LE SILLON RHODANIEN
que la direction au nord-est se trouve bien moins nettement accusée que dans le Lyonnais»
Le Mont <VOr lyonnais est un lambeau de jurassique inférieur el de trias, qui est resté collé au pied du massif central immédiatement en amont de Lyon, et que la dureté des roches a préservé de la destruction. Recoupé par plusieurs cassures, qui le divisent en paquets d'inclinaisons diverses, il laisse constamment voir son substratum archéen, donnant ainsi Tidéedu régime qui doit prévaloir sous la dépression bressane tout entière.
Plaines lyonnaises. — De Lyon jusqu'à Valence, le sillon rhodanien est étroitement collé à la bordure du massif central, Je telle sorte qu'il ne se déploie que sur la rive gauche du fleuve. Là, un grand espace, entre Lyon et Voiron, est occupé par des sédiments tertiaires, les uns miocènes, les autres pliocènes, que recouvrent des alluvions anciennes et des produits glaciaires. Ainsi naissent les Plaines lyonnaises^ où les cailloutis glaciaires, en gradins échelonnés, forment au bord du Rhône des berges très prononcées, dites balmes viennoises; ensuite, au nord de Voiron, les Terres froides du Dauphiné, sorte de Dombes à forêts et prairies, où les collines sont de poudingues tertiaires.
Du reste, le façonnement de ce pays est loin d'être Foeuvrc exclusive des glaciers. A l'époque crétacée, la dépression rhodanienne était occupée par un bras de mer assez étroit, relié à la Méditerranée, et bientôt transformé en un golfe qui, aux temps éocènes, fît place à des lagunes. Mais plus tard le régime marin en reprit possession. C'est précisément par le Valeniinois et le Viennois que la mer miocène pénétrait en Suisse ; et quand plus tard ce passage se trouva barré par la surrection alpine, du moins la mer pliocène réussit à s'avancer, en un golfe très étroit, jusqu'à Loire, aux portes de Lyon. Des nappes de cailloutis du tertiaire supérieur se sont étendues sur le pays, formant le pia/eaw de Chambar an.
Les terres basses de la rive gauche du Rhône trouvent leur suite, en face d'Annonay, dans la plantureuse Valloire, aux terres franches et fertiles. Au delà de ce pays, dans le Valeniinois, se déploie une suite de coteaux tertiaires, dont aucun ne dépasse l'altitude de r)oO mètres et que domine à l'est, de 700 à 1000 mètres, le brusque relief subalpin du Royans et du Vercors.
A l'est des plaines lyonnaises, se montre, entre la Verpillière et Morestel, une intéressante région de plateaux calcaires jurassiques, en couches sensiblement horizontales. Ce plateau, que son isole-
COIRONS, PROVExNCE 443
ment entre le Rhône et TAin a fait nommer Vile CrémieUy bute sans transition contre la région jurassienne plissée de Belley, et c'est juste à la limite commune que le Rhône s'est tracé, vers le nord-est, un cours qui lamène à toucher la Bombes après avoir reçu TAin. Evidemment une cause spéciale a empêché cette plaque calcaire de se dresser en bourrelets, et quand on voit, devant la Verpillière, un lambeau granitique surgir à Tangle même du plateau, il semble permis d'en conclure que c'est la proximité du fond archéen rigide qui a gêné la propagation des plissements.
Coirons. — A Valence, le sillon rhodanien se rétrécit, serré à Test par les massifs montagneux du Dauphiné. En face, sur la rive droite du Rhône, se dresse, atteignant 800 mètres d'altitude, la longue croupe des Coirons, directement reliée, par un éperon du massif central, à la partie inhospitalière de la pénéplaine archéenne qui porte la cime phonolitique du Gerbier de Joncs.
Une série de lambeaux de basalte, semés sur cette pénéplaine, représentent les restes d'une traînée, qui avait réussi à franchir les limites du massif central et s'était avancée jusqu'au Rhône, pour s'étaler, en premier lieu sur le ruban jurassique du Viva7*ais, mais principalement sur les calcaires du crétacé inférieur. Cette nappe (le lave des Coirons, qui a IS kilomètres de longueur, pour une largeur moyenne de 5 à 6, a été capricieusement découpée par l'érosion et se projette de tous côtés en langues étroites. Les bords de ces langues se dessinent comme des remparts d'une architecture fantastique (Palais du Roi), où sont creusées à leur pied de nombreuses grottes (Balmes de Montbrul).
A partir des Coirons, la dépression s'élargit. Les Cévennes s'écartent au sud-ouest, les Alpes au sud-est, et du Dauphiné, par le Comtaty on arrive en Provence.
Provence. Régiine général. — Deux accidents doivent attirer l'attention, d'abord par leur direction bien tranchée de l'ouest à l'est; ensuite par la façon brusque dont ils mettent On au régime orographique compliqué du Dauphiné, faisant face par une sorte de falaise au relief beaucoup plus adouci de la Provence. Ce sont l'arête dénudée et blanchâtre du Mont Ventoux, longue de 20 kilomètres, et la ride de la Montagne de Lure^ qui lui fait suite. Le relief de ces deux chaînons, par sa fraîcheur, atteste qu'ils ne sont pas d'ancienne date ; et de fait, on y observe des dislocations postérieures au dépôt de la mollasse miocène; mais elles sont entremêlées d'accidents antérieurs, qui expliquent pourquoi la direction générale est si différente de celle des Alpes.
444 LE SILLON RHODANIEN
La Montagne de Lure mérite une mention spéciale, parce que c'est elle qui établit vraiment la séparation entre la topographie confuse du Dauphiné et celle de la Provence. Là, dit M. Kilian', € le régime des vallées et des montagnes tourmentées de la Drôme fait brusquement place à un plateau, et c'est petit à petit qu'on passe des pâturages arides et élevés de Lure, parfumés de thym et de lavande, aux coteaux fertiles et aux campagnes riantes de la Provence ».
L'aspect agréable de ce dernier pays, et la faiblesse de son relief relativement aux chaînes alpines du voisinage, sembleraient, au premier abord, devoir faire présager une allure tranquille du soussol. Il n'en est rien, et le seul examen d'une carte géologique, par la grande complication des contours, révèle une structure remarquablement disloquée.
Du reste, une analyse plus attentive de la topographie suffirait à le laisser deviner. Comme Ta remarqué M. Marcel Bertrand ', les brusques variations du relief, la fréquence des hautes murailles calcaires, comme celles qui se dessinent dans les chaînes de Sainte- Victoire^ de la Sainte-Baume, des Alpilles, du Leberon ou Luberon et le Faron de Toulon, le réel désordre des crêtes déchiquetées, trahissent un pays de plissements énergiques, dont le temps n'a pas complètement effacé la trace.
C'est du reste un tout autre régime que celui des Alpes. Au Heu de longues lignes orientées, les accidents les mieux marqués ne se suivent que sur quelques kilomètres, et les crêtes qui semblaient le plus nettement alignées vont se perdre, à courte distance,. dans , un réseau complexe de collines sans orientation apparente. On croirait voir une série de morceaux de chaînes, juxtaposés et mal rejoints '.
En effet, ce qui caractérise la Provence, c'est que, longtemps avant la surrection des Alpes, elle a subi de notables efforts orogéniques, qui l'ont dressée en bourrelets le long d'un massif ancien, archéen etporphyrique, celui des Maures et de VEslereL Ce massif, aux contours arrondis et pleins de douceur, avec sa couverture de forêts d'arbres verts, et les injections de porphyre rouge qui rendent son extrémité orientale si pittoresque, est le dernier débris d'une terre, aujourd'hui en majeure partie engloutie sous les flots de la Méditerranée. Les plis que sa résistance a fait naître sont tranchés à l'ouest par le rivage actuel, produisant les remarquables
1. Descript. géol, de la montagne de Lure, 1889, — 2. Annales de géographie, 489", p. 212. — 3. Bertrand, loc. cil.
DIRECTIONS DES ACCIDENTS PROVENÇAUX 44b
accidents de la côte entre le cap Sicié et le cap Couronne. C'est quand les chaînes résultant de cet effet étaient déjà sensiblement rabotées que la poussée alpine est venue interférer avec ce qu'il en restait.
Directions des accidents provençaux. — Un coup d'œil jeté sur une carte hypsométrique du pays * suffit pour faire ressortir le contraste dans Talignement des zones d'altitude qui, dans l'est, se groupent parallèlement au massif des Alpes maritimes, c'est-à-dire du nord-ouest au sud-est, tandis que, dans la partie plus voisine du Rhône, les lignes de hauteurs, toujours très morcelées, courent uniformément de l'ouest à l'est.
D'autre part, si l'on fait abstraction de la vallée de TArgens, qui sépare le massif des Maures de celui de l'Esterel, les deux massifs forment une unité à part, où le relief, moins bien déOni, affecte un alignement du sud-ouest au nord-est. De plus, ce massif est séparé de la région montagneuse voisine par une dépression très marquée, au sol occupé par les couches rouges et meubles du Irias, et que suivent d'un côté la rivière d'Hyères, de l'autre l'Aille, affluent de l'Argens.
Cette allure topographique est en plein accord avec la structure géologique de la contrée. Toute la Basse Provence, du Rhône aux Maures, est une région plissée, où les axes sont, en moyenne, dirigés de l'est à l'ouest, mais subissent de nombreux troubles, transformant les plis en chapelets, et s'arrêtent brusquement au bord de la dépression qui limite le très ancien massif des Maures. Do même, les plis sont affectés d'une autre série de dérangements à la rencontre d'une ligne, parallèle en gros à la précédente, et qui prolongerait le cours de l'Huveaune à Marseille. Comme si, selon la remarque de M. Marcel Bertrand, les deux lignes en question, qui semblent indiquer une tentative de raccordement des Alpes et des Pyrénées, avaient été dessinées de bonne heure, parallèlement au bord septentrional des Maures, et s'étaient ensuite dressées comme des obstacles en travers des plissements ultérieurs, qui tendaient à s'accumuler dans un cul-de-sac entre les Maures et le noyau archéen des Alpes maritimes.
A cette complication originelle seraient venus se superposer, d'abord l'effet d'une longue dénudation, qui n'aurait laissé subsister que des ruines des anciennes chaînes provençales; ensuite l'influence des dernières poussées alpines, souvent dirigées à
1. Voir la carte qui accompagpe le mémoire de M. Marcel Bertrand, Annales de géographie, 1898, p. 96.
446 LE SILLON RHODANIEN
angle droit sur les plis plus anciens, et réussissant même à pénétrer dans leur domaine, comme à la Montagne de Lure et au Luberon.
C'est précisément la rencontre de ces deux sortes d'accidents, les uns pyrénéens et les autres alpins, c'est-à-dire très postérieurs, qui engendre la complication très particulière que présente le pays situé entre Digne et Gap *.
Nous avons dit que les anciens plis de la Provence paraissaient établir une jonction entre la région plissée des Alpes (du moins telle qu'elle était avant le dernier grand soulèvement) et celle des Pyrénées. Cette jonction est difficile à suivre, à cause des contrées basses qui accompagnent le cours inférieur du Rhône, à savoir : la Grande Crau, ou Crau d'Arles, delta de l'ancien Rhône, plaine caillouteuse de forme conique accentuée, avec son sommet à HO mètres, et une pente constante des génératrices, aboutissant au marais de Foz ; puis la Petite Crau, ancien delta de la Durance, située au nord des Alpines*. Cependant on peut remarquer que la direction des rides, passant sous le golfe du Lion, va rejoindre la côte du Languedoc. Or juste en ce point, au sud de Narbonne, une série de plis se dessine, qui s'incurve peu à peu entre le massif primaire des Corbières et le bourrelet central des Pyrénées. Nous aurons à revenir sur cette constatation.
Cévennes. — Repassons maintenant sur la rive droite du Rhône. A partir du promontoire des Coirons, le bord de la pénéplaine archéenne du massif central se dresse comme une haute falaise en face de la dépression rhodanienne. Le Mont Lozère la domine au nord, comme la cime granitique de l'Aigoual au sud. Les affluents du Rhône, à la faveur d'une grande différence de niveau, y ont découpé de nombreuses et profondes entailles, de sorte que ce rempart, appelé les Hautes Cévennes, se profile au sud-est avec les apparences d'une vraie chaîne de montagnes; mais le plateau redevient plus net dans l'intervalle entre l'Aigoual et le Mont Lozère, tous deux isolés des schistes cristallins qui les entourent, tant en raison de leur dureté plus grande que par suite d'un réseau de cassures , le long desquelles ces deux massifs paraissent avoir été surélevés.
Un changement à vue se produit, sur le versant des Cévennes, dès qu'on a dépassé les Coirons. Autant le bord du massif central était âpre et rude au nord, dans le Vivarais, autant la bienfaisante
1. Haug, Les Chaînes subalpines^ 1891.— 2. Risler, Géologie agricole, III.