DU MODELÉ
Conditions qui modifient la marche du modelé. Influences génétiques. — Lorsque le territoire en voie de modelé s'éloigne plus ou moins des conditions de simplicité que nous avons précédemment admises, deux sortes d'influences se font jour, qui modifient à des degrés divers la marche normale de Térosion par les eaux courantes.
Les unes, auxquelles on peut donner le nom de génétiqueSy dérivent de la genèse môme du terrain, c'est-à-dire de la nature et du mode de formation des masses minérales qui le composent; les autres, qu'il convient d'appeler tectoniques^ ont leur source dans les dislocations que l'écorce a subies postérieurement à la première constitution du territoire considéré. Les unes et les autres peuvent être groupées sous la commune dénomination (ïinfluences structurales.
Le premier eflet de ces influences est d'introduire dès le début, dans l'évolution du réseau hydrographique, une cause de variabilité qui n'existait pas avec un territoire homogène et meuble. En eflet, quand le sous-sol n'offre par lui-même aucune action directrice, les conditions de pente et de relief, sous lesquelles la surface originelle se présente au début du modelé, suffisent à déterminer le tracé des premiers cours d'eau. Ceux-ci approfondiront leurs lits par la suite, mais il n'y a aucune raison pour qu'ils les abandonnent, en dehors des cas de capture que nous avons signalés.
Il en est autrement quand le terrain est hétérogène. En effet, à peine les premiers ruissellements se sont-ils concentrés dans les rigoles indiquées par l'état en quelque sorte géométrique de la
surface primitive, que le travail du creusement les met aux prises avec les inégalités de résistance produites, soit par la nature, soit par Fallure des roches rencontrées. De ces inégalités résulte, ici un retard, là une accélération, ailleurs une déviation du travail. De la sorte, l'évolution du réseau devient beaucoup plus compliquée, et ses traits définitifs doivent mettre bien plus de temps à se dessiner.
Cela posé, pour nous borner d'abord aux principaux types d'influences génétiques^ il y a lieu de distinguer successivement les terrains dCorigine sédimentaire ou stratifiés^ ceux A' origine éruptive ou nidssifs, enfîn les dépôts glaciaires.
MassifiB calcaires fisBarés. — Nous commencerons par examiner le cas des terrains stratifiés et homogènes qui ne sont pas meubles de leur nature, et pour prendre de suite l'exemple le plus opposé à celui que nous avons antérieurement considéré, nous supposerons qu'il s'agisse d'un massif calcaire où la roche soit compacte, mais traversée par des joints ou diaclases. Ces joints peuvent résulter, soit du retrait de la roche par dessiccation, soit des mouvements en masse du terrain, et il s'y ajoute les fentes horizontales que peuvent engendrer les lits de stratification. Le Bassigny et certaines parties de la Franche-Comté en offrent d'excellents types.
Nul territoire ne se prête plus mal à l'établissement d'une courkure continue, tant pour le profil du lit des cours d'eau que pour celui des versants. En effet, dans un pareil terrain, le ruissellemenl est presque nul, et la plus grande partie de la pluie tombée (cl non enlevée par évaporation) trouve à s'infiltrer dans les fissures du calcaire. Au lieu de creuser son lit suivant un profil à courbure très régulièrement adoucie, Teau courante, utilisant tous fes chemins qui s'offrent à elle, descend immédiatement, cherchant i atteindre le plus tôt possible le niveau de base. Elle se concentre ainsi dans des canaux souterrains, où elle acquiert un volume notable, emporte à la longue les barrières qui s'opposent à son passage, et sort au jour en un point tel, (|ue de là au débouché définitif il lui reste, dans la gorge principale, juste assez de pente pour triompher du frottement de son lit. Au début, elle coule ainsi entre des murailles verticales dont elle mine le pied. Des éboulements se produisent, encombrant le lit; m«iis la rivière se gonfle ^n arrière et finit par vaincre l'obstacle. Ainsi peu à peu la gorge s'élargit et, à la longue, les parois s'adoucissent par la chute du couronnement mal soutenu.
Quand le profil est ainsi régularisé, la courbe d'écjuilibre se
trouve sensiblement plus aplatie qu'elle n'eût été dans un territoire imperméable. C'est pour ce motif que, dans la figure 32, on voit les courbes des affluents de la Garonne, d'abord celle du Lot, puis celles du Tarn et de TAveyron, passer sous la courbe du cours d'eau principal, dont le bassin propre, en bonne partie imperméable, ne renferme rien d'analogue à ces plateaux des Causses, que traversent les trois autres rivières. Au contraire, la Dordogne,
J^tMf^CLu cLm in. wner*
Fig. 3*2. — Profll des principaux affluents de la Garonne (d'après MM. de la Noi^
et do Margerie).
sur laquelle prédomine l'influence du massif central de la France, est représentée par un profil plus concave que celui de la Garonne.
La section des vallées, dans les calcaires fissurés, n'est plus un V. Elle atîecte la forme trapézoïdale d'une auge, et même il
Fig. 33. — Prortis tie vallées à versants perméables.
n'est pas rare que les cours d'eau principaux coulent sur un fond convexe\ car ils apportent quelquefois, dans leurs crues, des alluvions qui se déposent tout contre le lit, en exhaussant les berges, tandis qu'aucun dépôt de ruissellement provenant des parois ne peut plus parvenir au thalweg; si bien que la rivière en arrive parfois à couler sur le point le plus haut du fond de la vallée (fig. 33). Il est clair que, dans de telles conditions, l'aplatissement des versants ne peut [irogresser qu'avec une lenteur extrême par la seule érosion subaérienne. A la vérité, l'érosion souterraine peut alors intervenir et faire naître des vides intérieurs, que les eaux cachées agrandissent, d'où résultent des éboulements et des eflondrements de la surface.
INFLUEN'CE DES CONDITIONS GENETIQUES 87
Un bassin de ce genre ne peut offrir que des cours d'eau assez espacés; car chacun d'eux exige la concentration préalable, par cheminement souterrain, des pluies tombées sur une grande superficie. En revanche, les rivières qui ont réussi à s'établir ont un débit sérieux et, de plus, très constant; car les variations du ré^me météorologique ne se font sentir que lentement sur les réser\'oirs intérieurs des sources. L'eau est généralement limpide, même pendant les crues, qui sont progressives et durent longtemps. Quelquefois, sur le lit d'une rivière en calcaire fissuré, l'eau frouve à s'engouffrer en tout ou en partie. C'est ce qui arrive dans '^ bassin de la Seine pour l'Iton, qui reparaît plus loin à un 'ïiveau inférieur. C'est à une perte partielle de ce genre qu'on «Hribue la source du Loiret, alimentée, à ce qu'on croit, par une 'Privation souterraine de la Loire à travers les calcaires de la fieauce. Mais il est des cas où l'eau perdue ne revient ni à la vailée, ni môme au bassin d'où elle est originaire. Par exemple, près d'Immendingen en Souabe, le Danube perd une partie de ses eaux qui va rejoindre la source de l'Aach, affluent du lac de Constance, et se trouve ainsi capturée au profit du Rhin *.
L«e type des pays de calcaire compact fissuré est le Karst ou Ca^so de la Carniole et de l'Istrie. Les phénomènes de disparition des rivières y sont si fréquents, et jouent un tel rôle dans le çaysage, qu'il nous paraît convenable de réserver la description de cette région pour le chapitre de l'érosion souterraine. Disons seulement que, par le fait de ces engouffrements, le travail extérieur «les eaux courantes est presque partout entravé, de sorte qu'on l>eut dire que la caractéristique d'un tel pays est que le modelé en est inachevé, la plupart des vallées secondaires n'étant qu'ébauchées.
Les Causses du midi de la France ne sont pas moins typiques <^niime territoires de calcaires fissurés. Même on peut les considérer comme réalisant les conditions propres à ce genre de formataons avec plus de netteté que le Karst, région plissée et disloquée, où les influences tectoniques ont été beaucoup plus actives, et ont superposé leurs effets à ceux résultant de la nature du terrain. Il est à remarquer seulement que le régime hydrographique des Causses est en grande partie déterminé par le massif cristallin imperméable de TAigoual et de la Lozère, contre lequel s'ajipuie le plateau calcaire, et qui lui envoie des cours d'eau déjà importants.