‹ Leçons de flore (volume 2)Chapitre 29 sur 82 · CHAPITRE VINGT-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIEME

Maladies , mort des végêtaujc.

jLes plantes subissent enfin le sort de tous les êtres vivans : dès qu'elles ont rempli leur destination , elles périssent , ou plutôt elles cessent d'exister comme êtres organiques ; elles éprouvent un changement qui les fait passer du règne des végétaux dans celui des minéraux. Elles ont brillé un instant, elles ont embelli notre séjour; mais, quoique remplacées par d'autres, nous ne les regrettons pas moins : tout ce qui nous offre l'image de la destruction, même parmi les êtres insensibles, affecte péniblement notre ame. Avec quel cbagrin ne voyons-nous pas se flétrir ces fleurs , objets de tant de soins, attendues avec tant d'impatience , contemplées avec tant de plaisir! Mais enfin tout être organique porte en lui les principes de sa destruction, amenée par ces mêmes élémens qui en soutiennent rexistence. Enchaînés par la force de l'action vitale, ces élémens combattent sans cesse contre elle pour reprendre leur premier état ; si cette action s'affaiblit , si elle est altérée par quelque cause étrangère, ces Huides, presque indomptables , s'efforcent de recouvrer leur élasticité ; une lutte s'établit entre la vie et la mort -, le désordre règne dans les organes; le végétal languit. Est-il jeune et vigoureux , il surmonte le danger ; trop l'aible , il périt ; mais s'il échappe à ces accidens pendant le cours fixé pour sou existence, il ne peut, dans sa vieillesse , quelque prolongée qu'elle puisse être , éviter cette loi impérieuse de la nature, qui soumet a la mort tous les êtres vivans : elle arrive de deux manières, ou a tout âge accidentellement par les maladies, ou dans la vieillesse naturellement par l'altération des organes, après que l'individu a parcouru toutes les périodes de l'existence.

Malgré les précautions employées par la nature pour garantir les plantes des accidens nombreux qui les menacent, elle n'a pu les mettre constamment à l'abri des influences nuisibles de l'atmosphère. Des froids trop prolongés dans l^-^

printemps, trop précoces en automne; de 'longues pluies, une humidité froide, la giêle, les vents, les brouillards, la sécheresse, de trop longues chaleurs , un terrain appauvri , sont autant de causes qui amènent les maladies des plantes: elles ont encore beaucoup à souffrir des plantes parasites; le gui, les orobanches, les cuscutes, etc., en épuisent les sucs nourriciers; les lichens, les mousses, les jongermannes, etc., nuisent souvent a Técorce des arbres par leur trop grand tassement, gênent leur transpiration, y entretiennent une humidité funeste; les plantes grimpantes, qui serrent et entourent les autres végétaux, arrêtent leurs progrès, les déforment par des bourrelets, les privent souvent d'air et de lumière; des milliers d'insectes dévorent les jeunes bourgeons , ou placent, soit dans la substance des feuilles ^ soit dans le sein des fleurs, et surtout dans Tovaire encore jeune, ces larves avides qui dévorent les fruits avant leur maturité. Mais ici ces ravages, comme nous l'avons déjh dit, sont, en quelque sorte, dans l'ordre delà nature : ils contribuent à maintenir le nombre des plantes dans une proportion convenable; d'une autre part, ils donnent lieu à des espèces de monstruosités, à des excroissances charnues, à des protubérances, telles que la noix de galle du chêne, le bédéguar du rosier, etc.

Les maladies des plantes sont partielles quand elles n'affectent que quelques parties séparées, comme les branches, les feuilles, les organes sexuels, les boutons, etc. : ces accidens sont assez souvent faciles a réparer par l'amputation ou par quelque autre moyen. Il est, dans la masse du végétal , des ressources suffisantes pour produire d'autres feuilles ^ d'autres boutons; mais si l'individu est trop faible pour réparer ses pertes, il languit et meurt.

Les maladies sont uuh>erstlles quand elles attaquent toutes les parties du végétal, telles que Vétiolenieut^ lorsque les plantes sont privées de la quantité d'air et de lumière qui leur est nécessaire : toufe la plante reste dans un état de langueur et de mollesse qui l'empêche de se développer j les sucs propres perdent de leur activité : c'est alors que l'industrieux cultivateur, tournant à son profit jusqu aux désordres de la nature, adoucit l'amertume ou i'àcreté de la chicorée . du céleri , etc. , en les privant d'air et de lumière. L'aridité du sol produit ce que l'on appelle la roulure ; le

( ^73 ) trop grand froid, la gelwure : quand îe fioid succède a i'Iiumidité, et qu'il amène du givre, si les jeunes plantes en sont couvertes, s'il survient un soleil sans nuages, le tissu végétal se désorganise; les plantes annuelles, les boutons des feuilles dans les ligneuses se noircissent , se dessèchent et tombent en poussière : cette maladie se nomme brûlure. Le chancre^ le blanc fou gueu.x ^ lemielleujr, la rouille, Vej-got, la nielle, les gerçures , sont autant de maladies différentes qui occasionent très-souvent la destruction des individus. Wons sommes forcés, pour nous renfermer dans les bornes de cet ouvrage, de renvoyer, pour ce qui concerne ces maladies , leur cause , leur guérison, aux ouvrages d'agriculture.

Quand la mort des plantes est la suite des maladies qui les attaquent dans le cours de leur existence, elle n'est qu'accidentelle; elle pourrait être évitée : il n'en est pas de même de leur destruction amenée par la vieillesse, celle-ci est inévitable. Long-temps avant son entière destruction , l'individu végétal perd successivement plusieurs de ses organes: les uns disparaissent et se renouvellent, d'autres périssent sans retour ; les uns ne se montrent qu'à certaines époques du développement de l'individu , et ne périssent qu'avec lui , tandis que dans d'autres l'individu leur survit. Ce phénomène, dépendant des causes physiques, tient aussi a cette loi générale de la nature, que tout organe cesse d exister dès qu'il n'est plus utile à Vindividu, et que l'individu luimême périt des quil cesse d'être utile à l'espèce : celle-ci est la seule qui ne soit point assujettie à la loi générale de la destruction; sans cesse elle se renouvelle; tous les phénomènes de la végétation ne tendent qu'a en assurer la durée. Si quelques-unes disparaissent de la surface du globe, comme on a cru l'avoir observé, cette perte est la suite de quelque événement particulier, et non amenée par les lois de la nature.

C'est ainsi que nous voyons périr successivement plusieurs des organes des végétaux, dès qu'ils ont rempli les fonctions pour lesquelles ils étaient destinés : les cotylédons se flétrissent et meurent lorsque la jeune plante peut se passer du premier aliment qu'ils lui fournissent; les écailles, après avoir garanti les bourgeons des rigueurs de l'hiver, s'enir'ouvrent et tonilx;nt an printemps dès que la sève, plus

active , a donné au rameau naissant la force de briser ses enveloppes : les feuilles paraissent à cette même époque , comme autant de suçoirs, pour ajouter à la force, au développement de l'individu , par la nourriture plus abondante qu'elles lui fournissent; elles tombent en automne, après la maturité des fruits, parce que la plante na plus rien a produire pendant l'biver, temps de repos pour la végétation. Si elles persistetït dans quelques espèces, il paraît qu'elles ne doivent ce privilège qu'aux fruits dont la maturité est plus tardive : nous voyons de même les stipules et les bractées , organes accessoires , n'avoir qu'une existence momentanée ; les fleurs elles-mêmes ne se montrent qu'un instant ; elles perdent successivement leur calice^ leurs pétales, les étaraines après la fécondation , ainsi que le style et le stigmate ; enfin, la plante entière, si elle est annuelle , périt après la dissémination des semences; les racines ou une portion de la tige persistent seules dans les plantes bisannuelles; les plantes ligneuses conservent leur bois, leurs rameaux chargés de boutons; tout le reste cesse d'exister; enfin, l'arbre entier, quelque longue que soit son existence , en trouve le terme après avoir joui pendant plusieurs siècles d'une force végétative qui aurait pu faire croire a son immortalité.

RECAPITULATION,

Cette sublime harmonie que nous admirons dans les grands corps de l'univers, nous venons de la retrouver dans les rapports des vég;étaux avec les autres êtres de la nature, dans les rapports d'une espèce avec une autre espèce, enfin dans le jeu des divers organes qui composent leur existence individuelle, ainsi que dans leurs étonnantes opérations. A mesure que nous avançons dans nos recherches, tout ce qui nous entoure change de face a nos yeux , et se présente avec un caractère de grandeur qui se reconnaît même dans 1 herbe en apparence la plus méprisable. Lorsque nous respirions l'air parfumé des bosquets , que nous admirions la majesté des arbres qui nous couvraient de leur ombre ;, que nous nous reposions sur des tapis de mousses , au mdieu des bruyères empourprées , les yeux fixés sur cette variété de fleurs étalées avec luxe a nos regards étonnés ; lorsqu'au milieu de ce spectacle notre cœur attendri se livrait aux douces impressions de ce riant tableau, nous étions loin de soupçonner dans ces herbes, dans ces fleurs que nous foulions à nos pieds , des sources de jouissances qui devaient élever notre ame bien au-dessus des plaisirs des sens, et nous transporter dans un monde de merveilles propres à nous faire oublier, dans le sein de la nature, les tracasseries de la société, et ces passions basses et rampantes qui flétrissent la dignité de Thomme, quoique masquées sous des noms imposans.

C'est pour placer dans cet heureux état de jouissance ceux dont l'imagination est vivement frappée par la contemplation des œuvres de la création, cjue je leur ai présenté ce qu'on avait découvert de plus important dans l'étude des végétaux, et tout ce qu'on pouvait y ajouter par l'observation. En leur traçant la route qui y conduit , j'ai tâché d'arracher quelquesunes de ces épines nitroduites par la foule trop nombreuse des simples nomenclateurs , et j'ai fait voir que, même avant d'arriver au but, il était possible d'y cueillir quelques fleurs. Il n'est pas de science plus sédu. santé lorsqu'on l'étudié dans la nature, mais si nous l'abandonnons pour nous jeter dans le labyrinthe des opinions et des systèmes ,

( -^-6 ) nous suivons nue fausse route-, à la fin de laquelle nous ne trouvons que Tliomme et ses erreurs.

Trois moyens concourent h la perfection et au complément (le cette étude : les yeux, l'esprit et le cœur. Par les yeux, nous jugeons des formes; avec l'esprit, nous en saisissons les rapports et le but; c'est dans le cœur que se réunissent ces douces émotions excitées par la contemplation des cç;uvres du Tout-Puissant. Ces tjois moyens isolés ne nous donnent que des jouissances imparfaites ' : si nous ne voyons que des formes, ce qui est le plus général, elles ne nous conduisent qu'à de froides distinctions , à une sèche nomenclature , à des systèmes ; il faut encore rechercher , dans ces formes , leur destination, les causes de leurs modifications, et leurs rapports dans la cooi^onnance des autres êtres de la nature. Mais toutes ces grandes merveilles perdent le plus puissant de leurs attraits lorsque le cœur n'y entre pour rien : sans lui, l'étude de la nature n'est plus qu'une curiosité froide et stérile, qui Ji'est alors stimulée que par la vaine gloire et l'amour de la renommée. Le cœur seul est le foyer de la véritable jouissance ; c'est a lui que doivent se reporter toutes nos découvertes dans les lois immuables qui dirigent la production des êtres; c'est lui qui, de tout temps, a transporté l'homme sensible au milieu du luxe imposant de la végétation. Que j'aime cette brillante imagination des Grecs, qui peuplaient la nature champêtre de nymphes, de dryades et de syivaicsî Pour exprimer leur enthousiasme, le peindre par des allégories, il fallait plus que des mortelles, il fallait des êtres divinisés, choisis parmi le sexe le plus sédui-

ï Les ouYrages méthodiques publiés sous les noms de Flore et de Specics, etc., ne nous conduisent ordmairement qu''aux noms des plantes par i^exposition de leurs caractères : elles laissent Pimagination et le cœur vides. Il nVst personne qui ne désire acquérir des connaissances plus étendues, tant sur les phénomènes physiologiques, sur le rapport des plantes avec les autres êtres de la nature, que sur leur existence depuis la date de leur découverte, sur les usages variés auxquels elles ont été employées pendant la longue suite des siècles qu'elles ont traversés, sur les faits historiques qui s'y rapportent, les aimables allégories auxquelles elles ont donné lieu, les fêtes qu'elles ont embellies, etc. De pareils détails, en renvoyant pour les descriptions, aux ouvrages classiques, ne pourraient être qu'agréables à consulter, après qu'on aurait décou-s ert le nom de chaque plante : il est étonnant qu'on ne se soit pas encore occupé d'un ouvrage aussi important, surtout pour les plantes susceptibles de pareils détails J'ai osé l'entreprendre; je me propose de le publier immédiatement après celui-ci; et dans les mêmes principes.

( '^77 ) -sant, et les revêtir des grâces d'une jeunesse inaltérable. Ces fêtes, ces danses, instituées en leur honneur, n'étaienteiles pas autant de preuves des sentimens de leur reconnaissance envers le grand auteur de ces merveilles ? IN 'était- ce pas sa puissance qu'ils proclamaiejit dans ces divinités allégoriques? Elles ont disparu : l'observation a mis à leur place la découverte de ces grands phénomènes, d'après lesquels la réalité ne le cède point à ces aimables fictions.

En effet, si nous réfléchissons sur tout ce qui a été exposé dans les chapitres précédens, quelle admirable simplicité n'avons-nous pas découverte dans les lois de la nature ! Que de grandeur dans tous ses travaux! Quelle variété dans les résultats ! Nous la voyons partout autant libérale dans ses effets, qu'économe dans ses moyens. Four concevoir tout ce qu'il y a de sublime dans l'œuvre de la création, su^iposons un homme qui verrait, pour la première fois, un arbre chargé de fleurs et de fruits, et qu'il croirait avoir été produit par l'industrie humaine : il cherche, dans son étonnement, où l'homme a pu trouver, comment il a pu réunir tant de matériaux divers ; quel génie l'a guidé dans la formation de taut d'organes, dans le jeu de leurs ressorts ; il cherche quels sont les moules qui ont pu donner aux fleurs ces formes si séduisantes, quelle palette a fourni aux corolles leurs brillantes couleurs, quels alambics ont distillé tant d'odeurs suaves; par quelles routes secrètes sont parvenus dans les fruits ces sucs délectables et savoureux. Que d'instrumens, que de machines, que de matériaux divers a dû employer l'auteur d'une production aussi étonnante ! Sans doute, il s'est entouré de tout ce que les arts, la mécanique, la chimie, ont pu lui offrir de ressources. En supposant possible, par des moyens mécaniques, l'exécution d'un tel chefd'œuvre, comment l'homme donnera-t-il ensuite aux organes sexuels la faculté de la fécondation, aux semences celle de la reproduction? Rappelons-nous ce que fait ici la nature : elle réunit dans les semences, sous des formes infiniment petites, toutes les parties d'une plante; elle les dépose dans le sein de la terre, et abandonne le soin de leur développement a l'humidité, à la chaleur, et aux autres fluides de l'atmosphère, convertis par l'action vitale en substance végétale. Cette opération terminée pour un premier individu, c'en est fait pour toujours; le souffle de ia vie ne s'éteindra plus. A

( ^7^ ) la vérité, rin-dividii disparaît; mais ^ avant de périr, il a communiqué rexistence aune nombreuse postérité, destinée a embellir constamment la surface du globe pendant toute sa durée.

Ce n'est donc pas une étude stérile que celle de la botanique : outre qu'elle éclaire et perfectionne nos facultés intellectuelles, elle porte dans l'ame une douce sérénité; elle tend a rendre Fliomme meilleur. Quelle leçon de morale plus touchante que celle qui pénètre notre cœur dans la solitude des campas^nes , au milieu des plus aimables productions de la nature ! Si la botanique n'atteint pas ce but , elle n'est plus qu'une étude vaine, une science d'ostentation , qui peut bien nous conduire a la célébrité, à des distinctions honorifiques, mais presque toujours aux dépens des jouissances du cœur et de la paix de l'ame.

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