux, Tapplication des sangsues sur ce point est préférable.

a 11 est rare, d'ailleurs, que je revienne à cette émission sanguine ; tout au plus on pourrait la répéter une fois le jour suivant.

«En môme temps — dans l'après-midi — je fais prendre une potion stibiée de 10 à 15. centigrammes, en tâchant d'obtenir la tolérance.

« Je la continue deux jours au moins et je remplace ensuite par le kermès (5 à 15 centigrammes), ou, s'il y a diarrhée, par l'oxyde blanc d'antimoine (40 à 75 centigrammes).

a A ces préparations antimoniales, j'associe toujours l'extrait de digitale à la dose de 2 à 5 centigrammes.

« Il est évident que la chétiveté du sujet, en ville et surtout à l'hôpital, sont une contre-indication à la médication antiphlogistique.

« Dans ces cas, les vomitifs, la digitale et les vésicatoires sont indiqués.

(( De même pour les pneumonies lobulaires ; mais il faut faire ici une distinction : si la pneumonie lobulaire n'est autre chose que la bronchio-pneumonie, c'est-à-dire si elle succède à une bronchite aiguë, c'est le traitement de la pneumonie franche.

« Si, au contraire, la pneumonie est secondaire, après la rougeole, par exemple, il faut s'abstenir d'émissions sanguines. Je me rappelle pourtant avoir vu en ville Guersant les employer même dans les bronchio-pneumonies de rougeole, et avec avantage ; mais exclusivement chez les sujets très-forts.

« Ce n'est qu'à la dernière période de la maladie, quand la dépression et l'adynamie viennent, que je donne les stimulants diffusibles et l'eau rougie, avec ou sans addition de teinture de cannelle, et môme l'eau-de-vie, de 10 à 15 grammes en vingtquatre heures. »

Quelques mots encore, et pour montrer dans un parallèle historique les modifications doctrinales qu'entraîne la différence de lieux et de milieux. Deux hommes d'un esprit supérieur, Bro\^ii et Rasori, partent d'une môme idée fondamentale, et voici

BROWN ET RASORI. 777

que, vivant sous des latitudes différentes, ils arrivent à des conclusions diamétralement opposées.

Bpown — cet ivrogne de génie qui, pour stimuler quarante heures durant ses facultés intellectuelles, faisait succéder stimulus à stimulus : après un copieux repas le travail de Tesprit, toutes les Reures suivantes un verre de vin de France, dix heures plus tard un nouveau repas moms copieux seulement, quelques heures ensuite du punch médiocrement fort, enfin laudanum ou vin d'opium pour chasser le sommeil, qui est ainsi évité pendant les quarante heures nécessaires au travail désiré; Brown, cet homme du peuple né pour vivre centenaire et qui mourut à cinquante-deux ans, ayant usé par son hygiène excessive un organisme exceptionnellement vigoureux, et vérifié sur lui-même la doctrine de l'asthénie indirecte ou par épuisement ; Brown, qui faisait consister la vie dans l'incitabilité et son entretien dans l'incitation, qui ne voyait dans la maladie qu'un excès ou un défaut d'incitabilité, une diathèse de sthénie ou d'asthénie, et qui faisait dériver l'asthénie de l'accumulation ou du défaut d'incitation, l'accumulation d'incitation produisant l'épuisement de l'incitabilité — Brown observait au milieu d'une population spéciale, d'une population de buveurs, aussi ses conclusions furent-elles et devaientrclles être que les maladies sont surtout asthéniques. C'est en 1779, en Ecosse, à Edimbourg, que Brown professait ces doctrines. Or savez-vous en quel lieu, à quatrevingts ans de distance, en 1859, un autre grand médecin arrivait à une doctrine thérapeutique concordante, et conseillait les toniques dans les phlegmasies? Vous l'avez vu tout à l'heure, c'est Bennett, c'est précisément un médecin d'Edimbourg. Même milieu d'observation, même résultat doctrinal.

Au contraire Rasori, élève de Brown et tout imbu de ses doctrines — disant seulement excitabilité où son maître avait dit incitabilité, dituhèse de stimulus au lieu de sthénie, diathèse de contro^ stimulus au lieu d'asthénie — au contraire, dis-je, Rasori, vivant sous un autre ciel, en Italie, est entraîné à voir et à enseigner que la plupart de nos maladies sont dues à la diathèse de stimulus et à imaginer la médication contro-stimulante. De sorte que Rasori est un Brown retourné, parce qu'il se trouve au milieu

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d'une population d'absième^, de gens qui ne {boivent guère que de l'eau.

Ainsi, deux hommes de génie, ayant un môme point de départ doctrinal, conçoivent un système nosologique et thérapeutique inverse, simplement parce que l'un observe en Ecosse et l'autre en Italie.

Ceci soit dit pour vous convaincre de cette vérité, naïve à force d'évidence, que, dans votre pratique médicale, vous aurez surtout à tenir compte des milieux : mUieu atmosphérique, milieu social et milieu organique ou microcosme ; ces milieux régentant la forme morbide ou forme symptomatique (adynamique, bilieuse ou inflammatoire), bien que le fond anatomique, la %mn, reste identique; et, pour la pneumonie comme pour la plupart des choses de la vie, la forme dominant k fend.

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