L. A. Fabre, Bull. soc. Ramond, 1898, p
La chaîne des Pyrénées est assez ancienne : elle a surgi à la fin derépoqueéocène, et si elle a éprouvé des mouvements ultérieurs, du moins ceux-ci n'ont-ils pas sensiblement dérangé Tallure des couches oligocènes déposées au pied de la nouvelle chaîne. L'érosion a donc eu le temps de faire disparaître ce qu'il pouvait y avoir de heurté dans les formes originelles de la montagne. Du côté français, cette érosion a eu peu de peine à atteindre le noyau résistant, qu'elle a façonné en crêtes entaillées de cols peu profonds. Et maintenant les torrents de la chaîne, pour la plupart établis sur le roc solide, ont des lits assez stables et n'accomplissent qu'un travail de transport restreint. L'absence complète des lacs de plaines, depuis longtemps comblés, et la rareté des lacs de montagnes, plaident encore en faveur de l'ancienneté des Pyrénées relativement aux Alpes.
Mais le régime était différent aux époques antérieures. Les énormes masses de conglomérats ou d'alluvions qui couvrent les premières pentes, et d'où tant de cours d'eau s'échappent en divergeant, indiquent ce qu'était alors la puissance des glaciers et des torrents, comme aussi elles permettent de mesurer tout ce que la chaîne primitive a dû perdre.
Divisions de la chaîne. Versant français. — Cherchons maintenant à nous rendre compte des éléments naturels dans lesquels se décompose la grande chaîne.
Du côté français, on peut distinguer* :
1° La zone centrale ou haute chaîne, formée de terrains primaires, entourant de grands massifs granitiques;
2° La zone de VAriège, avec quelques massifs granitiques, et où les terrains jurassique et crétacé inférieur affleurent seuls ;
3° La zone des Petites- Pyrénées^ qui commence à la Garonne, formant un chaînon facile à suivre jusqu'aux Corbières, et ne montrant que le crétacé supérieur et l'éocène. Cette zone subit un décrochement remarquable au point où son extrémité est rencontrée par la Garonne. Sur 9 kilomètres, il y a torsion et amincissement graduel des assisses, par suite de quoi le prolongement oriental de la voûte de Saint-Martory est rejeté au nord-est jusqu'à Boussens. Cet accident paraît suffire à expliquer la traversée des Petites- Pyrénées par la Garonne, sans recourir à l'hypothèse d'un creusement progressif à travers un pli en voie de formation';
{. De Margerieet Schrader, Club alpin français, 1891, p. 517. — 2. Voir plus haut, p. 117.
CERDAGNE. UOUSSILLON 461
4'' La zone des Cor bières^ où Téocène et le crétacé sont relevés contre le noyau primaire de Mouthoumet, îlot très longtemps émergé au milieu des mers secondaires, et qui vient ainsi raccourcir la distance entre Taxe ancien des Pyrénées et l'extrémité sud de la Montagne-Noire. C'est un pays très disloqué, remarquable par la variété du relief, où les masses calcaires de teinte blanche sont dépourvues de végétation et pauvres en eaux vives.
Les trois dernières zones ne sont nettement caractérisées qu'à Test de la Garonne. Celle des Corbières s'arrête à l'Aude.
Versant espagnol. — La disposition est différente du côté espagnol, où les bandes successives ne s'accusent bien qu'au centre, des Nogueras au Rio Aragon. Là, contre la zone centrale archéenne et primaire, à laquelle appartient la Maladetta, s'appuient : 1° la zone du Mont Perdu, où l'éocène est porté, avec le crétacé supérieur, à des hauteurs considérables; 2" la zone de V Aragon, formée par un large ruban éocène qui va de Pampelune à la Catalogne ; 3"* la zone des Sierras, chaîne étroite où le trias, le crétacé et l'éocène sont disloqués, confinant directement à la plaine miocène de l'Èbre.
Les diverses zones ne se correspondent nullement d'un versant à l'autre, et celle du Mont Perdu est sans doute en rapport avec rénorme développement que prennent, en Espagne, les calcaires (lu crétacé supérieur et de l'éocène, comme compensation à la réduction éprouvée du même côté par les assises jurassiques.
Noyau ancien des Pyrénées. Roussillon. — Le trait le plus remarquable de la constitution des Pyrénées est que les terrains anciens y forment un véritable coin, dont la pointe se trouve sur le méridien d'Oloron. Ce coin atteint sa plus grande largeur entre Foix et l'extrémité sud de la Cerdagne, petit bassin tertiaire curieusement logé, à plus de 1000 mètres d'altitude, dans un repli du terrain ancien. Mais si, de là au rivage méditerranéen, la bande est un peu moins large, en revanche le granité et les schistes cristallins y prennent une part de plus en plus notable. C'est comme l'extrémité occidentale d'un territoire résistant, dont la partie principale aurait sombré depuis sous la Méditerranée, hypothèse que justifient les effondrements visibles qui, des deux côtés du cap Creus, ont donné naissance aux dépressions du Roussillon et de ÏAmpurdan.
Le Roussillon représente un ancien golfe de la mer pliocène, aujourd'hui transformé en une plaine fertile, véritable huerta. Si Téraersion de ce golfe est récente, son emplacement paraît avoir été préparé d'ancienne date. Le massif archéen et primaire du
Canigou s'avance comme un coin au nord-est, formant un anticlinal que lonfrent deux plis parallèles, celui de la Têt au nord, celui du Tech au sud, tous deux envahis autrefois par la mer tertiaire. Le dernier pli est dominé par un autre anticlinal de même direction, le chaînon desAlbères, suite de rocs déchiquetés qui ont grand air, malgré Taltitude relativement faible de leurs sommets.
Ainsi s'introduit tout d'un coup, dans les Pyrénées, une direction est-nord-est qui, à travers le golfe du Lion, va rejoindre exactement les anciens plis du massif des Maures en Provence.
En confirmation de cette manière de voir, on constate que, le long de la Méditerranée, les plis qui suivaient de l'ouest à l'est le pied méridional des Corbières s'infléchissent graduellement, près de Narbonne, en chaînons nord-est, de même direction que ceux du pied des Cévennes. Or ce sont ces chaînons qui vont tout naturellement se rattacher à ceux du littoral marseillais. Dès lors il ne s'agirait plus seulement d'un territoire résistant qui, à la fin de l'époque éocène, aurait occupé les Pyrénées orientales, mais bien d'un massif, aujourd'hui effondré, qui devait s'étendre des Pyrénées aux Maures et peut-être, de là, à la Corse et à la Sardaigne.
Monts Gantabriques. Asturies. — H y a continuité absolue entre les Pyrénées et les Monts Cantabriques, Si cette continuité semble voilée, dans le Pays Basque, par une notable diminution de l'efl^ort vertical qui a fait surgir la chaîne actuelle, les couches n'en continuent pas moins à être plissées sans interruption jusqu'à la région primaire des Asturies. Dans cette contrée se produit une pénétration réciproque des plis anciens de la Meseta par ceux du soulèvement pyrénéen*. Cette pénétration paraît cesser juste au point où les couches sédimentaires du carboniférien des Asturies cèdent la place au substratum archéen. Ainsi s'expliqueraient le haut relief des Peftas de Europa, marquant la place où se fait la rencontre, et la déviation au sud-ouest que les hauteurs culminantes éprouvent, lorsqu'au lieu des plis d'origine pyrénéenne, on suit, des environs d'Oviedo jusqu'au Douro, les crêtes formées par les parties les plus résistantes du massif ibérique ancien.
En tout cas, la rapidité avec laquelle la chaîne cantabrique tombe vers la mer a déterminé une puissante érosion, si bien que, dans les Asturies, on trouverait difficilement une surface plane d'un kilomètre carré pour y asseoir une base de triangulation.
\, De Margerie et Schrader, loc. cil.