QUATORZIÈME LEÇON
Objet de ce résumé. — L'état géographique actuel, en chaque lieu du globe, est la résultante des effets, plus ou moins compliqués, produits par deux ordres de phénomènes : d'abord les influences, génétiques ou tectoniques, qui ont constitué ou modifié le relief structural; ensuite les actions extérieures sous Tempire desquelles s'est poursuivie l'évolution du modelé. L'intelligence des formes de la surface réclame donc la connaissance de ces deux sortes de facteurs, autrement dit une notion suffisante des conditions de genèse de l'écorce terrestre, jointe à une reconstitution, au moins approchée, des états géographiques successifs.
L'histoire de la formation de la croûte du globe est du ressort de la géologie. Nous pourrions nous contenter d'emprunter à cette science l'énumération pure et simple des résultats qu'elle a réussi à mettre en lumière. Mais, d'une part, les notions géologiques sont loin d'être communément répandues, ce qui fait que, pour beaucoup d'esprits, une telle énumération ne serait pas intelligible du premier coup; et, d'autre part, le peu qu'il est nécessaire d'en connaître ici ne saurait que gagner à être encadré dans une sorte d'exposition dogmatique, réduite à ses termes les plus simples.
Sédimentation contemporaine. — A cet égard, il y a tout avantage à partir des phénomènes qui s'accomplissent sous nos yeux. Partout nous voyons les agents d'érosion à l'œuvre, pour débiter la surface terrestre, et en emporter les débris, soit dans les lacs intérieurs des continents, soit dans le grand réservoir de la mer. Si, pour plus de simplicité, nous négligeons le premier ordre de dépôts, considérablement moins important que le second.
SEDIMENTATION. STRATIFICATION 29i
nous aurons seulement à nous préoccuper de ce que deviennent les matériaux amenés à la mer par les fleuves, ou arrachés aux rivages par les vagues.
Ces matériaux, pour n'envisager que les principaux, sont de trois sortes : il y a les produits de la trituration des minéraux durs, presque exclusivement silicetùXj et ne descendant pas, en général, au-dessous d'un certain degré de division, qui en fait des sables plus ou moins Ans, tandis que, plus près du rivage, dans la zone agitée par les vagues, se déposent des graviers, parfois même de gros cailloux ou galets. Ensuite viennent les matières fines en suspension, toujours de nature argileuse *, qui ne se déposent que dans les eaux tranquilles, et engendrent des vases. Enfin il faut tenir compte des matières empruntées par dissolution à la terre ferme, et dont la plus importante est le calcaire ou carbotmle de chaux. La quantité de cette substance contenue dans la mer irait toujours en augmentant, si précisément cet excès ne provoquait le développement d'êtres inférieurs, pohjpiei's^ protozoaireSy algues spéciales, qui fixent le carbonate dans leurs tissus, et engendrent par l'accumulation de leurs dépouilles des masses calcaires, dont la forme la plus connue est celle des récifs de polypiers.
C'est surtout aux sables et argiles que convient la qualification de sédiineniSy parce que les particules descendent au sein de l'eau, conformément aux exigences de la pesanteur, pour trouver le repo5 sur le fond.
Stratification. Ijoealisatioii des sédiments. — D'après ce qu'on vient de voir, le fond de la mer se garnit, à la longue, de dépôts, dont la surface supérieure, à tout moment, est très voisine de rhorizontale, et qui seraient continus si les courants qui les distribuent n'éprouvaient de variations ni dans leur allure, ni dans leur teneur en particules charriées. Mais les changements qui surviennent ont pour efTet d'accélérer à de certains moments, de retarder à d'autres, la formation des sédiments. En môme tenjps l'attaque de la terre ferme par les eaux courantes ne fournit pas, à tout instant, les mêmes produits. De cette manière, la sédimentation subit des interruptions, dont chacune se traduit par une moindre cohésion de la masse suivant le plan horizontal correspondant. Ainsi naît la stratification des sédiments, c'est-à-dire leur division habituelle en couches superposées. Et cette division devient encore plus nette quand les variations portent sur la nature
I. L'argile est une combinaison de silice, d'alumine et d'eau.
même des matières déposées, de sorte qu'une couche de vase succède à une couche de sable, ou inversement.
Enfin comme le fond de la mer, où ces dépôts s'accumulent lentement, est habité par toutes sortes d'êtres vivants, les dépouilles de ces êtres, après leur mort, restent enfouies dans les sédiments, où leur présence servira à témoigner du caractère de la population organique contemporaine, variable suivant la profondeur des eaux, la constitution du fond, la distance au rivage, la température, les courants, etc.
En chaque point, la nature des dépôts sédimentaires varie en raison de l'origine des détritus amenés à la mer, c'est-à-dire suivant la composition des côtes voisines et celle des territoires drainés par les fleuves. Donc, à un moment donné, le fond des mers se tapisse de matières très diverses, qui ne demeurent homogènes que sur une étendue limitée. Ces placages, caractérisés chacun par l'espèce et le grain de leurs matériaux, constituent autant d'épisodes contemporains. En s'ajoutant, avec le temps, les uns au-dessus des autres, ils engendrent des masses minéraleSy qui deviendront des terrains si une émersion les amène à faire partie de la terre ferme.
Frange sédimentaire. Vitesse de formation. — Il importe d'ajouter que, loin de se disséminer uniformément sur tout le fond des océans, les dépôts sédimentaires ne constituent, de nos jours, qu'une sorte de frange, de 250 à 300 kilomètres de largeur moyenne, qui suit les contours des rivages, et ne reçoit d'extension plus considérable qu'au large de l'embouchure des grands fleuves. Partout ailleurs, ou bien il ne se fait aucun dépôt sérieux sur le fond de la mer, ou les accumulations qui s'y produisent, généralement peu épaisses, sont exclusivement de nature organique. Quant aux sédiments proprement dits, résultat du dépôt de débris ou matériaux détritiques charriés par les eaux, on peut juger de la vitesse relative avec laquelle ils se forment, par le temps qu'ils emploient à enfouir dans leur masse les dents de requins ou les os de cétacés tombés à leur surface. Si l'on promène la drague sur le fond de la mer, on constate que la rencontre de ces ossements, assez fréquente vers la limite extrême des vases du côté du large, est beaucoup plus rare en approchant de la côte et ne se produit jamais dans la zone des sables et graviers. Ainsi la sédimentation, cause de l'enfouissement des os disséminés, est de moins en moins rapide à mesure qu'on s'écarte du rivage ; et là encore la vitesse d'accumulation est très faible, dépassant rarement une petite fraction de millimètre par an.