ROLE DU MASSIF. TRACES GLACIAIRES
cette immense terre, où aucun obstacle n'empêche la libre circulation dans tous les sens, où Ton passe par transitions insensibles des conditions physiques de la Grimée à celles des toundras de la mer Glaciale, en même temps que le caractère continental du climat fait connaître à chaque zone, d'un bout à l'autre de l'année, «le grands écarts de température. D'autre part, quelle disposition naturelle à la stabilité ne devait pas ressentir cette population, dont le sol, si uniforme et si peu fait pour provoquer le désir des voyages ou le goût des aventures, est le moins exposé aux tremblements de terre qu'il y ait sur le globe ; d'où les volcans et les sources thermales sont absents; où rien, dans le terrain, ne trahit ni désordre, ni dislocation, même aux approches de l'Oural, dont le versant occidental est aussi doux et exempt de roches éruptives que la pente opposée est riche en accidents?
Distinction de deux territoires glaciaires. — Malgré l'uniformité générale du relief, le sol russe offre deux divisions bien tranchées, que la seule inspection d'une carte suffît à faire reconnaître, et que sépare une ligne partant de la frontière prussienne de la Pologne pour atteindre Arkhangelsk en passant par le lac Ilmen et un peu à l'est du lac Onega. A l'occident de cette ligne, les marais et Içs cavités lacustres abondent, et les cours d'eau sont tout ce qu'il y a de plus irrégulier. A l'est, on ne voit pas un seul lac, et le parcours des rivières est bien défini.
Gela tient à ce que la ligne en question marque précisément la limite que la dernière invasion glaciaire n'a pas dépassée. Assez de siècles s'étaient écoulés, depuis le temps où la précédente, de beaucoup la plus étendue, avait étalé ses moraines en Russie, pour que la topographie de ces dernières eût eu le temps de se régulariser. Les creux s'étaient comblés, la pluie avait transformé une partie de l'argile glaciaire en limon de ruissellement. Mais quand les glaces sont revenues, il y a quelques milliers d'années seulement, ne couvrant plus cette fois que la Laponie, la Finlande, le gouvernement d'Olonetz et l'Esthonie, elles ont déposé sur ces territoires un nouveau terrain erratique, et l'empreinte en est restée d'autant plus fraîche, que sur ce fond exclusivement archéen et granitique, la pression de la glace agissait plus nettement qu'elle n'avait pu faire sur les sédiments en couches horizontales de la région de l'est.
Le maintien de ce régime hydrographique indécis n'a dû être que facilité par les phénomènes de submersion temporaire qui ont suivi le départ des glaces, et qui paraissent avoir établi
momentanément une communication entre la Baltique et la mer Blanche.
Finlande. Paysage morainique. — La Finlande, qui est la partie caractéristique du territoire occidental, n'est autre chose que la continuation de la grande plate-forme archéenne de la Suède, allant s'enfoncer doucement sous les plaines russes, dont elle forme le fond. Elle est si bien aplanie que son altitude moyenne se tient à 150 mètres, un centième seulement de la superficie s'élevant au-dessus de 600*. Encore les hauteurs sontelles reléguées dans le nord du pays, dont toute la partie centrale n'offre aucun point plus élevé que 240 mètres. Mais ce qui imprime à ce territoire sa physionomie particulière, c'est la multitude des flaques d'eau, telle que le milieu de la péninsule comprise entre le golfe de Bothnie et le lac Ladoga a mérité de s'appeler le pays aux mille lacs.
Ces nappes ont des contours infiniment déchiquetés, et engendrent un véritable labyrinthe d'eau et de terre ferme, au milieu duquel courent des rivières dont les vallées sont à peine ébauchées, sujettes à de fréquents élargissements et à des rapides. Un œil tant soit peu exercé ne peut manquer d'y reconnaître une topographie glaciaire. Et en effet, le paysage morainique règne sans partage, avec les roches striées et les gros blocs erratiques, dont la Finlande est la patrie par excellence, les amas morainiques, les traînées étroites de cailloutis glaciaires. On sent que la topographie est encore dans l'enfance, le pays ayant subi en entier l'influence de la dernière invasion des glaces. Les bois sont nombreux, ainsi que les marais et les tourbières. Les lacs paraissent logés de préférence dans le granité, sur lequel sont également assises les principales villes de la région. Déjà plus d'un lac supérieur a trouvé à se vider dans ceux du dessous; mais ce travail de régularisation est lerit à cause de la dureté du terrain et de la faible inclinaison des surfaces*.
Une grande indécision règne dans les contours de l'angle sudouest du pays, qu'une multitude prodigieuse d'îlots réunit presque aux îles d'AIand. C'est le môme régime et la même accumulation de petites îles qu'en face de Stockholm, attestant la submersion partielle d'une bande littorale où les lacs abondaient.
Cette submersion a été par moments plus complète. En effet, les cartes de M. de Geer' montrent qu'après le départ des glaces,
i. Rein, Kirchho/jTs Lânderkunde. — 2. Reclus, V Europe Scandinave et russe. — 3. Voir Nathorst, Svcriges Geolor/i, Slockholni, 1894.
SALPAUSSELKÀ. ALIGNEMENTS FINLANDAIS 375
et alors que la Norvège avait, à peu de chose près, ses contours actuels, le grand lac d'eau douce à Ancylus, auquel la Baltique avait fait place, couvrait près de 570 000 kilomètres carrés, englobant le lac Ladoga et une bonne partie du littoral finlandais.
SalpaoBselkà. Rapides de rixnatra. — Un trait caractéristique de la Finlande méridionale est l'existence d'une grande moraine terminale, dite Salpausselkâ, qui forme une crête bien marquée, et corrrespond au stationnement de la calotte de glace lors de la dernière de toutes les invasions. Haute en certains points de plus de 12 mètres, cette crête est toujours dirigée à angle droit sur les stries glaciaires de l'archéen, situé en arrière. II est des endroits où la Salpausselkâ, couverte d'arbres, domine des plages de graviers, de galets et de gros blocs, abandonnés par la mer à Yoldia quand celle-ci baignait le pied de la moraine. Une de ces plages s'observe à Messilà par 150 mètres d'altitude, et non loin on voit pointer au-dessus du terrain glaciaire un noyau de quartzite que sa dureté a préservé de l'érosion. C'est le point le plus élevé (223 mètres) du sud de la Finlande.
Le plus grand et en même temps le plus typique des lacs de la Finlande, le Saïma, était autrefois barré par la digue de la Salpausselkâ. A ce moment ses eaux s'écoulaient vers l'ouest. Un soulèvement inégal ayant amené la nappe lacustre à occuper un niveau plus élevé vers le sud, cette nappe a fini par déborder la moraine, en creusant dans l'archéen les célèbres rapides de rimatra, où abondent les marmites de géants*.
Ainsi s'est formé, dans une roche dure, depuis la dernière époque glaciaire, un canyon de 350 mètres de long sur 23 à 25 mètres de large, plus profond de 6 à 8 mètres que l'ancien lit de l'émissaire, et correspondant à un déblai d'environ 150 000 mètres cubes.
Alignements finlandais. — Malgré l'apparent enchevêtrement de l'eau et de la terre ferme sur le territoire de la Finlande, on n'en remarque pas moins, dans la topographie, quelques traits frappants de parallélisme. Ainsi les vallées qui aboutissent au golfe de Bothnie ont exactement le même alignement, du nordouest au sud-est, que celles qui descendent du Kjôlen de Norvège. La même direction s'obsei*ve dans les étangs et les tourbières de la Finlande méridionale, et après le labyrinthe du Pays aux Mille Lacs, on est tout surpris de voir des lambeaux de fleuves rectilignes, Borgo, Wuoxen, etc., qui drainent la contrée
1. Scderholm, Livret-guide du Congrès géologique de- i 897, XI!.
dans le sens indiqué, traversant (et le dernier par la cascade dlmatra) une ride de terrain bien marquée.
Or si Ton pouvait penser que le sens de Técoulement des eaux, en Suède, ait été déterminé seulement par la pente, cette explication ne saurait convenir au sol si plat de la Finlande. Il est donc nécessaire d'admettre qu'un phénomène, commun à toute la Scandinavie, a fait naître ces sillons alignés au nord-ouest, et parallèles d'ailleurs aux glens de la Norvège méridionale. Comme cette direction est celle d'un grand nombre de bandes schisteuses, gneissiques et granitiques du pays, il est possible que l'inégalité de résistance à l'érosion ait suffi pour engendrer les sillons en question.
Plate-forme russe. Ses divisions. — Quant à la plate- forme elle-même, en dehors de la Finlande et du territoire d'Olonetz, il n'y a guère lieu d'y reconnaître que trois régions naturelles : contre la mer Glaciale, la bande des toundras ou marécages glacés ; puis, l'immense étendue que recouvre le terrain erratique ancien, terrain dont l'épaisseur atteint jusqu'à 200 mètres en Pologne. Cette nappe, tant par sa nature propre que par l'uniformité de son relief, favorise la stagnation des eaux, engendrant les grands marais de la Podlésie et de Pinsk. Enfin, au sud, vient la zone des grandes herbes, limitrophe de la mer Noire et de la Caspienne.
Le paysage typique de la Russie moyenne comporte de grandes plaines, parsemées de collines, de forme et de direction irrégulières, que traversent des rigoles en pente douce, où coulent de petits ruisseaux. Les prairies naturelles n'existent que dans les vallées; autrefois toutes les hauteurs étaient couvertes de forêts.
A la limite méridionale du terrain glaciaire se produit un remarquable changement dans la nature et les productions du sol. On entre ici dans le domaime des steppes ou plaines herbeuses, qui se sont développées grâce à la nature du terrain, enrichi en sable par le lessivage du bord des moraines, au peu de relief du terrain et à la faible humidité du climat*. Mais cette région de steppes se divise en deux zones nettement distinctes : celle du tchernozom ou de la terre noire, et celle des steppes proprement dites ou sèches, au sol de plus en plus salin à mesure qu'on s'approche de la mer Noire. Et si on se dirige vers la Caspienne, comme on passe successivement d'une chute de pluie de 500 millimètres à 333 pour Tsaritzyne et 116 pour Astrakhan, la transition va depuis le tchernozom jusqu'à la steppe à buissons d'absinthe.