RELIEF DU FOND DES OCÉANS
pour se convaincre, non seulement que Tespacement des courbes bathymétriques est presque partout comparable à celui des lignes hypsométriques, mais que, au rebours de ce qu'on aurait pu croire, la raideur des pentes océaniques l'emporte bien souvent sur celle des déclivités du sol émergé.
Ainsi, au large du golfe de Biscaye, comme en avant de l'Irlande, on voit le fond s'abaisser à raison de 56 mètres pour 1000, alors que, de la cime des Tauern au pied des Alpes bavaroises, la chute n'est que de 31 pour 1000. Non loin des côtes du Maroc, on constate des déclivités de 180 à 190 pour 1000, c'est-à-dire du même ordre que celles qu'on mesure entre une haute cime alpine et la vallée principale qui en est le plus voisine. La pente autour des îles Bahama est de 145 p. 1000, atteignant par moments 190 p. 1000, soit plus que la déclivité de la ligne qui joint le sommet de la Jungfrau à la vallée de Lauterbninnen. Les îles Bermudes, le golfe de Guinée, le banc de Faraday dans l'Atlantique, offrent des exemples de pentes comprises entre 500 et 700 p. 1000 *, et cela en dehors des régions coralliennes à récifs construits. Devant la côte du Chili, la courbe bathy métrique de 4000 mètres est parfois moins éloignée du rivage que ne l'est, sur le flanc des Andes, la ligne d'altitude de 2000 mètres. Même, en un point, la sonde dépasse 6000 mètres, aune distance de la côte moitié moindre que celle qu'il faudrait parcourir en sens inverse pour s'élever à 4000 mètres dans la Cordillère. Chaque opération de pose d'un câble sous-marin multiplie le nombre des piliers océaniques connus qui surgissent brusquement au-dessus d'un fond presque plat.
Il résulte de tous ces faits que les phénomènes auxquels sont dues les grandes inégalités de l'écorce ont dû agir avec des intensités comparables sous les mers et sur les continents.
Comparaison de la terre ferme et du fond des mers. — Il y a pourtant un caractère qui différencie les courbes de niveau de la surface émergée ; c'est leur tracé essentiellement dentelé^ ou pour mieux àire^ déchiqueté (fig. 1), contrastant avec la régularité habituelle du tracé des courbes immergées.
La- cause de ce morcellement est facile à découvrir à l'inspection d'une carte hypsométrique détaillée, c'est-à-dire faisant connaître les lignes de niveau pour des équidistances rapprochées, par exemple de 10 en 10 mètres. On constate alors que, d'une courbe à l'autre, les échancrures se superposent avec régularité,
î . Voir Penck, Morphologie der Erdoberflâche, II, p. 608 et suiv.
Ds lappausnt. — Leçons de géogr. phys. 2* ëdit. . 2
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les parties concaves étant groupées par séries autour d'un axe commun, qui est le thalweg d'une vallée, tandis que les parties convexes s'étagent suivant Taxe des croupes séparatives de deux versants. Les dentelures sont donc le résultat évident de Vérosion, qui a découpé toute la tert'e ferme pour y procurer l'écoulement des eaux courantes.
Au contraire, en mer, au moins au-dessous de 200 mètres de profondeur, il n'y a plus, en général, de puissance capable d'aflbuillement.
Par sliite de l'allure exprimée par les courbes hypsométriques, lorsqu'on fait la coupe verticale d'un continent, l'interruption que subissent les pentes générales à la rencontre des vallées engendre un profil déchiqueté en dents de scie (fig. 2), qui fait un contraste remarquable avec la simplicité du dessin de l'écorce sous les mers (fig. 3). C'est comme
Asie centrale W. j^ AÀÊJ^AÊÊÊBÊÊÊtKKÊÊtÊÈÊk^^. Chine
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Fig. 3. — Coupe à travers l'Asie suivant le 35« parallèle de lat. N. (d'apràs M. Heiderich).
un changement à vue qui s'opère au passage de la terre ferme à rOcéan *.
Afrique
Lofh^ ! E. Crttanwich
Fig. 1. - Fragment de la cAte orientale d'Australie. I, Zone d'altitude do 0 à + 300 mètres ; II, Zone de 300 à 1000; III, Zone de 1000 à 3000 mètres; 1, zone batbymétrique de Oà — 300 mètres; 3,zonode — 300 à —3000; 3, sone de — 3000 à — 4000 mètres ; 4, Fonds de plus de 4000 mètres.
Océan Atlantique
"^ Blvêiu ôî Tm miP
Fig. 3. — Coupe à travers TAtlantique, suivant le 35* parallèle de lat. N. (d'après M.- Heiderich).
. . La conséquence est que, sur la terre ferme, un point quel-
1. Cette diiïérence ressort très nettement sur les profils dressés par M. Heiderich {Penck's geoffraphische Abhandlungen, 1891).
conque est le plus souvent dominé, i droite ou à gauche, et à petite distance, par des hauteurs relativement importantes ; tandis que, si le fond des mers était mis i sec, ceux qui le parcourraient verraient le terrain s'élever ou s'abaisser très progressivement sur de grandes étendues, trouvant rarement, dans- leur voisinage immédiat, une cime de brusque relief.
Une telle ditîérence ne saurait être attribuée à l'insuffisance actuelle des documents hydrographiques. Sans doute nous sommes encore loin de connaître tous les accidents que recouvre la nappe liquide, et le progrès des sondages ne pourra que compliquer les contours aujourd'hui esquissés. Mais, soit au voisinage immédiat des côtes, soit sur l'emplacement des lignes télégraphiques sousmarines, le nombre est déjà considérable des parages qui ont été relevés avec une grande précision, et où l'on a pu constater l'absence d'échancrures notables dans les courbes bathymé-
Fig. 4. — CoQpe à travers le Pacifique soivaDt le 35* parallèle do lat. S. (d'après M. Heiderich). ÉcbeUe : des longueurs ^^ 66*0 6é6> <^" hauteurs rsô^tôo'
triques. Quand il s'en présente, comme au voisinage des côtes découpées par des fjords, la géologie fournit la preuve que la contrée a subi une submersion récente, de sorte que cette exception confirme, au lieu de la détruire, la règle que nous avons posée.
Ainsi, sous ce rapport, le domaine continental et le domaine maritime ont chacun leur caractéristique définie. Seulement il importe de remarquer que la différence signalée ne porte que sur les détails. Elle disparait tout à fait si, faisant abstraction des inégalités secondaires, c'est-à-dire supposant les vallées comblées, on envisage, soit la direction d'ensemble des courbes hypsométriques, soit les inflexions principales du profil continental. Dans ce cas, les deux domaines redeviennent absolument comparables et, dans l'un comme dans l'autre, les accidents généraux du relief ont la même valeur. C'est ainsi, par exemple, que la coupe transversale du Pacifique, par 25* laL S., donne pour le fond de l'Océan un profil ^néral qu'on dirait calqué sur celui d'un continent (fig. 4). De même, les sondages multipliés qui ont été exécutés dans l'Atlantique nord ont permis d'établir que les variations du relief, pour le
fond de cet océan, étaient exactement du même ordre que pour la partie moyenne de l'Europe.
C'est un fait de la plus haute importance; car il écarte, de - prime abord, toute idée d'attribuer aux agents extérieurs un rôle prépondérant dans la formation du relief de l'écorce. En effet, ces agents n'ont aucune prise sur les profondeurs maritimes ; et puisque les inégalités de ces dernières ne diffèrent pas génériquement de celles qui caractérisent la terre ferme, il est légitime d'en conclure que le rôle des puissances externes doit se borner à imprimer un modelé tout à fait superficiel à des formes dont le dessin est entièrement déterminé par des causes profondes.
Notre conclusion pourrait être en défaut, s'il était permis de supposer que, par une sorte de jeu de bascule, la terre ferme et la mer aient périodiquement alterné; de telle sorte que les océans actuels représenteraient d'anciens continents, submei^és après avoir été façonnés par l'érosion. Mais, bien que nos continents abondent en formations d'origine marine, qui attestent la fréquente variation des rivages, il parait bien établi par la géologie que cet échange ne s'est jamais opéré sur une très grande échelle. Même cette science nous apprend à reconnaître, dans les deux hémisphères, des territoires très étendus qui, depuis une longue suite de périodes, n'ont pas cessé d'appartenir à la terre ferme. Or il n'en faut pas davantage pour enlever tout crédit à l'hypothèse qui ferait des , fonds de mers' actuels d'anciens continents submergés. Car la l masse des océans est si considérable, relativement à celle de la terre ferme, que pour avoir déserté une partie notable des parages qu'elle occupe aujourd'hui, il faudrait que la mer eût recouvert tous les autres sans exception. Quant à imaginer que le volume des océans ait pu être moindre aux époques antérieures, par suite d'une plus abondante évaporation, cela est impossible, si Ton réfléchit qu'une évaporation qui diminuerait de 45 mètres la profondeur des mers déterminerait, par la présence de la vapeur correspondante; une augmentation de trois atmosphères dans la pression extérieure ; circonstance dont n'auraient pu s'accommoder ni les végétaux, ni les. animaux à respiration aérienne qui, depuis si longtemps, peuplent la surface des continents.
Enfin, et surtout, le contour si régulier des courbes bathymétriques empêche de les considérer comme appartenant à d'anciennes terres émergées, car, dans ce.cas, l'érosion n'eût pas manqué d'y découper de nombreuses et profondes échancrùres. Peut-^tre quel-