I. VkdkV, llfnfhologie, I, p. 2U
lOS LEÇONS DE GËOGRAPHtE PHYSIQUE
S'il s'agit d'une moraine localisée, comme celles des anciens placiers al[>ins, ayant formé un demi-cercle en avant du glacier, elle deviendra, après la disparition de ce dernier, un rempart demi-circulaire ou amphithéâtre morainique, faisant face à l'amont. Sa surface, primitivement inégale, subira bien vite le modelé par l'efTet du ruissellement, grâce à la pente des talus. D'ailleurs l'eau courante enlèvera peu à peu les matériaux fins et fera, de l'extérieur de ces moraines, des cailloutis en grande partie stratifiés.
Quand une ancienne moraine est exposée, sur une pente, à un
Fip. -16, — Les Pyraaii
énergique ravinement par les oaux pluviales, les gros blocs protègent Ea portion qu'ils recouvrent. Ainsi se forment des^ramirffs de terre avec blocs perchés {fig. 46).
C'est sur les dépôts très largement étalés, comme la nappe erratique de l'Allemagne du Nord et de l'Amérique septentrionale, que se manifeste l'absence de toute influence directrice dans la surface inégale et mamelonnée du terrain. Aussi le régime hydrographique scra-t-il très lent à s'établir, et de petites mares pourront subsister très longtemps dans les creux originels.
Avec le temps, la matière boueuse qui cimente les blocs erratiques finira par être entraînée, laissant ces derniers sur place. Le sol se trouvera donc jonché de rochers qui n'auront en général aucun rapport avec ta composition propre du terrain sous-jacent.
INFLUENCES TECTONIQUES PASSIVES 109
C'est ainsi qu'en Auvei^e d'anciennes moraines se sont transformées en amas de blocs, souvent désignés dans le pays sous le nom de cimetière des enragés.
L'inégalité habituelle de la surface des amas morainiques entraîne une autre conséquence, qui peut compliquer beaucoup les vicissitudes du régime hydrographique. Chacune des dépresâions de cette surface sert de réservoir à un lac, et il peut s'en trouver ainsi un grand nombre, étages les uns au-dessus des autres, comme c'est le cas en Finlande, ce pays par excellence des lacs d'origine glaciaire.
Les plus petites d'entre ces flaques d'eau sont susceptibles de disparaître en se comblant avec de la tourbe. Mais les plus importantes peuvent, si la pluie est abondante, déborder en se créant des déversoirs; auquel cas le rapide écoulement de leurs eaux amènera un violent remaniement du terrain parcouru.
•On s'en rend aisément compte par ce qui s'est passé en 1859 en ïlnlande. Le lac de Hôytiainen y était séparé par 8 kilomètres de tfittuice d'un lac inférieur, dit Pyhâselkâ, dont il dominait le mtean de 21 mètres. En 1834, on avait entrepris de le vider progmaivement par un fossé de 3 mètres de largeur. Cinq ans après, k£gae de retenue ayant cédé, les eaux du lac, formant près de trois kilomètres cubes, s'échappèrent avec un bruit de tonnerre, enlNidu i plus de 7 kilomètres de distance. Le déluge dura trois jours, au bout desquels une vallée de trois à quatre cents mètres de largeur était creusée sur 10 à 25 mètres de profondeur, fournissant 35 millions de mètres cubes de déblai, qui vinrent construire dans le Pyhâselkâ un delta de plusieurs kilomètres carrés *.
INFLUENCES TECTONiaUES PASSIVES
Définition des influences tectoniques. Effets de l'inclinaison des strates. — Les influences tectoniques ont cela de particulier qu elles exercent sur le tracé du réseau hydrographique d'une région une action essentiellement directrice. On peut les diviser en deux catégories : celle des influences passives, qui résultent d'une structure
*• Rrapotkin in Reclus, L'Europe Scandinave et russe, p. 32 i.
acquise par le terrain, en vertu d'une déformation de Técorce, antérieure à la naissance du réseau fluvial ; et celle des influences actives^ c'est-à-dire des dislocations qui viennent modiOer un système déjà partiellement ou totalement constitué. L'ensemble de ces phénomènes de déformation est aujourd'hui désigné, dans les publications américaines, sous le nom de Diastrophisme, et l'épithète de diaslrophiques est appliquée aux formes résultantes.
Les déformations de la croûte du globe se rangent autour de quelques types principaux, dont chacun assigne une direction spéciale aux eflbrts de l'érosion. Le mode le plus simple consiste en un déplacement d'ensemble, qui se traduit d'ordinaire par le gauchissement en masse d'une région de grande étendue. Ce gauchissement fait naître, ici une sorte de dôme habituellement allongé {géanliclinal de Dana), ailleurs une large dépression également allongée {géosynclinal). En raison de la grande surface sur laquelle les eflbrts se sont répartis, ce genre de déformation a surtout pour résultat d'imprimer, à un ensemble d'assises superposées, un plongement régulier et concordant suivant une direction donnée. Tel est, par exemple, le prolongement vers l'ouest des assises sédimentaires qu'on voit se succéder, dans le bassin de Paris, à partir du pied des Vosges, ou encore l'inclinaison de sens inverse dont sont aflectés les terrains stratifiés d'Angleterre à l'est du pays de Galles.
Le sens de cette inclinaison générale détermine ipso facto la direction des premiers cours d'eau, lesquels, coulant en conformité de cette inclinaison, méritent la qualification de conséquents^ que leur a donnée M. Powell.
Développement de la structure en gradins. — Lors même que la surface structurale eût été formée, dans l'origine, par une même couche régulièrement ployée AB (fig. 47), le progrès de
Fig. 47. — Effet du plongement des strates.
l'érosion ne pourra manquer d'en faire disparaître les parties supérieures, toujours plus accessibles aux influences subaériennes. La courbe superficielle s'aplatira suivant AC/ mettant 'successive-
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ment à découvert les tranches de plusieurs strates. Le fait est général, et si faible que soit l'inclinaison des couches, on remarque toujours qu'elle reste supérieure à la pente d'ensemble de la surface du terrain affecté par cette sorte de dislocation.
La succession des affleurements ainsi mis à découvert permet aux différences de cohésion de se faire sentir. Les bandes plus dures. A, A', A" (%. 48), demeurent en saillie, et la superficie s'accidente, dans les roches tendres, de sillons, B, B', etc., parallèles à la direction des strates. C'est évidemment dans ces sillons que tendront à s'établir les premiers affluents latéraux appelés par
Fig. 48. — Dcvcloppcmcut do la structure on gradins.
le travail du cours d'eau CD, qui les traverse tous, et ainsi, mieux encore que dans le cas d'un territoire homogène, se dessinera dès le début un réseau orthogonal. Les affluents, dont le tracé se trouve déterminé par une structure qui manifeste son influence postérieurement à l'établissement des rivières principales cotisé- ([uentei, sont qualifiés par M. Davis de subséquents,
A mesure que se prononce le déblaiement des sillons tels que B et B', les tranches A, A', A" des couches dures tendent à former des falaises parallèles à la stratification du terrain, et à la crête desquelles aboutissent des surfaces planes A' L, A" M. Si donc les strates tendres ont un grand développement, et que leur inclinaison soit beaucoup moindre que celle qui est admise dans la figure 48, le pays se partagera en une série de plaines, commençant chacune à la crête d'une falaise pour finir au pied de la falaise suivante. Il en résultera une structure en gradins^ très caractéristique des pays à stratification régulière et peu inclinée, tels que le bassin de Paris, le Jura souabe et franconien, etc.
L'une des contrées où cette structure en gradins se développe de la façon la plus grandiose est la région du Colorado. Entre les hauts plateaux de l'Utah et la plate-forme dans laquelle est creusé le Grand Canon s'étend une bande large de 30 à 30 kilomètres, orientée de Test à l'ouest et où, grâce à un léger plongement vers le nord, 300 mètres de couches affleurent sur une verticale de 1500 mètres seulement. Il y a quatre plates-formes successives,
limitées chacune vers le sud par une grande falaise ou ligne d'escarpements. On compte, de haut en bas : 1° la falaise rouge pâle des marnes éocènes, épaisse de 200 mètres et souvent divisée en piliers; 2° la blanche falaise des grès jurassiques (400 mètres), où la stratification entrecroisée des couches d'inégale dureté se révèle à la surface par des vermiculures très délicates; 3° les escarpements de couleur vermillon du trias, où sur 600 mètres les falaises verticales de grès massifs alternent avec les talus de marnes tendres; 4° enfin les falaises permiennes (300 à 400 mètres) de couleurs chocolat, pourpre, violet, avec des formes éminemment architecturales. Tout cet ensemble, sous le ciel pur du pays et grâce à Tabsence presque complète de végétation, produit une impression saisissante.
Si le cours d'eau principal CD, coulant dans le môme sens que le plongement des strates, garde une inclinaison inférieure à ce plongement (ce qui arrivera toujours dans la plus grande partie du lit, une fois le profil régularisé), il se trouvera dans les conditions déjà analysées pour le creusement en territoire hétérogène, avec cette dilTérence, que la traversée des couches résistantes sera toujours moins laborieuse. En effet, au lieu de les entamer sur une grande longueur, le lit les tranchera dans une direction plus voisine de la perpendiculaire aux strates, en CE, FG, HK.
Les pays à stratification inclinée, quand cette inclinaison est assez sensible, apportent souvent un témoignage décisif en faveur de l'approfondissement successif des thalwegs. Les terrasses en roche dure, engendrées par le stationnement momentané du lit avant la rupture d'un seuil, s'y montrent indépendantes du plongement des strates, qui viennent affleurer par leurs tranches sur le palier horizontal de ces terrasses. C'est le cas pour les versants qui dominent le lac de Zurich, notamment de Herrliberg au delà de Stafa, et de Thalw'^i à Wadensw^^l. Plusieurs terrasses s'y laissent voir à des hauteurs décroissantes, et sur l'escarpement de chaque gradin, on voit se dessiner avec leur inclinaison les couches redressées de la mollasse gréseuse.
Évolution du réseau. Phénomènes de capture. — Pour bien comprendre l'évolution du réseau hydrographique, imaginons un territoire doucement incliné ABCD (fig. 49), dont la coupe, représentée sur le côté, comporte deux assises résistantes, R, R', alternant avec des strates plus tendres, T, T'. Deux cours d'eau conséquents, ab, cd, s'établissent dès l'origine en conformité de la pente générale, pendant que des sillons se creusent suivant les
INFLUENCES TECTONIQUES PASSIVES H 3
roches tendres, servant de lit à des affluents subséquents, ef, fg qui se rendent dans aé, et ht, ih\ tributaires de crf. En même temps, Taffleurement des couches dures se traduit par la formation
Fig. 19. — Évolution d'un réseau hy(lrogrrai>hiquo. Premier stade.
d'escarpements, rr, rr\ qui font face au territoire d'amont, et se courbent vers l'aval à la traversée des cours d'eau.
Supposons que, en raison des circonstances, ab soit plus puissant que cd. Le seuil o s'approfondira plus vite que o\ Alors le creusement de ef marchera plus rapidement que celui de ik, lequel s'allongera moins et demeurera à un niveau supérieur. Bientôt le
Fig. ûO. — Deuxième stade.
point e sera poussé jusqu'en A*, et alors h» cours d'eau cd, décapité par la capture de la partie co avec ses deux affluents, se réduira (fig. 30) au tronçon inférieur o d, tandis ([ue le tron(;on supérieur o t, coulant maintenant en sens inverse de sa pente originelle, ce que M. Davis indique par répithéte A'obséqueyU *, devient, avec ht
i. Gtograph, Journal, 1895.
^^ U^PARCXT. — Levons de gêogr. phys.
il4 LEÇONS DE GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
et iCy tributaire de ab. Un afTaiblissement de la crête entre o' et o" trahit seul Fancien état de choses.
Cette adaptation progressive sera d'autant plus achevée, que les rivières initiales seront d'importance plus inégale, que le territoire offrira une plus grande altitude et une plus grande diversité dans la résistance des couches, enfin que Tinclinaison de celles-ci sera plus sensible. De cette manière, un réseau constitué, dans son premier stade, conformément à la figure 51, prendra, dans un second stade, Taspect de la figure S2, où chacun des anciens cours d'eau, a, h, d, e se divise maintenant en trois tronçons, dont l'un obséquent, à savoir : a, a\ a"; b, b\ b"\ rf, d\ rf"; e, e\ e\ Avec le
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Fig. 51. — Premier stade.
Fig. S'î. — Deuxième stade.
temps, ces captures pourront s'étendre et donner toute la prépondérance à c, avec deux séries d'affluents suivant la direction des strates, /, m, n, p^ grossis eux-mêmes par tous les tronçons capturés *. D'autre part, le façonnement des versants, par les cours d'eau obséquents et leurs branches secondaires, amènera l'affaiblissement progressif des escarpements intérieurs, lesquels tendront à devenir de plus en plus rectilignes.
Au cours de ces diverses captures, il peut arriver qu'une rivière décapitée, telle que a (fig. 52), n'ait plus la force d'entraîner les alluvions que lui amènent les affluents voisins de sa nouvelle origine, lesquels s'étaient installés avant la capture de a'. Alors son lit peut en être obstrué au point de former un lac en arrière. Telle serait, selon M. Davis, l'origine des lacs de l'Engadine à la tête de l'Inn.
Les circonstances générales qui viennent d'être indiquées ont
\ , Davis, loc, cit.