DISLOCATIONS SUPERPOSÉES. INJECTIONS GRANITIQUES
montagnes et fait disparaître tous les accidents voisins de la surface, avait dû réduire la contrée à la condition de pénéplaine. Plus tard, en conséquence d'une nouvelle dislocation, les assises du carboniférien se sont trouvées pincées en plis aigus au sein des schistes, chez lesquels les effets de ce dérangement ont dû se superposer aux accidents antérieurs; puis un second cycle d'érosion a plus ou moins aplani la chaîne post-carboniférienne, en attendant que la mer vînt recouvrir la contrée et y déposer les sédiments épais du secondaire et du tertiaire. Enfin les dernières poussées alpines, en même temps qu'elles modifiaient Tallure du substratum déjà disloqué, provoquaient la formation d'une dernière chaîne, assez récente pour que la plupart des accidents compliqués de la surface demeurent encore visibles ; car l'érosion n'a pu commencer à s'y attaquer que vers la fin des temps tertiaires. Au contraire, dans la région pyrénéenne ainsi qu'en Provence, où le soulèvement est de date plus ancienne, ce genre de dislocations a laissé si peu de traces que pendant longtemps elles ont complètement échappé à l'attention.
Ainsi, dans les montagnes de fraîche date, l'allure tourmentée de la topographie marche de. pair avec une structure- stratigraphique également troublée; ce qui se conçoit, puisque l'effort orogénique ne peut produire tout son effet que là où le terrain est libre de céder, c'est-à-dire à la superficie. En revanche, tous les accidents se simplifient dans la profondeur. C'est pourquoi, quand lerosion a pénétré assez baà pour atteindre les racines d'un massif montagneux, l'état de dislocation des assises ne donne plus qu'une idée très incomplète de ce que devait être le dérangement des parties qui ont disparu.
Signification des injections gnramtiques. — Dans les exemples que nous venons de citer, il subsiste des traces de ce qui devait former la base des montagnes depuis lors aplanies. Mais il est des cas où cette base elle-même peut avoir été tout entière enlevée. Cependant la place et la direction de L'ancienne chaîne peuvent quelquefois se deviner, lorsque, dans l'axe des plis saillants ou anticlinaux, un magma granitique sous-jacent s'était trouvé sollicité à monter, pour se consolider ensuite sous la pression de quelques milliers de mètres de couches.
C'est ainsi que de longues traînées granitiques marquent souvent l'axe des anciens plissements de la Bretagne, et la façon dont plongent, à droite et à gauche, les sédiments primaires conservés, indique que le granité a dû être injecté au centre des bom-
bements anticlinaux, après quoi, peu à peu, toute sa couverture a été rabotée. La présence de telles traînées suffit donc à faire discerner la place où s'élevaient alors des montagnes, ainsi que le sens général des plissements.
Seulement, si l'alignement des injections granitiques est très net au voisinage du sommet des plis, il doit l'être de moins en moins quand on se rapproche de la nappe interne d'où partaient ces injections. Alors celles-ci s'étalent, et peuvent même se souder ensemble. Telle est sans doute la raison pour laquelle les alignements granitiques sont beaucoup moins nets dans le Plateau Central qu'en Bretagne. Tandis que, dans ce dernier pays, il subsiste encore de nombreux lambeaux des assises du silurien, du dévonien et du carboniférien, le Plateau Central est réduit à son substratum cristallin ; s'il a porté originairement une couverture sédimentaire, l'érosion l'a entièrement balayée. On n'y voit donc plus que le socle profond des montagnes qui ont dû accidenter sa surface. Par endroits ce socle plonge dans le réser^^oir même qui alimentait les éruptions de granité, et pour cette cause la direction que devaient affecter les parties culminantes de ces épanchements demeure beaucoup moins distincte. Ainsi, comme il était naturel de s'y attendre, les signes d'après lesquels on peut essayer de reconstituer les montagnes du temps passé sont de moins en moins nets à mesure que l'époque du soulèvement est plus lointaine.
Application des principes posés. Massifs archéens. — L'application raisonnée des principes qui viennent d'être posés a permis, dans ces derniers temps, aux géologues, d'esquisser les traits généraux de l'évolution géographique *. Nous allons essayer d'en donner ici un court résumé ".
1. Voir notamment : Neumayr, Erdgeschichte; Ed. Suess, Antlilz der £rde; Marcel Bertrand, Bull, Soc,. géoL de France, 3' série, XVI, p. 576; de Lapparent, Traite de géologie^ 3* édit., p. 1559, etc. — 2. Pour suivre plus facilement cet exposé, il convieiit de se repoi*ter à quelque planisphère géologique, tel que celui qui tigure sous le numéro 7/8 dans la section Géologie de TAtlas physique de Berghaus.
AFFLEUREMENTS ARGHEENS 319
Nous remarquerons tout d'abord qu'aucun essai de paléogéographie ne peut prétendre à remonter au delà de la période précanibrienne. En effet, quand même les schistes cristallins du terrain archéen, qui servent de base aux dépôts stratifiés de cette période, seraient d'anciens sédiments devenus méconnaissables par l'effet du métamorphisme, il n'existerait, dans l'état actuel de la science, aucun moyen d'y établir une chronologie; encore moins pourrait-on entreprendre d'y reconnaître d'anciens rivages. Ce n'est qu'avec les dépôts précambriens, dont le caractère détritique est visible, que cette recherche peut être abordée.
Gela posé, les dépôts en question ayant dû venir s'appuyer contre des massifs de terre ferme que baignaient les océans de la période, c'est surtout autour des régions où l'archéen apparaît seul à la surface du sol qu'on peut espérer de rencontrer la trace des rivages des mers précambriennes.
La figure 124 représente tous les affleurements archéens de quelque importance. Il s'en faut de beaucoup que la totalité de ces noyaux doive être considérée comme ayant appartenu à la terre ferme dès l'époque cambrienne. En effet, non seulement il est très probable que plus d'un affleurement, aujourd'hui regardé comme archéen, pourra être, un jour ou l'autre, rattaché à la série des sédiments métamorphiques de divers âges; mais une partie notable de l'espace couvert par les noyaux en question portait autrefois des sédiments précambriens, qu'une érosion longtemps prolongée en a fait disparaître. Partout les effets de cette érosion ont dû être considérables; car il n'est pas de massifs archéens où le granité n'occupe de grandes étendues, et l'on sait que cette roche a dû être originairement injectée sous une couverture assez épaisse, qui l'empêchait d'arriver au jour; de sorte que sa mise à nu suppose l'enlèvement de bien des centaines, sinon des milliers, de mètres d'écorce.
Dès lors, on peut dire que, pour ce qui correspond aux continents actuels, l'ensemble des surfaces occupées par les massifs archéens visibles est très supérieur à ce que pouvait être alors la surface émergée.
Cette conclusion serait en défaut si de tels massifs, primitivement découverts, avaient été submergés par la suite lors de quelque transgression marine. Mais la géologie montre que ce cas s'est très rarement produit (toujours en se bornant à la considération des continents actuels; car nos mers peuvent cacher des noyaux archéens effondrés).
Continents précambriens. — Il ressort de là un enseignement précieux; car en constatant combien est peu considérable, aujourd'hui, la surface embrassée par les affleurements archéens, on a le droit d'en conclure qu'au début le domaine de la terre ferme devait être très peu étendu.
Ce domaine ne paraît avoir été nettement caractérisé que dans les latitudes tempérées-froides de l'hémisphère boréal. Là seulement l'archéen occupe des espaces assez grands pour qu'il soit légitime de penser qu'une bonne partie au moins devait être à découvert dans l'origine* Ainsi cette formation embrasse à peu près tout le Canada et le Groenland, s'étendant en latitude depuis les grands lacs américains jusque vers le 70' parallèle, et complètement entourée, sauf sur les deux bords du détroit de Davis, par une ceinture de sédiments marins de l'époque paléozoïque.
De l'autre côté de l'Atlantique, l'archéen reparaît, formant le nord de l'Irlande, l'Ecosse, les deux tiers de la Scandinavie, la Finlande, le nord-ouest du Spitzberg. Et comme le noyau Je schistes cristallins de l'Amérique septentrionale était tranché à pic par l'Atlantique, ainsi celui du nord de l'Europe confine directement au même océan. Pour compléter l'analogie, en Irlande, en Angleterre, en Suède et en Russie, une bande paléozoïque ininterrompue borde le massif archéen et, se recourbant vers l'ouest, reparaît au cap Nord, ainsi qu'au Spitzberg et à Novaïa Zemlia. A supposer qu'on puisse considérer l'Atlantique septentrional comme une brèche ouverte au milieu d'un territoire autrefois continu, ce qui paraît a priori légitime et ce que la géologie confirme, il en résulte que l'hémisphère boréal a dû posséder autrefois, à peu près sur 100 degrés de longitude, avec un maximum de 30 degrés en latitude, une bande de terre ferme qu'entouraient de tous côtés les mers de l'époque primaire.
Traces de dépôts littoraux précambriens. — Cependant comme, ainsi que nous l'avons souvent rappelé, l'apparition au jour des roches archéennes pourrait tenir simplement à ce qu'une érosion longtemps prolongée, combinée avec un exhaussement graduel du sol, en aurait dégagé la surface, la conclusion que nous venons de tirer, pour être justifiée, réclame une preuve positive. Cette preuve sera fournie si l'on peut montrer, sur la bordure du massif en question, des traces incontestables de dépôts littoraux appartenant à la plus ancienne des époques géologiques.
Tel est précisément le cas. Sur le bord des grands lacs américains, on voit s'appuyer, contre la surface du terrain àrchéen dis-
RIVAGES PRECAMBRIENS
loque, une puissante série de grès grossiers, et même de conglof mérats, autrement dit de dépôts de rivage avec gros galets, qui
sont d'âge précambrien^ c'est-à-dire représentant la base des preniières formations fossilifères. Une observation semblable vient
D« LAPPARKMT. — Leçons do géogr. phys. 2* édit.
d'être faite au Labrador. De même, en Ecosse, aux abords du Loch Torridon, un grès à grain grossier, exactement du même âge, repose en couches à peine dérangées sur les gneiss et micaschistes disloqués. Enfin une formation équivalente existe en Norvège.
La bande archéenne de Thémisphère boréal n*est donc pas seulement la base, découverte par Térosion, des plus anciens sédiments connus. Une grande partie de sa surface a dû être émergée dès Tépoque précambrienne ; cette bande, de forme elliptique, a été le premier massif important de terre ferme. Quant au relief que pouvait posséder ce massif, certainement il n'était pas négligeable; car les schistes cristallins s'y montrent plissés et disloqués, comme cela n'arrive qu'à la racine des montagnes; et les conglomérats précambriens laissent soupçonner, soit de hautes falaises, soit des torrents débouchant à la mer le long d'une côte escarpée. Aussi les géologues admettent-ils qu'une chaîne de montagnes (dite huronienne parce qu'elle a disloqué les dépôts d'âge huronien) se dressait vers la fin des temps archéens sur le bord méridional du massif.
Cette chaîne était d'ailleurs en majeure partie rabotée par l'érosion, quand les dépôts de la mer précambrienne sont venus s'appuyer sur son flanc.
Noyaux archéens divers. — En dehors du massif qui vient d'être décrit, on ne trouve plus d'affleurements archéens de quelque importance qu'au Brésil (en y comprenant la Guyane), ainsi que sur les confins de la Mongolie et de la Sibérie. Encore ces noyaux sont-ils beaucoup plus intimement associés à des affleurements paléozoïques, qui semblent y avoir formé une couverture continue; et à l'exception peut-être de la région chinoise du Wutaï-Chan, on n'y peut pas citer avec certitude de bordure précambrienne à éléments grossiers; peut-être donc existail-il des îles sur ces territoires; mais elles devaient être d'étendue médiocre et probablement peu stables.
Le noyau archéen qui s'allonge, à partir du Montana, sur le flanc occidental de la Cordillère américaine ; celui qu'on voit apparaître dans les Appalaches; enfin la longue bande qui forme l'axe de l'Oural, sont venus au jour, comme aussi l'axe cristallin des Alpes, par suite de soulèvements bien caractérisés, et rien ne prouve qu'aucune de leurs parties fût émergée aux temps précambriens. Quant aux petits massifs archéens du sud de l'Armorique, du Plateau Central de la France, de la Bohême, du Rhodope, etc., les probabilités sont pour que, de très bonne heure, ils aient formé des îlots. Mais si cette condition insulaire était certainement acquise