‹ Leçons de clinique ophtalmologiqueChapitre 11 sur 28 · SUBLUXATION SPONTANÉE DES DEUX CRISTALLINS · texte numérisé non relu

SUBLUXATION SPONTANÉE DES DEUX CRISTALLINS

surtout si l'examen à l'ophtalmomètre démontre la régularité des courbures de la -cornée. Vous savez, en effet, que, lors de l'examen ophtalmoscopique, il suffit de la plus légère inclinaison de laloupesur son axe, pour nous faire voir la papille optique allongée dans un sens ou dans un autre : cela résulte du décentrage de celle-ci par rapport à la cornée et au cristallin de l'œil normal. On pourrait supposer à priori, et cela du reste a été avancé, que l'individu atteint de luxation dût voir deux images, l'une par la portion de pupille dépourvue de cristallin, et l'autre à travers sa lentille ; mais, en règle générale, la dipoplie monoculaire fait défaut, et, ce qui domine, c'est la netteté moindre des contours des objets, d'où résulte une amblyopie plus ou moins grande. La luxation ne serait profitable que si elle était complète, chez des individus fortement myopes : le résultat serait le même que celui de l'extraction du cristallin.

L'intérêt du cas qui nous occupe est, en grande partie, que l'œil droit, siège de la luxation la plus accentuée, offre de l'hypertonie glaucomateuse ; c'est là un fait qui n'est pas fréquent, lors de luxation congénitale. Pour expliquer cette complication, on ne saurait invoquer qu'une hypersécrétion de l'humeur aqueuse par le fait du contact du cristallin avec l'uvée, déterminant l'irritation de cette membrane et, mieux encore, l'obstruction de l'angle iridien : la raison de cette obstruction pourrait être cherchée dans le refoulement de la base de l'iris consécutif à l'obliquité de la lentille, mais comme ce refoulement est partiel, cela ne paraît guère probable; reste une autre explication, l'occlusion du canal de Schlemm par du pigment irien et des cellules migratrices, ainsi que j'en ai souvent trouvé des exemples à l'examen microscopique d'yeux glaucomateux.

Quoi qu'il en soit, une pareille complication mérite qu'on s'en occupe, et, si les instillations répétées de collyres myotiques restent sans effet pour abattre l'hypertonie, il faut recourir sans tarder à une intervention opératoire.

En pareil cas, l'iridectomie antiglaucomateuse serait dangereuse, car, étant donnée la rupture de la zonule, on aurait à craindre l'issue du vitré et une hémorragie profuse grave; c'est pourquoi je donne Ja préférence à la sclérotomie. Le même raisonnement s'applique à fortiori à l'extraction du cristallin transparent.

DIPLOPIE MONOCULAIRE PRÉLUDE DE CATARACTE

Voici une malade, de quarante ans, qui vient consulter pour une diplopie de l'œil droit. Lorsqu'elle regarde une flamme avec cet œil, elle en aperçoit deux superposées dans le sens vertical, l'une, inférieure, nette, etqui doit correspondre à la macula ; l'autre située en haut, beaucoup plus estompée. V = 1/6. Son œil gauche ne voit pas double et l'acuité y est de 1/3. L'examen ophtalmoscopique montre des opacités dans les deux cristallins, niais plus prononcées à droite. C'est à ce fait qu'il faut attribuer cette diplopie qui, dans d'autres cas analogues, peut se transformer en polyopie.

C'est là une notion bonne à retenir, car la diplopie monoculaire précède parfois l'opacité cristallinienne et devient, pour ainsi dire, un signe prémonitoire de la cataracte. Vous concevrez cela sans peine en songeant que l'indice de réfraction d'un ou de plusieurs méridiens

DIPLOPIE MONOCULAIRE PRÉLUDE DE CATARACTE. 215

peut être changé, alors que la transparence de la lentille nous apparaît conservée.

Lorsque je me suis occupé avec mon ancien chef de laboratoire Vasseaux de la cataracte naphtalinique expérimentale, et que nous procédions tous les jours à l'examen ophtalmoscopiquede l'œil, il nous est arrivé de constater un état particulier du cristallin encore transparent : en imprimant au miroir des mouvements de circumduction, on voyait apparaître dans l'épaisseur de la lentille des ombres tournantes, analogues à celles qu'on observe dans le kératocone : ce signe précédait à un court intervalle l'apparition de la cataracte naphtalinique, et nous l'avons expliqué en admettant le changement d'indice de réfraction des différents méridiens du cristallin. On sait du reste que certaines cataractes procèdent ainsi dans leur évolution, par tranches, allant d'un pôle à l'autre, ce qui leur a valu l'épithète de déhiscentes. D'après tout cela, on pourrait donc expliquer la diplopie monoculaire d'origine cristallinienne par une sorte d'astigmatisme irrégulier de la lentille en voie de s'opacifier.

Je me rappelle avoir observé pour la première fois le fait, il y a des années, sur un ingénieur du canal de Suez qui, en sa qualité de mathématicien, avait observé nettement sur lui-même pareille diplopie. Bien que l'ophtalmoscope n'eût pas révélé encore la moindre trace de cataracte, je l'attribuai à la préparation d'un pareil processus. Un des meilleurs ophtalmologistes de l'époque, à Paris, fut d'un avis différent et prescrivit des verres correcteurs qui ne servirent de rien ; or, quelque temps après, la cataracte apparut, se compléta même et fut opérée. Tout cela prouve qu'en pareille occurrence il

faut toujours y penser, et, grâce aux moyens d'investigation actuels, on se rendra compte s'il existe ou non la moindre trace de cataracte. A cet égard, le meilleur mode d'exploration consiste dans l'emploi du miroir ophtalmoscopique muni par derrière d'une forte lentille oculaire de 18 à 22 dioptries de foyer, tout en se gardant de se laisser donner le change, par la constatation de petites gouttes transparentes dans des cristallins normaux.

Je sais bien que certaines diplopies et polyopies monoculaires ont été rattachées à un état pathologique mal défini de la rétine, que l'on observe chez les névropathes, particulièrement les femmes hystériques, et qui, par cela même, peuvent être transitoires. Ici encore, l'examen ophtalmoscopique, pratiqué comme je vous l'ai enseigné tout à l'heure, permet la différenciation avec une cataracte naissante. Pour expliquer ces phénomènes, on en a été réduit à supposer un spasme partiel du muscle accommodateur qui rendrait un cristallin normal astigmate : c'est là un fait qui demande, je crois, à être confirmé.

Vous le voyez, une analyse minutieuse des faits pourra vous permettre dans bien des cas de prédire l'apparition de certaines cataractes, chose qui n'est pas indifférente pour le malade, et qui fait honneur à la perspicacité des cliniciens ; vous ne serez pas tentés en outre d'attribuer au nervosisme ce qui ne lui appartient pas. En supposant que la diplopie monoculaire devienne gênante, vous prescrirez au malade, comme palliatif, le port d'un verre opaque du côté diplope.

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