MASSIFS CALCAIRES FISSURÉS
Un bassin de ce genre ne peut offrir que des cours d'eau assez espacés ; car chacun d'eux exige la concentration préalable, par cheminement souterrain, des pluies tombées sur une grande superficie. En revanche, les rivières qui ont réussi à s'établir ont un débit sérieux et, de plus, très constant; car les variations du régime météorologique ne se font sentir que lentement sur les réservoirs intérieurs des sources. L'eau est généralement limpide, même pendant les crues, qui sont progressives et durent longtemps.
La constance que nous venons de signaler est cependant en défaut dans les pays où le sol recèle des cavités importantes, qui permettent l'arrivée rapide des produits de la pluie. Ainsi, à Padirac, les variations du débit de la rivière souterraine suivent, avec vingt-quatre heures de retard, celles de la précipitation atmosphérique *.
Quelquefois, sur le lit d'une rivière en calcaire fissuré, l'eau trouve à s'engouffrer en tout ou en partie. C'est ce qui arrive dans le bassin de la Seine pour l'Iton, qui reparaît plus loin à un niveau inférieur. C'est à une perle partielle de ce genre qu'on attribue la source du Loiret, alimentée, à ce qu'on croit, par une dérivation souterraine de la Loire à travers les calcaires de la Beauce. Mais il est des cas où l'eau perdue ne revient ni à la vallée, ni même au bassin d'où elle est originaire. Par exemple, près d'Immendingen en Souabe, le Danube perd une partie de ses eaux qui va rejoindre la source de l'Aach, afQuent du lac de Constance, et se trouve ainsi capturée au profit du Rhin '.
Le type des pays de calcaire compact fissuré est le Karst ou Carso de la Carniole et de l'Istrie. Les phénomènes de disparition des rivières y sont si fréquents, et jouent un tel rôle dans le paysage, qu'il nous paraît convenable de réserver la description de cette région pour le chapitre de l'érosion souterraine. Disons seulement que, par le fait de ces engouffrements, le travail extérieur des eaux courantes est presque partout entravé, de sorte qu'on peut dire que la caractéristique d'un tel pays est que le modelé en est inachevé, la plupart des vallées secondaires n'étant qu'ébauchées.
Les Causses du midi de la France ne sont pas moins typiques comme territoires de calcaires fissurés. Même on peut les considérer comme réalisant les conditions propres à ce genre de forma-
\. Martel, Annales des MineSy juillet 1896. — 2. Knop, Neues Jahrbuch fur Mine- ^logie, 1878, p. 350.
lions avec plus de netteté que le Karst, région plissée et disloquée, où les influences tectoniques ont été beaucoup plus actives, et ont superposé leurs effets à ceux résultant de la nature du terrain. Il est à remarquer seulement que le régime hydrographique des Causses est en grande partie déterminé par le massif cristallin imperméable des Cévennes et du Gévaudan, contre lequel s'appuie le plateau calcaire, et qui lui envoie des cours d'eau déjà importants. Autrement le pays tout entier ne serait qu'un désert de pierres, comme sont toutes les parties situées entre deux vallées, avec leurs gouffres ou avens où se perdent les eaux de pluie.
La plupart des calcaires compacts abandonnent, par dissolution, une petite quantité d'argile, qui rougit à l'air par la suroxydation du fer. On attribue à cette cause la terre rouge {terra rossa de la Carniole), qui remplit plus ou moins des poches superficielles sur les affleurements de ce genre. Cette terre suffit pour les besoins de la végétation forestière. Mais si, par d'imprudents déboisements, on la met à nu, le vent l'emporte et le pays se transforme en désert.
Lapiez. Apparences ruiniformes. — Après avoir indiqué l'ai-
Fig. 36. — Coape transversale à la direction des rigoles dans le Karrenfeîd de la Silbernalp (Suisse).
lure du réseau hydrographique en pays de calcaire fissuré, il convient d'examiner comment se comporte le modelé de la surface.
Les calcaires sont rarement homogènes, et résistent inégalement à l'action, à la fois mécanique et chimique, des eaux de pluie. Aussi les veines les moins dures se creusent-elles plus vite que les autres, ce qui, dans les pays de montagnes où le ruissellement est énergique, engendre des rigoles plus ou moins sinueuses, étroites et profondes. Ces rigoles courent en grand nombre à la surface de l'affleurement et sont séparées par des arêtes étroites, parfois tranchantes. On les connaît dans les Alpes françaises sous le nom de lapiez ou lapiaz, en Allemagne sous celui de Karren^ d'où le nom de Karrenfelder donné aux surfaces qui présentent cette apparence. La profondeur des rigoles devient quelquefois considérable et leur profil peut être extrêmement déchiqueté, comme le montre la figure 36.
APPARENCES RUINIFORMES
Fig. 37. — I^ porte do Mycènes à Montpcllier-le-Vieax (dessin du Clnb alpin, communiqué par M. Martel)*
Fig. 38. — Lo Rocher du Ragol» dans les Causses.
n INFLUENCE DES CONDITIONS GÉNÉTIQUES
C'est à cette résistance inégale vis-à-vis de raltération subaérienne que les affleurements calcaires et dolomitiques doivent de revêtir si souvent l'aspect ruinî forme. Les Causses du midi de la France, et spécialement la localité de Montpellier-le- Vieux, oflrent les plus beaux exemples de ce genre d'érosion, qui engendre parfois les apparences les plus extraordinaires (fig. 37, 38). Sur les parois verticales, les parties tendres, s'écaillant sous une masse plus dure qui reste en surplomb, font naître des abris sous roche ou des niches.
Une condition favorable, pour la production des escarpements déchiquetés et véritablement ruiniformes, est que la roche soit susceptible de s'égrenei* sous l'action de la pluie et du vent. Ce genre de désagrégation est généralement caractéristique des dolomies, c'est-à-dire des roches où domine le carbonate double de chaux et de magnésie. C'est donc dans les pays dolomitiques qu'on trouvera les meilleurs exemples de ce mode d'érosion, qui donne lieu à des formes d'autant plus bizarres que ces roches sont en général dépourvues de stratification.
On peut s'en assurer, soit dans le magnifique massif des dolomies du Tyrol, soit dans la classique région des Causses, si bien décrite par M. Martel*, par exemple à Mourèze, soit dans la partie où la vallée de la Meuse, en aval de Namur, traverse la dolomie cendreuse du carboniférien. En ce point, les escarpements se divisent en une foule de pyramides ou d'aiguilles capricieusement trouées. Néanmoins certains calcaires, massifs et à silex, prennent parfaitement l'aspect ruiniforme. Tels sont ceux du bois de Païolive, près des Vans (Ardèche).
Massifs de calcaires tendres. — Il y a des calcaires qui manquent de compacité, de telle sorte que les joints n'y demeurent pas assez ouverts pour permettre la facile concentration des eaux souterraines. En revanche, ils se laissent, surtout au voisinage de la surface, débiter par une infinité de fissures élémentaires, de sorte que l'infiltration s'y fait par toute la masse. Aussi se comportentils un peu à la manière des corps spongieux, et sont pénétrés par de véritables nappes d'eau, moins continues que celles des sables, qui agissent à la façon d'un filtre, mais assez généralement répandues pour s'écouler sous forme de suintements nombreux sur le fond comme au pied des versants. C'est le cas de la craie de Champagne et un peu de celle de Picardie. La faible consistance de la