‹ Leçons de flore (volume 2)Chapitre 27 sur 82 · CHAPITRE VINGT-SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIEME

De l'âge des plantes ; leur durée et leur grandeur; JeVeloppenient de leurs différentes parties. Epanouissement des fleurs.

U NE des occupations les plus agréables pour un solitaire^ et, en général, pour tout homme qui aime a observer^ est celle de suivre le développement des plantes, a partir du moment où elles commencent à sortir de la terre, jusqu'à celui où elles achèvent de mûrir leurs fruits. 11 n'est personne qui n'ait éprouvé cet aimable délassement, par la culture de quelques fleurs. Avec quelle impatiente curiosité nous épions le moment où la jeune plante, déchirant les enveloppes qui l'enchaînent dans la semence, va percer la terre qui la recouvre , et se montrer au grand jour ! Avec quel plaisir nous voyons pointer les premières feuilles, celles qui leur succèdent, les liges dans leur accroissement, le feuillage dont elles se parent , et enfin les fleurs , leur plus bel ornement! Si ce beau phénomène, déjà si merveilleux, était étudié avec un esprit un peu exercé b l'observation , déjà nous reconnaîtrions , dans les premiers développemens d'une plante, ces caractères si tranchans, établis par la nature entre les plantes monocotylédones et les dicotylédones ; nous verrions les jeunes pousses du lis, du narcisse, et surtout celles de l'asperge, avoir déjà, en sortant de terre, toute la grosseur qu'elles peuvent acquérir; nous les verrions cou^ vertes de ces boutons qui doivent produire les branches et les feuilles. Les comparant avec les liges du grand soleil, de la belle-de-nuit, de la capucine, etc., qui n'acquièrent de grosseur qu'à mesure qu'elles s'élèvent, ce simple aperçu nous apprendrait que les premières appartiennent aux monocotylédones, les secondes aux dicotylédones, en y appliquant les caractères que nous avons présentés de ces deux grandes divisions : la suite de leur développement nous eu fournirait de nouvelles preuves.

Ces connaissances préliminaires, en dirigeant l'observation , ajoutent a nos jouissances. Je ne répéterai pas ici ce

que j^ai dit sur l'apparition successive des différentes parties des plantes , qui forment leurs différens âges j mais je reviendrai sur répanouisseinent des fleurs, qui constitue l'âge brillant de leur jeunesse, et qui est attendu avec une si vive curiosité. Déjà le bouton est entr'ouvert; a chaque instant du jour nous en suivons les progrès; nous le voyons grossir, se développer : le matin, à notre réveil, une fleur, dans toute sa fraîcheur, épanouie avec l'aurore, s'offre a nos regards dans tout son éclat : elle semble ajouter a la pureté d'un beau jour, et même influer sur nos dispositions morales, sans nous douter que cet état nous le devons souvent a l'épanouissement d'une fleur. En contemplant ce nouvel être, sorti des mains de la nature, il semble que nous ayons partagé ses travaux d'après les soins que nous en avons pris. Ces jouissances pures et simples, cette tranquillité d'arae, ne sont guère senties que par ceux dont l'existence est attachée à des occupations douces et paisibles : elles fuient ceux que des désirs immodérés de fortune et d'ambition entraînent dans le tourbillon d'une vie sans cesse inquiette et agitée.

Les plantes ne fleurissent pas toutes à la même époque, quand même elles auraient été semées et se seraient montrées dans la même saison ; elles forment , pendant les beaux mois de l'année, un tableau varié de décorations qui se succèdent : les ellébores, les perce-neige, les daphnés sont remplacés parla violette et la primevère; après ceux-ci , paraissent l'hépatique, la giroflée jaune , le lilas, ainsi de suite jusqu'à ce que le colchique dans les campagnes, la reinemarguerite dans nos jardins, nous annoncent la fin de la belle saison. Il en est même qui osent lutter contre les premiers frimas; et déjà la terre se couvre de neige, qu'on voit encore la belle chrysanthème des Indes conserver, dans nos parterres, ses grosses têtes de fleurs panachées. Linné a composé, d'après l'apparition successive des fleurs et le développement des bourgeons, son Calendrier de Flore ^ dont il a déjà été question dans le chapitre douzième.

L'épanouissement des boutons k fleurs s'exécute comme celui des boutons à feuilles et à bois; cependant on a dit et répété que l'épanouissement des boutons a fleurs suivait une marche inverse du développement des boutons à feuilles. Dans ces derniers, les boutons supérieurs sont les premiers a se développer , tandis que , dans les fleurs , ce sont au cou-

C ^53 ) traire les boutons inférieurs qui s'épanouissent les premiers : c'est ainsi que, a quelques exceptions près, l'épi, la grappe, la paiiicule, etc., fleurissent de bas en haut. Il est évident que, dans cette assertion, on a confondu les boutons de chaque fleur isolée ' avec ceux qui renferment la grappe ou la pauicule en entier : ce sont ces derniers qu'il faut mettre en rapport avec les boutons a feuilles ; dès lors on verra que, dans les uns comme dans les autres, les boutons supérieurs sont presque toujours les premiers h. s'épanouir : si ensuite les boutons à fleurs produisent un épi ou une grappe, il sera vrai de dire que les fleurs qui composent l'épi ou la grappe, s'épanouissent de bas en haut j mais n'en est-il pas de même des feuilles dans les boutons a bois? Les inférieures ne sont-elles pas aussi les premières a se développer? D'où il suit que, pour rendre la comparaison exacte, il faut comparer le bouton à bois avec le bouton à fleurs ( et non avec le bouton de /leurs)', puis l'ordre du développement des feuilles sur le jeune rameau avec celui des fleurs sur les pédoncules multiflores : on reconnaîtra alors qu'assez généralement 1 épanouissement suit le même ordre dans le^uns comme dans les autres, et l'on verra, d'après la progression du développement des jeunes pousses, qu'il ne peut pas en être autrement. Si le contraire arrive dans quelques espèces, il sera assez facile d'en trouver la raison.

Plusieurs phénomènes particuliers sont à remarquer dans l'épanouissement des fleurs : outre les différentes époques de leur apparition, il faut encore distinguer les diverses heures de la journée où elles s'ouvrent et se ferment alternativement pendant toute la durée de leur existence, quelques-, unes exceptées, qui se maintiennent constamment dans le même état. On a , d'après Linné, dressé dans dilférens pays, sous le nom d'horloges de Flore, des tableaux qui indiquent l'heure à laquelle chaque espèce de fleur s'ouvre et se ferme. Linné a nommé : i°.Jleurs météoriques celles dont liieure de répanonissement est dérangée en raison de l'ombre, de l'humidité, de la sécheresse, de la pression plus ou moins grande de l'atmosphère : la grenadille, qui s'ouvre a midi lorsque le ciel est serein, ne s'épanouit qu'à trois heures

' CVst-à-cîire le bouton de fleurs, qu'il faut bien distinguer du bourgeon ou bouton à fleurs : le premier est appliqué à la fleur avant son épanouissement, tel qu'un bouton de rose, d.'' oeillet, etc. (voyez p. loli).

quand il est nébuleux ; i". fleurs tropiques celles qui s'ouvrent le matin et se l'erment le soir; mais l'heure de l'épanouissement avance ou retarde, suivant que les jours augmentent ou diminuent; o°. en^w^ fleurs équiuo.xiaîes celles qui s'ouvrent k une heure fixe et déterminée , et le plus souvent se ferment a la même heure.

Ces tableaux, en nous indiquant les diverses situations des fleurs, que Linné appelle leur état de veille et de sommc;!r, nous annoncent de plus en plus les soins qu'a pris la nature pour garantir , des impressions variées de l'atmosphère, ces orî^anes si délicats , destinés pour la reprodnclion des espèces; mais ces heures de veille et de sommeil varient beaucoup , soit par la température des différens climats , soit, dans le même, selon l'état de Fatmosphère, humide ou sec , froid ou chaud , nujîgeux ou éclairé par le soleil ; autant de circonstances qni changent presque toujours l'heure de l'épanouissement et du sommeil des fleurs. Les fleurs semi-flosculeuses, telles que le pissenht, le salsifis, etc., s'ouvrent le matin et se ferment dans l'après-midi '5 les mauves s'ouvrent avant-midi; quelques ficoïdes (mescmhriaiithemum ^ Lin. ) , la sabline rouge , le souci des champs, dans le milieu du jour, et se ferment entre quatre et cinq heures du soir : vers la fin du jour, s'ouvrent la belle-denuit {mirahilîs jalapa, Lin. ), le silène noctiflora\, le caclus f^randiflorus j etc.; ils se ferment le matin au retour du soleil.

Personne n'ignore la différence qui existe dans la durée et la grandeur des végétaux, selon les espèces : le nostoc ne vil que quelques heures; plusieurs champignons ont à peine lin jour d'existence; d'autres ont parcouru en quelques semaines le cercle entier de la vie. Parmi les plantes dites «//iiuelleSj les unes naissent et meurent en une seide saison : telles se montrent au retour du printemps , qui déjk ont cessé de vivre aux approches de l'été; d'autres prolongent leur existence jusqu'en automne ; celles qui prennent naissance dans celte saison , peuvent vivre un an. Les plantes hisan^ nuelles ont besoin de deux ans avant de pouvoir se reproduire par leurs semences : elles ne fleurissent et ne fructifient que la seconde année; mais c'est particulièrement aux arbres que la nature a accordé la plus longue existence. Parmi les individus de la même espèce, les uns vivent cent ans,

d'autres moins, d'autres plusieurs siècles : il eu est même dont la durée étonne rimagination. On cite, et j'ai vu , dans la forêt de Montmorenci, un cornouiller auquel on attribue une existence de plus de mille ans : il indignait, d'après dVnciennes chartes, la séparation des bois du duché de Montmorenci , de ceux du prieuré de Sainte-Radegonde.

(c L'arbre appelé en Chine sùnnich^ dît Adanson, c'està-dire arhrç de mille ans, prouve assez qu'on connaît, dans ce pays , des arbres d'une durée qui passe i'imaginalion 3 aussi c'est dans ce même pays, dont les peuples paraissent les plus anciens du monde connu , et qui par conséquent peuvent avoir plus de notes sur l'antiquité , que croissent les plus gros arbres cités jusqu'ici, tels que celui de cent trente pieds de diamètre. Lanson, au rapport de Rai, s'est efforcé de prouver que le poirier et le pommier, qui ne sont dans leur vigueur qu'à trois cents ans, doivent en vivre neuf cents. Les chênes ne sont dans leur force que vers deux cejits ans, et Ton sait que les arbres, en général, se conservent dans le même état au moins aussi long-temps qu'ils ont été à prendre leur entier accroissement, et qu'ils demeurent encore autant à dépérir : en sorte que le chêne doit durer au moins six cents ans. Joseph rapporte (livre v, chap. 3i delà Guerre des Juifs) que l'on voyait de son temps, à six stades de la ville d'Ebron, un térébinthe, qui existait, dit-il, depuis la création ; Pline ( dans le seizième livre de son Histoire naturelle, chap. 44) cite un certain nombre d'arbres tous remarquables par leur haute antiquité.» A ces remarques, M. Adanson ajoute qu'il a rencontré aux îles de la Madelène, près du cap Vert, plusieurs baobabs sur lesquels il y avait des inscriptions de noms hollandais , tels que celui de Rew, et plusieurs noms français dont les uns dataient du quatorzième, d'autres du quinzième siècle. Ces arbres, quoique âgés de plusieurs centaines d'années , étaient encore très-jeunes, n'ayant alors qu'environ six pieds de diamètre; Adanson en a observé beaucoup d'autres qui avaient depuis vingt-cinq jusqu'à vingt-sept pieds de diamètre, et qui ne paraissaient pas vieux.

Ces dernières observations nous donnent également l'idée de la grosseur et de la hauteur à laquelle peuvent parvenir les troncs de certains arbres : je rapporterai encore, a ce sujet, des faits cités par Adanson sur le 'témoignage d'au-

( 256 ) leurs dignes de foi. Pline, dans son Histoire naturelle , parle d'une yeuse ou chène-verl qui, d'une seule souclie, avait produit dix tiges, chacune de douze pieds de diamètre : le même auteur dit qu'il y avait en Allemagne des arbres, qu'il ne nomme pas, si gros, que leur tronc creusé formait des canots du port de trente hommes. Mais que sont ces arbres, dit Adanson, en comparaison des ceiha ou henten ' delà C(ke d'Afrique, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, dont on fait des pirogues de huit à douze pieds de large,, sur cinquante a soixante pieds de long, capables de porter deux cents hommes, et du port ordinaire de vingt-cinq tonneaux ou cinquante mille pesant. Rai parle, d'après Evelin, d'un tilleul, mesuré en Angleterre, qui, sur trente pieds de tige, avait au moins seize pieds de diamètre, et qui surpassait infiniment le fameux tilleul du duché de Wirtemberg, qui avait fait donner à la ville de Neustat le nom de Nieustat aiider s^rossen Liiidern : ce dernier avait environ neuf pieds de diamètre ; le tour de sa tête avait quatre cent trois pieds . 5ur une largeur de cent quarante-cinq pieds.

Rai dit encore avoir vu en Angleterre plusieurs ormes de trois pieds de diamètre, sur une longueur de plus de quarante pieds ; il rapporte encore qu'un orme a. feuilles lisses^ de dix-sept pieds de diamètre, sur environ cent vingt pieds de diamètre a sa tête, ayant été débité , sa tête seule produisit quarante-huit chariots de bois a brûler, et que son tronc , outre seize billots , fournit huit raille six cent soixante pieds de planches. Ou a vu, dans le même pays, un orme creux, a peu fihs de même taille, qni servit long-temps d'habitation à une pauvre femme qui s'y retira pour faire ses couches. Plot, dans son Histoire naturelle d'Oxford^ fait mention d'un chêne dont les branches, de cinquante-quatre pieds de longueur^ mesurées depuis le tronc, pouvaient ombrager trois cent quatre cavaliers ou quatre mille trois cent soixantequatorze piétons. Au rapport de Rai, on a vu, en Westphalie, plusieurs chênes monstrueux, dont Tun servait de citadelle, et dont l'autre avait trente pieds de diamètre, sur cent trente de hauteur. On a vu des saules creux qui avaient au moins neuf pieds de diamètre. On cite le fameux poirier

' Serait-ce \ebomhax ceiba, Lin., ou plutôt \ebomhax heptcphyllum? Ce dernier croît dans les deux Indes : son tronc , de cinquante pieds de haut, a quelquefois six pieds de diamètre à sa base.

(l'Exford, en A..^lelerre, qui, au rapport d-Evelin , avait plus de six pieds de diamètre, et qui rendait annuellement sept muids de poiré.

La hauteur de certains arbres n'est pas moins étonnante que les dimensions de leur grosseur : Adanson remarque que les plus grands arbres ne se trouvent pas communément dans les pays les plus froids, ou les mieux cultivés, ou les plus peuplés, mais, pour l'ordinaire, dans les climats les plus chauds, ou dans les terres en friche et abandonnées, ou sur les montagnes. Pline cite un mât de cèdre de l'île de Chypre , de cent trente pieds de long, sui' cinq pieds et plus de diamètre; Matthiole rapporte également qu'il y a, dans cette même île, des arbres de cent quarante quatre pieds de tige. Rai raconte, dans son Histoire générale des plantes ^ qu'on vo3^ait de son temps, en Westphalie, des chênes de cent trente pieds de hautenr. Il est encore question, dans Pline, d'un mélèze de cent vingt pieds de tige, sans compter le faîte, garni de ses branches, qui avait encore cent pieds de longueur. On a calculé que le rotang, qui, en serpentant, embrasse par sa tige les arbres des forêts, pouvait avoir trois cents pieds et plus de longueur ; M. de Huraboldt , dans ses Table au jc de la nature^ rapporte que les tiges élancées et lisses du palmier jagua, atteignent une hauteur de cent soixante a cent soixante-dix pieds ; Peyron attribue à quelques eucalyptus de la Nouvelle-Hollande, cent soixante à cent quatre-vingts pieds de hauteur, sur une circonférence de vingt-cinq a trente ou trente-six pieds. Si, de ces géants de nos forêts , de ces arbres k grandes dimensions, nous descendons jusqu'aux plus petites, nous verrons les végétaux diminuer, par des nuances successives, de grandeiu^, de dureté, de mollesse, et nous arriverons jusqu'à des individus qui ont a peine une demi-ligne, tels que plusieurs espèces d'urédo, d'œcidium, de sphéries, toutes plantes parasites qui se montrent, sur les tiges et les feuilles des autres, comme autant de points ou de petites pustules qu'on a long-temps méconnus , et qui semblent à peine mériter le nom de plantes.

Cette grande inégalité dans les dimensions de petitesse ou de grandeur, et surtout de durée, tient à des causes que la physique peut expliquer jusqu'à un certain point; mais ces causes elles-mêmes sont dépendantes, soit pendant la vie des plantes, soit après leur mort, d'un but plus général dans

( -258 ) Tordre de la nature. Rappelons-nons qu'un grand nombre de plantes favorisent, pendant leur vie^ la vée^étaiion de beaucoup d'autres, qu'elles protègent, garantissent et abritent : elles servent de nourriture, de retraite à lui grand nombre d'animaux , qui. pans elles, cesseraient d'exister, et dont la race raème serait détrnite. Après leur mort, elles devien .eut, par leur destruction, le berceau d'une nouvelle génération de végétaux, en leur fournissant une plus grande abondance de terre végétale; elles enrichira ent la surface du globe de substances minérales, de gaz, de ilnides, de sels concrets, d'buile, etc., qui elles-mêmes, par d'autres combinaisons , et avec les produits des animaux , entrent comme principes dans un gi^nd nombre de substances minérales. Je ne m'arrêterai point ici a développer les conséquences intéressantes qui résultent de ces liantes considérations, et dont j'ai déjà parlé ailleurs , mais qu'il était nécessaire de rappeler ici : je me bornerai h faire connaître, par quelques aperçus, la liaison qui se trouve entre la durée relative des végétaux , et le but ultérieur auquel la nature les a destinés.

C'est particulièrement aux plantes lierbacées et annuelles qu'elle a confié le soin de préparer, par leurs débris, ce terreau qui doit par la suite recevoir les végétaux ligneux. Si ces plantes avaient une existence trop prolongée , elles se renouvelleraient bien moins fréquemment; leurs débris, attendus trop long-temps, ou fournis en trop petite quantité, arrêteraient, pendant long-temps, l'apparition des grands végétaux; les terrains nouveaux, les îles récemment sorties du sein des eaux, seraient privés du plus bel ornement de notre globe, de ces grandes et vastes forêts, indispensables ^'ailleurs pour l'entretien delà végétation : aussi , lorsque la 2)atnre veut fertiliser un sol jusqu'alors infécond, après y avoir posé les fondemens de la végétation par une succession rapide de lichen et de hjssuSj elle n'y fait croître d'abord que des plantes, la plupart annuelles, qui, en se renouvelant très-souvent, forment en peu d'années une couche de terreau suffisante pour y recevoir les plantes ligneuses.

Mais il est d'autres plantes d'un ordre inférieur, qui cependant durent très-long-temps , et semblent contredire ces grandes vues : ce sont les mousses, productions étonnantes par la ténacité de leur vég'étation. Ne pouvant guère exister

( '-^59 ) qu'à romLre et dans l'iiumidité, elles se flétrissent et se dessèchent dans les temps trop secs, ou lorscpie le soleil les atteint de ses rayons : elles paraissent alors frappées de mort a l'époque où les autres plantes se montrent dans toute leur vigueur et leur beauté; mais, au retonr des pluies, ou dans les temps humides et froids, ces gazons flétris se raniment; il pousse, de leurs souches anciennes, des rameaux charges de feuilles et de fructification. Qnel peut donc être le dessein de la nature dans cette sorte de résurrection qu'elle accorde aux mousses Iorsc[ue les autres végétaux sont presque tous dans un état de mort?

Cette apparente contradiction avec ses propres lois n'existe pas sans cause; et si les mousses ont le privilège de reprendre leiu^ action vitale lorsqu'elle cesse pour les autres, c'est moins pour elles que pour les services qu'elles sont destinées à rendre a la végétation : elles couvrent les sols nouveaux où commence a s'établir un peu de terre végétale. Si celle-ci restait h nu, elle serait bieiitôt dispersée, altérée ou décomposée par les vents, la pluie et le soleil a l'époque où la végétation reste suspendue : les mousses qui recouvrent le terrain s'opposent à cette altération , le conservent presque intact, et en augmentent la masse par leurs débris. Les semences déposées dans ce sol, ordinairement à la fin de l'été ou en automne, garderaient difficilement leur vertu germinative jusqu'au retour du printemps; ou bien la plante nouvellement éclose, encore tendre et faible, aurait peine à résister aux intempéries de la saison, si, comme je l'ai déjà dit, cachée en partie dans l'épaisseur des mousses, participant à l'humidité qu'elles retiennent, elle ne trouvait, dans leur sein , un abri et une fraîcheur qui assurent le succès de sou développement. x\joutons que les mousses rendent à peu près les mêmes services aux plantes adultes et vivaces : dans le jXord, elles les défendent du froid; c'est le vêtement d'hiver d'un grand nombre d'arbres : aussi les mousses ne sont-elles nulle part plus abondantes que dans les pays froids.

Mais enfin paraissent, dans ce même sol, ces végétaux ligneux , destinés a vivre des siècles. Tout a été préparé pour eux : aussi ne tardent-ils pas a rendre avec usure aux autres plantes les services qu'ils en ont reçus : celles-ci les ont protégés dans leur développement , ils les protégeront a leur

tour pendant toute la durée de leur existence. Que déplantes qui ne pourraient croître ailleurs, se réfugient dans les clairières des forêts , et vont composer ou embellir ces pelouses délicieuses, qui conservent, a la faveur de l'humidité et de l'ombre, leur fraîcliein- printannière! Quels lieux plus riches en végétaux , que l'intérieur des bois et les terrains qui les avoisir.er.t!

Mais les arbres ont encore a remplir , a l'égard des autres plantes, des fonctions bien plus générales, plus habituelles, plus étendues : leur cime, perdue dans les nues, agitée par les venL'v, ^tire et lixe ces nuages , qui se répandent au loin en pluies fécondes sur les autres végétaux. Partout où les arbres manquent, partout où l'ignorance et la cupidité les ont fait tomber sous la hache, la terre, en peu d'années, est frappée de stérilité; les plantes y languissent, le soleil les dessèche, et les pluies, bien moins fréquentes, sont insuffisantes , surtout pour les végétaux herbacés ; mais comme il faut aux arbres une longue suite d'années pour parvenir à leur état de perfection, s'ils périssaient dès qu'ils l'ont atteint , leur existence serait trop courte pour les services habituels qu'ils ont à rendre. Ainsi tous les êtres de la nature sont, à l'égard les uns des autres, dans une dépendance habituelle : considérés sous ces grandes vues, nous y découvrons la route a suivre dans l'étude des productions naturelles; tandis qu'en tenant chaque objet trop isolé, nous ne voyons plus le charme de l'ensemble, et les plus beaux phénomènes , toujours dépendans du rapport des êtres entre eux , perdent leur plus grand intérêt, nous échappent, ou ne nous frappent que faiblement.

Page 1