TRENTIÈME LEÇON
Difflcultés du Bi^et. — La géographie physique ayant pour objet l'analyse rationnelle des formes de la surface terrestre, il peut sembler qu'un cours sur la matière comporte nécessairement un essai de classification des montagnes. Plusieurs auteurs en ont jugé ainsi, et se sont efforcés d'établir, pour ces accidents comme, du reste, pour toutes les formes géographiques, dépressions, lacs, plaines, rivières, etc., des catégories naturelles, encadrées dans une nomenclature systématique, qui tînt compte à la fois de l'aspect des formes et des conditions de leur genèse.
On a pu remarquer, dans le cours de ces Leçons^ que nous avons cherché à nous montrer sobre en fait de classifications. Les tableaux où Ton essaie parfois de ranger, en une suite de colonnes et d'accolades, des groupes de formes, désignées chacune par un nom approprié, nous ont toujours paru offrir une précision plus apparente que réelle. Loin de voir un progrès dans le rapide enrichissement de la nomenclature, nous croyons que la création de noms nouveaux, lorsqu'elle ne répond pas à une idée vraiment et entièrement nouvelle, est plutôt un danger, dans une science encore à ses débuts, et où la complication du problème commence à peine à être nettement entrevue.
Il sera facile de justifier cette défiance par quelques exemples. Mais tout d'abord établissons ce qu'on doit entendre par le mot de montagne.
Définition des xnontagneB. — Le Dictionnaire de V Académie définit très justement ce mot : Grande masse'de terre ou de roche fort élevée au-dessus du terrain qui l'environne. Très justement aussi, le même dictionnaire ne fait aucune différence spécifique entre une
montagne et une colline, appelant cette dernière : Petite montagne qui s'élève en pente douce au-dessus de la plaine. Il semble donc qu'une notion aussi simple doive être partout acceptée sans contradiction. Cependant il est des auteurs qui, exagérant, à notre sens, Tintervention des considérations génétiques, seraient disposés à qualifier de montagnes certaines structures aujourd'hui aplanies.
Ainsi M. Ralph Tarr *, après avoir rappelé que le progrès de l'érosion a fini par transformer en pénéplaines quelques parties de l'ancienne région plissée des Appalaches, ajoute : « Au sens structural, et par conséquent dans la pratique géographique, ces chaînes aplanies doivent toujours s'appeler des montagnes, bien qu'elles ne possèdent plus les traits que nous avons coutume d'associer à l'idée de ce genre de formes ».
Nous ne saurions souscrire à cette manière de voir. Si le point de vue génétique ne doit jamais être négligé dans la considération des accidents du relief, c'est à la condition que l'aspect géographique garde le premier rang. Assurément il est bon que la géologie apprenne au géographe à ne pas confondre deux plateaux, dont l'un se termine, comme la Beauce, par une plate-forme résistante horizontale, tandis que l'autre, comme l'Ardenne, est le résultat de l'aplanissement d'une chaîne de montagnes réduite à ses racines. Mais l'un et l'autre n'en sont pas moins des plateaux et doivent être envisagés comme tels.
Autrement il en faudrait venir à cette singulière contradiction, d'appeler vallées certaines rides de la Pennsylvanie qui dominent tout le pays environnant, sous le prétexte qu'elles correspondent à d'anciens synclinaux, que leur dureté et leur situation relativement au niveau de base ont préservés de l'érosion, tandis que les anticlinaux voisins étaient débités et leur support profondément affouillé*. De la même façon, il faudrait considérer comme des montagnes les longs bourrelets, parfois immergés sous 4000 mètres d'eau, qui accidentent le fond des grands océans.
La condition essentielle pour qu'un élément du relief terrestre mérite le nom de montagne est qu'il appartienne à la terre ferme et qu'ensuite il domine sensiblement le terrain d'alentour, de façon à infliger, à qui veut en atteindre la cime, un travail appréciable d'ascension ou montée.
La qualification doit donc être réservée aux éminences telles, que pour parvenir à leur sommet, il faille monter dans toutes les direc-
1. Bull. Americ. Geogr, Society, XXIX, 16. — 2. Voir fig. 15, p. 161.