CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Organes sexuels.
De tous les phéiiomèoes exposés jusqu'ici sur la végétation, il n'en est pas de plus étonnant que la fécondation des ovaires par le moyen des sexes. Il a fallu, pour y croire, toute la certitude des observations, et des expériences faciles à vérifier : autrement on serait porté a regarder cette découverte comme un roman ingénieux sorti de l'imagination des poètes, et a l'assimiler aux brillantes fictions de la mythologie. L'existence des sexes, bien prouvée;, fait naître dans l'esprit une foule de réflexions qui pourraient l'égarer dans son enthousiasme : des organes sexuels faciles a reconnaître, les circonstances qui accompagnent leurs fonctions, l'espèce d'attraction d'un sexe pour l'autre, les mouvemens qui s'exécutent au moment de la fécondation, ajoutent beaucoup aux idées qne Ton s'était formées sur la végétation. Les plantes acquièrent, parmi les êtres vivans, une importance qui semble les élever audessus de certains animaux en qui il n'existe aucun organe sexuel : on serait tenté de leur accorder une légère portion de sensibilité, de mouvement volontaire, les premiers élans du sentiment. Riche matière pour les grands tableaux de la poésie descriptive! mais nous avons ici h peindre la nature telle qu'elle est, et non à 1 embellir par les écarts séduisans de l'imagination. Commençons Î)ar faire connaissance avec ces organes si importans , nous es suivrons ensuite dans l'exécution de leurs intéressantes fonctions.
Dans la plupart des fleurs, on distingue, dans l'intérieur de la corolle et autour d'un axe central, plusieurs tilamens semblables a de petites colonnes, d'un blanc d'albâtre, rangés circulairement, soutenant a leur sommet un petit sachet ou une sorte de capsule d'un bean jaune, fixe ou balancé sur son pivot : elle porte le nom à^ anthère^ son support le nom de filament, et les doux ensemble celui à'étamine (pi. 22, lig. 1,2): c'est l'organe mâle des plantes. L'axe
( »76) central qu'entourent les étamines est l'organe femelle; on le nomme pistil (ipl 22, fig. 9, et pi. 24? %• i ? 2, 6, 7 , 8, etc.) : il est ordinairement composé de trois parties; une inférieure, placée immédiatement sur le réceptacle, et que l'on désigne sous le nom d'ovaire (pi. 24, fig. i >, a) : il s'en élève un filet droit, c'est le stjle (pL 24 , fig. i , ^), qui supporte la troisième partie, nommée stigmate (pi. 24^ fig. I , c), quelquefois a peine distingué du style, surtout quand il ne se présente que comme une petite pointe ou un pore terminai : tel est l'élégant appareil des organes sexuels*
i". Les étamines.
L'organe mâle, sous le nom d'étamine^ est donc composé de deux parties, le filament et l'anthère. La principale fonction du filament est de soutenir l'anthère, et, dans les Heurs hermaphrodites , de la mettre a portée du stigmate, ou , dans les fleurs unisexuelles , de la sortir des enveloppes florales, et de la présenter à l'action des vents, afin que la poussière fécondante puisse en être plus facilement dispersée, et transportée sur les stigmates. Sans doute les filamens sont encore chargés d ouvrir un passage aux fluides qui doivent contribuer à la formation du pollen, de les préparer et de les y verser. Sous ce rapport, il faut bien qu'il y ait une modification différente entre les filamens et les pétales. M. Mirbel dit qu'on observe ordinairement un faisceau de trachées dans le centre des premiers, que quelquefois ils sont creux, comme ceux de la tulipe : quoi qu'il en soit, ces deux or^ ganes sont si rapprochés, que nous avons vu, dans les fleurs doubles, les filamens prendre la forme et la couleur des pétales, ils eu ont d'ailleurs la délicatesse, la même consistance; ajoutons que très-souvent les filamens deviennent également une enveloppe protectrice, surtout pour l'ovaire, cet organe si essentiel pour la propagation des espèces. Il est, dans le premier âge, entouré par les filamens : ils sont rapprochés, appliqués sur lui avec ime précaution toute particulière, tandis qu'eux-mêmes sont défendus par la corolle, et celle-ci par le calice. C'est probablement pour cette fin que la nature a donné à quelques filamens plus de largeur a leur base, comme dans lornithogale, ou qu'elle l'a creUvsée en ciiiiler ou en écaille concave, comme dans la cam-
( 177 ) panule, etc. Pour d'autres plantes, elle a plus fait, elle a réuni les filaraens en un seul corps; elle en a formé une membrane, une sorte d'étui qui enveloppe l'ovaire en totalité, comme dans les malvacées, les lés^umineuses, etc. (pi. 22, fig. II ); dans d'autres espèces, ils ne sont réunis qu'a leur base.
La forme du filameut n'est donc pas indifférente pour l'observateur : il y reconnaîtra un but particulier relatif a la position des autres parties de la fleur , particulièrement à celle du pistil; cette forme pourra fournir d^'assez bons caractères, et je suis très-persuadéque, dans la même espèce, on ne trouvera pas des individus avec des filamens élargis a leur base, et d'autres individus munis de filamens cylindriques dans toute leur longueur : cette seule différence suffirait pour caractériser deux espèces, et empêcher de les confondre, quelle que soit d'ailleurs leur ressemblance.
Le filament est cylindrique , c'est-a-dire égal dans toute sa longueur : c'est la forme la plus commune 5 capillaire, de la finesse d'un cheveu, comme dans le plantain, les graminées, etc.; toruleujc on noueux ^ renflé en nœuds de distance en distance, le sparmannia ; géniculé ou coudé, plié en genou, le mahcrnia piunata ; crénelé , marqué, du côté intérieur, de sillons transversaux qui forment des crénelures, dans Portie, le broussonetia : ces crénelures, d'après l'observation de M. Mirbel, favorisent la délente des filets, qui sont courbés en ressort avant l'épanouissement ; en spirale ou en tire-bourre, Yhirtella; cunéiforme ^ eit coin, le thalictron; suhulé ou en alêne, l'érable, la tulipe , gladiéj a deux tranchans, le balisier; plane dans l'ail; en forme de pétale, c'est-a-dire mince, élargi et coloré comme un i^éiale y fourchu , comme dans plusieurs espèces d'ail; aigu'^à son sommet; ohtus ^ échancré ^ bi-tridenté, capité, etc.
Uanthère est l'attribut essentiel de Félamine; le fdament n'en est que le support (pi. 22, fig. i , a, Z>, et fig. 2) : c'est dans l'anthère que réside le pollen fécondateur; dèsqu'il manque l'ovaire reste stérile. Si l'anthère pouvait s'offrir a nos regards telle qu'on la voit au microscope, et si cet instrument pouvait tiùpler, quadrupler, etc., la force de la vision, nous pourrions peut-être pénétrer dans ces mystères de fécondation qui se cachent a notre intelligence; nous verrions sans doute des organes de formes très-vaiûées, et
les ressorts secrets qui les mettent en activité; mais lu simple vue nous apprend peu de choses, et cependant ce peu nous étonne quand nous savons l'observer.
L'anthère se présente à Textérieur sous l'apparence d'une petite capsule ordinairement a deux loges ou a deux lobes, tantôt fortement accolés l'un contre l'autre sans aucun corps intermédiaire, tantôt réunis par le moyen d'un corps épais, charnu, très-court, quelquefois d'une longueur remarquable, comme dans la sauge : M. Richard lui a doimé le nom de connectif {^\. 22, fig. 5, «). Chaque lobe ou capsule est un sac membraneux, divisé intérieurement par une cloison mitoyenne, et marqué a sa superficie d'une suture correspondanie a la cloison. A l'époque de la fécondation, les deux lobes s'ouvrent par deux valves, et laissent échapper le pollen sous la forme d'un petit nuage pulvérulent (pi. 22, fig. i5). Quelques faits particuliers observés et cités par M. Mirbel, tant sur l'anthère que sur le pollen qu'elle renferme, donneront sur cet organe des idées plus étendues qu'une simple définition : j'en vais présenter les plus remarquables.
« Les anthères du thuya , du cyprès . du genévrier, etc. , sont remarquables par leur extrême simplicité : elles consistent en de petits sacs membraneux , arrondis, à une loge, qui se déchirent plutôt qu'ils ne s'ouvrent. La plupart de ces anthères sont privées de filamens.
« Les anthères du potiron et des autres espèces de la famille des cucurbitacées sont linéaires et repliées sur ellesmêmes, comme im N dont les jambages seraient rapprochés (pi. 22, fig. TO).
« Les anthères des solanum , des casses, des mélastomes, des rhododendrum, etc., ne s'ouvrent point dans leur longueur, mais se percent a leur sommet (pi. 22, fig. 3).
« Les anthères des lauriers, des épines-vinettes , etc., s'ouvrent par de petits opercules qui se lèvent comme des soupapes (pi. 22, fig. 4).
« Dans les malvacees, les mo\knç^ {verbascum) , la lavande, l'anthère prend la forme d'un rein par la réunion et la confluence des deux lobes.
« Dans le lis, l'yucca, le datura, etc. , le connectif tient les deux lobes rapprochés , mais non pas réunis (pi. 22, fig. 1,2).
« Le connectif se relâche, pour ainsi dire , dans le thymus pataviims^ et il permet aux lobes de s'éloigner l'un de l'autre. Un relâchement analogue, mais beaucoup plus prononcé, se montre dans la sauge : le connectif, très-allongé , est attaché en travers sur le filament, et porte un lobe à chaque extrémité (pi. 22, fig. 6). La forme étrange des étamines des mélastomes provient aussi du développement considérable que le connectif acquiert.
« Dans le hœmpferia, le hegonia^ Vanona, etc., les lobes sont attachés le long des côtés du filament, lequel remplit alors les fonctions de connectif. En général la face antérieure des anthères regarde le centre de la fleur ; cependant les anthères du mahernia^ de Vhernianuiaj etc., tournent le dos au pistil.
« Les anthères, dans les plantes d'une même famille, ont fréquemment une forme et une organisation analogues ; c'est ce que l'on peut reconnaître en étudiant les rosacées, les cucurbitacées, les malvacées , les graminées, etc. Toutefois , il existe des familles parfaitement naturelles, dans lesquelles les anthères subissent des modifications si considérables, qu'on a peine a y retrouver quelques indices d'un type primitif. Je prends pour exemple le serapias, le iimodorum, Torchis, trois genres de la famille des orchidées.
i.< Le serapias longifolia a une seule anthère dressée, mobile, dont la face^, chargée d'un pollen humide et pulvérulent, est appliquée contre la partie postérieure du style, dans une cavité particulière. Cette anthère a deux lobes bien marqués, et chaque lobe est divisé loiîgitudinalement par ime cloison , en sorte que l'anthère ne s'éloigne pas beaucoup de la forme la plus habituelle à cet organe.
« IjC limodoriim purpureum a une anthère pendante et mobile, dont la face, engagée dans une cavité pratiquée antérieurement a la partie supérieure du style , est partagée en deux compartimeas creusés chacun de quatre fossettes. Le pollen est une masse élastique, divisée en huit lobes j chaque lobe est logé dans une des fossettes de Tanthère : cette organisation n'a presque plus de rapports avec la forme ordinaire ( pi. 23 , fig. 12, I 3 ).
« L'orchis maculé a une anthère dressée, ovale, fixée au sommet du stigmate : elle est divisée en deux lobes, lesquels ont chacun une loge et deux valves. Au fond de cha-
( i8o ) que loge est un pollen d'une structure toute particulière ; c'est un fil élastique, chargé de petits corps pyramidaux, qui, rapprochés les uns des autres par la contraction du fil, offrent une masse ovoïde. Ce fil, au moment où l'anthère s'ouvre^ part souvent comme un ressort, et s'élance hors de la loge. Il y a fort peu de ressemblance entre cette anthère et les deux précédentes, et, si nous poursuivions l'examen des organes mâles dans les orchidées, chaque genre nous offrirait des modifications non moins prononcées.
<c II en est de même de la famille des apocinées. Je citerai la pervenche, le laurier-rose et Fasclépias. Les cinq anthères de la pervenche ne s'éloignent pas de la forme habituelle (pi. 22, fig. 7 ); les cinq du laurier-rose ressemblent aussi, sous beaucoup de rapports, au type ordinaire; mais elles ont cela de particulier, que chacune est surmontée d'un appendice barbu , et est fixée au sommet et a la base du stigmate par deux points différens.
« Les cinq anthères de Fasclépias diffèrent bien davantage du type ordinaire; elles sont larges, sèches, appliquées chacune contre l'une des faces d'un stigmate pentagone, et portées toutes sur un androphore ( un filament) en forme d'anneau : ces anthères ont deux loges ouvertes. Le pollen est composé de dix petites masses oblongues , amincies en fil a leur partie supérieure, et suspendues deux à deux, par cinq corpuscules durs , noirs et iuisans, aux cinq angles du stigmate. Chaque petite masse se rend dans la loge anthérale la plus voisine, en sorte que les deux masses suspendues a chaque angle, sont logées séparément dans les deux anthères contîguës (pi. ^3, fig. ii et i6).
« Nous avons vu les étamines réunies quelquefois par leurs filamens -, elles le sont aussi quelquefois par leurs anthères : les cinq du lobelia, et celles de la plupart des fleurs de la famille nombreuse des synanthérées (des composées), sont soudées l'une à l'autre, par leurs côtés, en un tube que traverse le style (pi. sS, fig. 3, 4? 5, 6); les quatre anthères du melcwpjrum arvense forment aussi un tube, mais il est fermé a sa partie supérieure, et il ne reçoit point le style. L'avortement de l'anthère ou de l'un de ses lobes , et le développement irrégulier du connectif , sont des caractères coustans dans certaines espèces , et c'est a cela qu'il faut attribuer souvent les formes bizarres des anthères.