‹ Lecons de clinique medicale, Volume 1Chapitre 216 sur 254 · TRENTE-CINQUIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-CINQUIEME LEÇON

LES HÉMOPTYSIQUES

Hémoptysies et maladies du cœur.

HibMOPTYSiBS ST TUBERGULmATiON PULMONAIRE. *~ Acoouchemenis répétés, allaitement prolongé et tuberculisation. i— Uémoptyaio» et leur traitennent par les vomitifs.— Hémoptysies initiales, concomitantes, ultimes, de la tubereulisation pulmonaire. — Hémoptysies périphymiques et paraphymiques. — Hémoptysie» et épistaxis ohec les tuberculeux. — Apoplexie pulmonaire et pleurésie.

Messieurs^

Nous avons au n<* iû de la Mille Saiut-Cbarles une femme qui est entrée à l'hôpital pour une hémoptysie daU^nt de deui^ jours. A-t-elle craché du sang parce qu'elle est enceinte ? est-ce parce qu'elle est tuberculeuse? est-ce parce qu'elle a une maladie du copur ? Tel est le problème h triple face qui se présente à nous, et qui est assurément l'un de* plu^ complexes qu'on puisse avoir à résoudre.

Et d'abord, s'agit-il ici d'une hémoptysie ou d'une gastrorrhagie? Nous n'insisterons pas sur ce point; tous les auteurs classiques vous donnent les éléments de ce diagnostic d'une facilité banale. Ici, îndice assez probant déjà, le san^; est rejeté à la suite d'efforts de toux. De plus, si vous examinez la masse sanguine contenue dans le crachoir, vous reconnaissez sans peine qu'elle n'est ni homogène, ni cohérente, mais composée d'une série de petites masses secondaires, qui sont évidemment des crachats plus ou moins spumeux, variables d'ailleurs quant h la consis-

780 LES HÉMOPTYSIQUES.

tance et quant à la couleur, cette dernière étant le plus souvent rutilante, quelquefois noirâtre. C'est donc bien d'une hémoptysie qu'il s*agit, et il ne nous reste plus qu'à chercher la solution du problème à triple portée énoncé tout à l'heure.

Or nous avons vu, dans ma leçon X, d'une part, qu'il est une hypertrophie physiologique du cœur créée par la grossesse, et, d'autre part, ce qu'entraîne de péril la grossesse au cas de maladie du cœur. A ce sujet je vous ai dit comment l'hémoptysie pouvait être l'indice accusateur d'une congestion pulmonaire intense et généralisée; et ce que j'ai précisément voulu faire ressortir, c'est le développement facile et méconnu de celle-ci au cas de maladie cardiaque chez une femme grosse (1).

Maintenant, que l'on observe des hémoptysies par le fait des maladies du cœur en dehors de la grossesse, ou par le fait de la grossesse en dehors des maladies du cœur, la chose est de notion * vulgaire ; que l'hémoptysie soit aussi souvent due à des maladies étrangères à la tuberculisation pulmonaire qu'à cette maladie môme. Trousseau l'a sufBsamment démontré, aussi n'est-il pas nécessaire d'insister davantage sur ce point de pratique, de la corrélation des hémoptysies et des affections cardiaques. S'il en était besoin, je vous citerais le fait d'une jeune dame qui, à quelques mois d'intervalle, se mit à cracher abondamment et durant plusieurs jours du sang rutilant, et chez laquelle, cherchant des tubercules que je ne trouvai pas, je rencontrai une insuffisance mitrale que je ne soupçonnais guère. Je vous citerais encore celui d'une autre dame qui, à deux années de distance, et pour avoir passé d'une atmosphère à température surélevée dans celle de la rue, fut prise d'une hémoptysie abondante avec dyspnée suffocante, râles crépitants généralisés, et fréquence très-grande du pouls. Ici encore, c'est par l'hémoptysie et à son occasion, que je découvris une maladie du cœur, et toujours une insuffisance mitrale. Ce qu'il y a d'intéressant dans ces deux derniers cas, c*est que la première de ces deux dames n'a jamais eu d'autre manifestation rhumatismale qu'un violent torticolis, mais qui fut fébrik, et qu'elle a dû avoir en ce même temps l'endocardite

(1) Voir, plus haut, leçon X, Grouun $t Maladks du cœur, p. 17ft et tui?.

HËMOPnSIES ET MALADIES DU COEUR. 781

génératrice de la lésion organique. C'est qu'aussi la seconde dame n'a jamais eu qu'une seule attaque de rhumatisme articulaire subaigu, à peu près apyré tique, et qui ne frappa que les genoux. L'insuffisance mitrale ne saurait d'ailleurs être révoquée en doute chez aucune d'elles, car, chez la première, elle a été reconnue par Trousseau, à qui j'avais présenté la dame en le priant d'ausculter le cœur pour m'en dire son avis, et qui me répondit « qu'il y avait une insuffisance mitrale évidente, caractérisée par un souffle assez intense au premier temps et vers la pointe. » C'avait été dès longtemps mon diagnostic, mais je désirais qu'il fût contrôlé. Et chez la seconde de ces dames le diagnostic a été confirmé par M. Henri Roger et M. Larcher, de Passy.

Pour en revenir à notre malade du n^ 10, cette femme, arrivée au septième mois de sa gestation, a une hémoptysie trèsabondante. Déjà, dans une précédente grossesse, elle a craché du sang au cinquième mois. Eh bien ! y a-t-il chez elle une affection cardiaque? et si oui, celle-ci est-elle la cause de ses hémoptysies ?

C'est affaire d'investigation physique , direz-vous : nous allons bien voir.

J'ai donc ausculté avec soin la région du cœur, et j'y ai trouvé ce que vous pouvez y trouver comme moi : un souffie doux, plus intense vers la base du cœur, et au premier temps de la révolution cardiaque, mais qu'on perçoit aussi, bien qu'affaibli vers la pointe de l'organe.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Que signifient ces souffles ?

Doit-on en inférer que cette femme, qui en est à sa dixième grossesse, dont les huit premières se sont accomplies sans encombre, dont la neuvième et la dixième ont été accidentées par une hémoptysie, a une maladie du cœur; qu'elle doit ces hémoptysies à cette affection ; et que le souffie démontre l'existence de celle-ci? Eh bien, je ne le crois pas, et voici pourquoi :

D'abord au point de vue du souffle : le maximum d'intensité de ce bruit est vers la base du cœur, et le timbre en est doux, quoique intense ; enfin le souffle va en s'atténuant vers la pointe du viscère ; ce qui est bien plus dans les allures du souffie de l'ané-

Uî U8 HÉMOt»TY8I0UES.

mie que dans celles d'un souffle organique* Dans l'espèce, et en supposant une lésion cardiaque, il faudrait rejeter l'insufOsance mitrale, le maximum d'intensité n'étant pas vers la pointe, et l'on ne se trouverait plus qu'en présence d'un rétrécissement aortique possible (souffle au premier temps et vers la base) ; mais ce souffle, au lieu d'être dur et râpeux, est très-doux ; d'ailleurs le pouls, loin d'être petit, est assez développé. Pour toutes ces raisons je rattache ce souffle à l'anémie : à une altération du sang et non à une lésion du cœur.

Et voici pourquoi maintenant je ne crois pas à cette lésion ; au point de vue des antécédents j comme à celui de Vétat génét^al et de l'état local.

Cette femme n'a que trente-cinq ans, et elle est grosse pour la dixième fois. A dix-neuf ans a eu lieu la première grossesse, de sorte que c'est dans l'espace de seize années que cette femme a conçu dix fois. Or nous allons voir quelle a été sa vie physiologique dans cette période de temps.

Neuf grossesses à terme demandent six ans et neuf mois, et comme elle est au septième mois de sa dixième grossesse, ce qui fait sept mois de plus, il s'ensuit que pendant sept ans et quatre mois sur seize années, cette femme a été en état de ges* tation.

Mais de plus elle a nourri chacun de ses neuf enfants, et la nouffiture a été entière , c'est-à-dire qu'elle a duré près d'une année, et quelquefois davantage pour chaque enfant (dix-huit et même vingt mois pour deux d'entre eux). En prenant douze mois d'allaitement comme moyenne pour chaque enfant et en multipliant par neuf, nombre de ceux-ci, nous arrivons au chiffe de seiie ans et quatre mois, c'est-à-dire que, pendant toute la période qui s'est écoulée depuis qu'elle fut grosse pour la première fois^ cette femme a été constamment mère ou nourrice : elle n'a pas vécu un seul instant d'une existence personnelle, indépendante, égoïste, et dans cette continuelle vie à deux, dont elle seule faisait les frais, elle donnait à son associé parasite son sang d'abord, puis son lait.

Mais elle est blanchisseuse, travaillant au jour le jour, su-, bisitnt nécessairement des chômages à l'époque des gésines,

HÉMOPTYSIES nt fUBËRCULtSATtON PULMONAIRE. tll

et voyant ainsi décroître son salaire alors qu'augmentaient ses besoins.

Je n'insiste pas davantage sur l'ineonséquence physiologique d'une telle situation.

Or, messieurs, on peut devenir tuberculeuse par le fait de grossesses répétées, comme aussi par celui d'allaitements trop prolongés. Richard Mortona consacré tout un chapitre de sa Phfhm'ih logie au tabès nutricum a iactattone nimia (1). Il y fait voir que la phthisie est, dans ce cas, le résultat de l'épuisement par le fait de la soustraction trop prolongée du mccus nutriciuSy le lait. 11 est vrai qu'il ajoute aussitôt comme correctif que certaines femmes engraissent en nourrissant, et que même chez quelques-unes la disposition tabide peut disparaître sous l'influence de Tallaitement («non est tamen dissùnulandum [on sent ici le correctif] me tabidam dispositionem lactando curatam interdum observasse»), et il en cite entre autres exemples celui de sa femme, qu'il appelle uxor dilectisstmay avec cette exagération familière au latin. Mais alors il faut que l'appétit reste robuste ou même augmente, et que la nourriture soit plantureuse. Que si» au contraire, l'appétit devient languissant, et que la nourriture soit peu abondante, la femme, recevant moins qu'elle ne donne, s'épuise et devient phthisique.

M. Bouchardat a fait la même observation quant aux vaches laitières de Paris. Soumises à un régime alimentaire excessif et habilement gradué, « ces machines à fabriquer du lait, » suivant la pittoresque expression de ce savant, ou bien engraissent rapidement et fournissent trop peu de lait à celui qui les exploite, ou bien maigrissent en donnant une quantité considérable d6 lait, «de 18 à 20 litres par jour au lieu de 7, qui est le maximum fourni par une vache dans les conditions ordinaires et à une époque éloignée du part. »

Or ces vaches, devenues ainsi galactorrhéiques, ont une soif très-vive, une faim insatiable, et néanmoins elles maigrissent et « toujours, dit M. Bouchardat, des tubercules se développent dans leurs poumons, » ou bien «elles sont enlevées en vingt*

(1) Richard! Morion OperA mêdka, M.DC.XGVI ; PhtMiMogia^ p. 17.

184 LES HÉMOPTYSIQUES.

quatre heures par une pneumonie foudroyante, comparable à celles qu'on observe si souvent chez les glycosuriques fortement atteints. »

Par ce système de dépenses supérieures aux recettes, notre femme du n* 10, aux maternités excessives, est-elle devenue, elle aussi, tuberculeuse? C'est ce qu'il importe de soigneusement analyser.

Depuis la première hémoptysie, qui remonte à deux ans par delà, à l'époque de sa neuvième grossesse, depuis cette première hémoptysie, dis-je, elle n'a pas cessé de tousser, elle qui jamais n'avait connu ce symptôme ; c'est dans ces conditions que survient la grossesse actuelle, la dixième, et voilà qu'elle maigrit, qu'elle perd ses forces, cela depuis trois mois surtout. Enfin elle souffre un peu du sommet droit de la poitrine, et je vous signale ce fait en apparence singulier, son bras droit lui semble Otre devenu plus faible.

Tels sont les phénomènes généraux, fonctionnels et subjectifs. Voyons les signes locaux.

C'est d'abord une diminution de la sonorité et de l'élasticité dans le sommet droit de la poitrine ; puis, dans cette même région, sur un point, une diminution du murmure vésiculaire ; sur un autre, au contraire, une exagération avec prolongement de ce murmure allant jusqu'au souffle, et s'accompagnant de bronchophonie légère ; sur un autre, enfin, de la respiration saccadée, avec quelques buUes fines et sèches à la suite d'un effort de toux.

Comment de tels phénomènes, en apparence contradictoires, se peuvent-ils produire en des points si voisins ? et que doivent-ils signifier?

Rien de plus simple, en vérité, que le mécanisme et la signification. En certains points du parenchyme pulmonaire, des granulations sont assez largement répandues pour diminuer le champ de l'hématose et, par suite, amoindrir le murmure vésiculaire ; assez nombreuses pour augmenter la densité générale et produire la matité à la percussion, et néanmoins trop disséminées, trop isolées les unes des autres pour donner naissance à du souffle. Au contraire, en d'autres points, les granulations, un peu plus conglomérées, augmentent pissez la densité du parenchyme.

Page 1