CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
De la nne des plantes ; phénomènes qui en dépendent.
O'iL suffit, pour obtenir le droit d'être placé parmi les êtres qui jouissent de la vie, d'en parcourir les différentes périodes, d'être muni de tous les organes qui en exécutent les fonctions, on ne peut refuser aux plantes les prérogatives des êtres vivans; mais les plantes repondent-elles, par leur mode d'existence, a l'idée grande, sublime, merveilleuse que nous nous formons de la vie? Existe-t-elle vraiment quand l'être qui en est doué n'a ni la conscience de son existence, ni aucune sorte de volonté; quand il ne sent ni plaisir, ni douleur; quand il ne remplit les i^onctions vitales, en quelque sorte, que comme l'aiguille qui trace sur un cadran les minutes et les heures?
A la vérité, la plante a des fonctions organiques qui lui donnent de grands rapports avec les animaux : comme eux, elle est toute entière renfermée dans la semence, tel que le fœtus dans le sein de sa mère; elle offre, dans l'embryon, les linéamens de tous les organes qu'elle doit produire successivement. Dès qu'elle est animée par ce mouvement intérieur qui ne cessera qu'a la mort du végétal, elle développe peu à peu toutes les parties nécessaires a son entretien, à son accroissement; elle reçoit et absorbe des alimens; elle se les approprie, et les convertit en sa propre substance. Faible dans le premier âge; parée, dans Tage adulte, de toutes les grâces de la jeunesse, elle présente, sous les formes les plus séduisantes, de nouveaux organes, ceux de la reproduction , deux sexes distincts, comme dans les animaux; un pollen fécondateur, un ovaire fécondé; enfin elle termine son existence par la maturité des fruits.
Cet appareil merveilleux d'opérations nous force de reconnaître, dans les végétaux, une existence vitale; mais la vie est une de ces expressions vagues qu'il est autant impossible de définir que de comprendre : tâchons du moins de nous entendre, et de connaître de quelle sorte de vie jouii^sent les
9^ Lnraison^
plantes , en la comparant a celle des êtres d'nn autre ordre qui en sont également doués ^ mettons-les aussi en parallèle avec les substances inorganiques : ce rapprochement nous donnera une idée plus exacte de la vie dans les végétaux.
Sans cet appareil organique par lequel les plantes croissent et accumulent la matière végétale; sans cette reproduction merveilleuse des individus par les semences , les plantes y considérées dans leur forme extérieure, pourraient être presque assimilées aux formes cristallines des minéraux. Elles n'en diffèrent point sous le rapport du sentiment, puisque rien ne nous prouve qu'elles soient susceptibles d'aucune impression de douleur ou de plaisir, leurs mouvemens n'étant dirigés par aucune volonté déterminée^ mais par une simple attraction, comme je le dirai ailleurs. Les plantes n'ont donc été rangées parmi les êtres vivans qu'a cause de leur mode d'accroissement.
Les minéraux, comme nous l'avons déjà dit, ne croissent que par juxtn-podtioii , c'est-à-dire par l'addition de parties similaires toutes formées : c'est une molécule , un grain de sable ajouté a un autre, puis à un autre, etc., unis ensemble par une force d'adbésion encore peu connue ; d'où résultent des masses d'une grosseur indéfinie. Ces masses inertes ne renferment en elles aucun principe d'altération ; elles peuvent être séparées, mais non détruites : qu'elles soient divisées presque à l'infini, ce sera toujours le même minéral jusque dans la plus petite portion; il n'y aura de différence que dans le volume, à moins qu'elles ne soient attaquées par des dissolvans, qui les font passer à un autre état par l'effet d'une nouvelle combinaison. 11 n'existe, dans ces masses inactives, aucun mouvement particulier, aucun acte qui tienne à la vitalité, point de reproduction, point de destruction nécessaire, mais amenée serdement par des causes accidentelles. Ces «lasses dureraient éternellement, si leurs principes constituans n'étaient séparés par cette force toutepuissante de l'attraction élective.
Il n'en est pas de même des plantes, elles ne reçoivent point, toutes formées, les parties similaires qui les constituent, mais elles les forment elles-mêmes par l'absorption habituelle des fluides alimentaires qui les entourent , par cette puissance inconnue qu'on a nommée/b/re vitale. Leur dimension est bornée selon les espèces : un faible arbrisseau
( 245 ) du deux ou trois pieds ne deviendra jamais un arbre déliante futaie; jamais l'humble bruyère ne rivalisera en grandeur avec le chêne. Il est donc une cause secrète qui borne l'accroissement dans les végétaux : celui des minéraux n'a point de bornes.
. Le mouvement est presque habituel dans l'intérieur des végétaux; la sève s'y balance ; de nouvelles parties font continuellement des efforts pour en sortir; elles déchirent j'écorce, se montrent et se développent; enfin la plante ^ depuis sa naissance jusqu'à sa mort , parcourt toutes les périodes de la vie. Ne cherchons aucun de ces phénomènes dans les minéraux. Les plantes en diffèrent donc par leur mode d'accroissement , par leur grandeur déterminée selon les espèces, par leur mouvement, par le terme fixé pour leur existence , par les principes de destruction qu'elles renferment en ellesmêmes, par les nouveaux produits qu'elles ont créés pendant leur durée, par ceux que fournit leur décomposition après leur mort, et qui les transporte dans le règne des minéraux pour être ajoutées à leur masse. Ce qui rapproche les végétaux des minéraux, c'est que la plante, au milieu de ses fonctions, n'a pas plus de sensibilité que la pierre brute: c'est une machine dont les opérations nous étonnent, mais ce n'est rigoureusement qu'une machine organisée. Ce grand phénomène de la vie ne se manifeste dans les plantes qu'aux yeux de l'être pensant qui sait l'observer : il semble que la nature, en créant les végétaux, ait voulu en quelque sorte esquisser la vie, ébaucher les premiers linéamens des êtres vivans, essayer la forme des organes, y imprimerie mouvement, les mettre en jeu pour parvenir ensuite, par la création d'êtres plus parfaits, a en former qui soient susceptibles de recevoir des sensations, de les sentir , et de diriger leurs mouvemens a volonté. C'est ainsi qu'en continuant ses essais . passant des végétaux aux animaux , elle est parvenue, par des nuances graduées dans la longue série des êtres, a développer i dans l'homme le suprême degré de l'existence. Chez lui, la vie ne consiste plus uniquement dans ces organes, dans ces mouvemens involontaires, dans cette influence des causes physiques qui produisent, entretiennent toutes les fonctions vitales. Dans l'homme, la véritable vie est toute entière dans sa pensée, dans cette faculté intellectuelle qui nous donne la conscience de notre existence , dans cette volonté qui nous
rend maîtres Je nos actions : telle est la vie par excellence, le plus grand, le plus profond, le plus inexplicable de tous les mystères. La vie! qui nous donne non-seulement la jouissance de nous-mêmes, mais encore qui nous attache a tout ce qui nous entoure; c'est par elle que le grand spectacle de la nature frappe nos regards , c\\\e nos idées s^élancent, plus rapides que l'éclair, d'un pôle k l'autre; c'est par elle que la pensée comprend et saisit, dans un instant incommensurable, Tensemble des mondes, toute la vaste étendue de l'univers, et se perd dans l'infini.
Cette gradation dans l'ordre de la vie, selon les différens êtres, est très -remarquable sans doute; mais la nature n'a pas besoin d'essais pour la perfection de ses oeuvres : ils sortent de ses mains aussi parfaits qu'ils peuvent l'être. C'est de cette variété^ des attributs gradués de ses productions que résulte la sublimité de ce grand spectacle qu'elle nous présente dans la constitution des mondes, dans la coordonance des êtres qu'ils renferment, dans ces passages alternatifs de la matière brute à la matière organisée; c'est avec ces fluides subtils dont se compose notre atmosphère que la nature a voulu créer tous les corps, tant bruts qu'organiques ; mais pour soumettre ces élémens, en quelque sorte intraitables, qui flottent en liberté dans l'immensité de l'espace; pour les amener au but de ses opérations , il lui a fallu créer une puissance, a nous inconnue, qui vienne s'en emparer, les fixer, les combiner, en un mot en faire une matière solide; car l'expérience nous apprend que^ quoique sansce?se en contact, il n'existe entre eux aucune attraction élective propre à les réunir pour en former des corps bruts ou organiques.
Si maintenant nous considérons, dans les plantes, les organes propres a cette étonnante opération, nous verrons qu'elles ont le degré d'existence qui leur convient. Destinées à absorber les fluides de l'atmosphère, elles n'ont aucun besoin de ces organes digestifs que l'on reconnaît dans les animaux : constamment entourées des élémens de leur nourriture, munies de pores pour s'en emparer, le déplacement leur était également inutile, ainsi que le sentiment de l'existence pour la recherche de leurs alimens. S'agit-il de la fécondation ? la natuje a rapproché les sexes; elle les a, ou renfermés dans la même fleur , ou, lors(]^u'ils sont séparés,
( 247 ) elle a chargé le zépliir de transporter, sur les fleurs Femelles, la poussière fécondante des fleurs mâles.
Il n'en est pas et n'en peut être de même des animaux : les uns se nourrissent de végétaux , les autres des animaux qui s'en repaissent Les alimens ne viennent pas les trouver ; il faut qu'ils aillent les chercher , qu'ils se déplacent , qu'ils fassent un choix ; ces alimens ne sont plus des fluides qu'il suffit d'absorher : ce sont des siibstances solides qu'il faut diviser, broyer, déchirer : de là s'ensuit la nécessité d'un système d'organes propre a toutes ces opérations ; un instinct particulier pour voir et sentir, distinguer et saisir les alimens convenables. Souvent il les leur faut disputer au risque de leur propre vie : de la une suite d'attaques, de défense; de la ce sentiment intérieur qui les porte a fuir le danger, a écarter, a détruire leurs ennemis. La nature leur a donc donné, a raison de ces fonctions, un degré de vie bien supérieure a celle des végétaux ; elle leur a donné la conscience de leur existence, qui les rend maîtres, jusqu'à un certain point, de leurs mouvemens et de leurs actions. Ce mode d'existence est gradué, selon les besoins, depuis le polype jusqu'à l'homme; gradation admirable, qu'il nous serait bien agréable de pouvoir parcourir dans tons ses détails, s'il nous était permis de sortir de notre sujet.
Bornons-nous à remarquer que le degré de perfection dans la vie dépend de l'étendue du sentiment intérieur, par conséquent du degré de l'intelligence; que celle-ci, d'une autre part , est relative à l'organisation , et par suite aux fonctions que chaque espèce d'animal doit remplir. Nous trouvons dans le polype, animal qui se rapproche le plus des végétaux, un canal digestif, une action presque spontanée pour s'emparer de la proie qui doit le nourrir, une véritable digestion. Si, dans cette fonction, l'animal éprouve quelques sensations, comme il est à présumer, il faut avouer qu'elles sont bien faibles, presque nulles : la sensation est plus forte dans les mollusques, plus encore dans les insectes, dans les vers, les reptiles, dont les opérations plus nombreuses doivent augmenter le sentiment intérieur. Leur intelligence, plus développée, se montre dans la recherche de leur nourriture, dans leurs attaques et leur défense, dans l'accouplement et le choix d'un lieu convenable pour y déposer leurs œufs; mais quelle étendue cette intelligence n'acquiert-elle pas
dans les oiseaux, dans les mammifères, non-seulement pour la recherche et le choix de leurs alimens, mais encore dans leurs comhats, dans la construction de leurs demeures, surtout dans l'acte de l'accouplement et dans l'éducation des petits! Plus ces derniers exigent de soins, plus le sentiment de l'existence prend d'extension. Dans les insectes et les reptiles , toute la prévoyance se borne a déposer leurs œufs dans l'endroit qui convient le mieux aux nouveau-nés pour la température et les alimens : cela fait, ils sont abandonnés aux soins de la nature. 11 n'en est pas de même des oiseaux et des quadrupèdes : les petits, après leur naissance, ont encore besoin, pendant plus ou moins de temps, du secours de ceux auxquels ils doivent la vie : de la la réunion momentanée de ces derniers. Cette réunion amène des devoirs, des travaux, des assiduités, auxquels les animaux, libres et indépendans, ne se soumettraient jamais, s'ils n'y étaient entraînés par un mouvement intérieur, irrésistible et réciproque; par une sorte d'accord et de convenance : il a donc fallu , pour cela , qu'ils pussent faire un choix , s'attacher l'un à l'autre par l'attrait du plaisir; il faut que ce même sentiment retienne le mâle auprès de la femelle pendant l'incubation ou l'allaitement. Elle a besoin, tandis qu'elle remplit ces douces fonctions, d'un pourvoyeur , d'un défenseur, d'un compagnon qui lui allège les détails du ménage et l'ennui de sa captivité. L'éducation finie, chacun reprend sa liberté; la société est rompue, les affections éteintes.
Après avoir exposé les caractères de l'existence vitale dans les végétaux, après avoir démontré que la simplicité de leurs organes, dépourvus de sentiment, étaient aussi parfaits qu'ils devaient l'être relativement au but pour lequel la nature les a destinés ; après avoir suivi le perfectionnement gradué de l'existence dans les autres êtres vivans et sensibles, il est* bien évident que ce n'est que dans les animaux , et surtout dans l'homme, que la vie se montre dans toute sa plénitude. Est-il étonnant, d'après cela, que l'homme, éclairé par l'étude et la réflexion, s'élevaot, par la pensée, au-dessus de tous les objets de la création, pénétré de la grandeur de son être, ne pouvant se comparer a aucun autre qui lui soit supérieur, ait porté ses hautes prétentions jusqu'à croire que tout ce que renferme l'univers avait été créé pour
( '-^49 ) lui? Si les animaux partagent avec l'homme les bienf^nts de la nature, lui seul est doué d'une ame pour les sentir -^ d'une intelligence pour les comprendre ^ d'un cœur pour en adorer Fauteur. Tandis que l'animal broute Therbe des champs, l'homme seul en étudie l'organisation; tandis que le tigre s'abreuve de sang, l'homme ne pénètre dans les organes de la vie que pour en découvrir les élémens. Si sa raison est insuffisante pour lui apprendre ce que devient la pensée après la destruction de son corps , il ose croire qu'elle ne descend pas avec lui dans le tombeau. Le flambeau de l'immortalité brille à ses regards et le conduit dans le sein de l'Éternel !
Si ces réflexions, inspirées par la grandeur du sujet que nous traitons, nous en ont écarté un instant, elles nous y ramènent par l'intérêt qu'elles attachent à l'étude des raj)ports établis entre tous les êtres de la création. Ainsi , après avoir suivi les végétaux dans le développement, la nature et les fonctions de leurs divers organes ^ après avoir reconnu leur existence vitale, il nous reste à les considérer dans les différentes périodes de cette existence; dans leur accroissement, leur grandeur, leur durée; dans les mouvemens dépendans de leur vitalité ; enfin, dans leurs maladies, et dans les causes qui amènent leur destruction. Connue une partie de ce que nous aurions a dire sur ces grands objets a déjà été présentée dans les chapitres précédens, nous nous bornerons ici a qudqnes observations générales.