L. Élie De Beaumont
mmm
GÉOLOGIE PRATIOIJE.
PRKMIÈRE UBÇOIV.
(9 décembre 1843.)
naturelle en général.
De la marche progressisme que suit la
géologie.
Messieurs ,
L'histoire naturelle, dont je dois avoir l'honneur oerhinoire de vous développer quelques parties, est la description de l'univers, l'exposé de nos connaissances sur tous les corps que la nature présente à nos regards. ' Elle considère chacun de ces corps en lui-même d'après les lumières fournies par les autres sciences qui résultent de l'étude spéciale et plus approfondie des propriétés générales de ces mêmes corps.
Les différents corps de la nature se divisent en sa divi.ion deux grandes classes : les corps organisés et les corps *" "j^'llÔçhTr^" inorganiques.
Les premiers sont ceux qui renferment en euxmêmes des organes de développement et de repro- I. 1
MARCflE PROGREâSITE
diiQtiôn. Toutes leurs propriétés sont tellemeQt i^eette structure organique, que leur étude trouve ;'*^âns les lois mêmes de Foi^anisation un Téritable ''fil conducteur, auqud se rattache naturellement Kaikic toute la marche de la science. Cette circonstance ^^^kh. ^^^ ^ ^^ seule de Fétude des êtres organisés, quel- '•*/^ que diverses que soient leurs formes, et quelque
variée que soit leur répartition sur la surface du globe, une branche des sciences tout à fait spéciale, qu'on désigne sous le nom d'histoire naturelle des corps organisés, at«.re Mi.rcOc Rcstcnt tous Ics autrcs corps de la nature, beau- ^coup plus volumineux, quoique moins nombreux, et surtout moins diversifiés, qui sont privés de ces organes intérieurs de développement Chacun d rax en particulier resterait toujours le même su nétait pas soumis à des actions extérieures et tout à faàt indépendantes de lui. Leur étude, privée du fil conducteur fourni par la connaissance de Torganisation, doit, par cela seul, suivre une marche différente. Elle constitue la seconde partie de lliistoire naturelle, celle dont j aurai Thonneur de vous entretenir.
Les corps inorganiques sont placés, par rapport à nous, dans des conditions diverses. On peut distinguer surtout ceux qui peuplent les espaces célestes et ceux qui composent la terre ou qui couvrent sa surface. Ces derniers ont cela de particulier relativement à nous, que nous pouvons les examiner de près , les toucher. Ils sont par là même susceptibles d'un genre d'étude inapplicable à ceux que nous ne pouvons apercevoir que dans le lointain, ou
DE LA GEOLOGIE.
dont nous ne pouvons que deviner l'existence. Ce sont les corps que nous pouvons toucher, ceux qui existent à la surface de la terre, qui composent plus spécialement le domaine de l'histoire naturelle des corps inorganiques.
Ces corps, compris en général sous là dénomi- objet
-•-■./ f .1 «1 • «le la minéralogie.
nation de rmnerauac , forment, lorsquon les considère chacun en lui-même, l'objet de la minéralogie.
Considérés particulièrement sous le point de vue objet du rôle qu'ils jouent comme éléments de l'écorce **• *• 8*****s'e. terrestre, plus encore que dans leur nature intrinsèque, dans leur contposition, ces corps, qui constituent toute la partie visible de la terre, sont l'objet d'une, autre branche de l'histoire naturelle qu'on désigne sous le nom de géologie.
J'aurai l'hoimeur de vous exposer une partie de oLjet .pëciai <iu celte science et de vous la développer sous une forme '^°"" particulière, en m'attachant surtout à la manière dont se font les observations qui lui servent de base; et je dois commencer par entrer dans quelques n
détails sur Futilité qi^e me parait offrir cette marche et sur les motifs qui me conduisent à l'adopter.
Toutes les études auxquelles les hommes s'ap- Poinu de contact pliquent, se rattachent nécessairement les unes aux autres plus ou moins directement, malgré les lignes de démarcation qui paraissent les séparer. Elles se lient entre elles par la nature même des choses; et * les lignes de démarcation que je viens de rappeler sont en partie artificielles, et relatives soit aux bornes de notre esprit, au besoin qu'éprouve chacun de nous de cit^conscrire l'objet de ses études dans un cercle particulier; soit aux divers moyens
de la géologie
avec lea antres
sciraeef.
•es ai(
d'étude, d'observation, que nous pouvons appliquer à différents genres d'objets.
jeiendutingae L'étude dc l'écorce terrestre se lie natui^ellement
ar la ipëci alité ^ 111 * > 1> .
éihodei. ^ ^'i grand nombre de connaissances, a 1 astronomie, à la géographie, à la physique, à la chimie. Par la nature des choses et par suite simplement de ce que la surface de la terre est notre séjour, son étude doit nécessairement établir entre toutes ces sciences un lien commun. Mais il n'en résulte pas qu'elle se confonde avec aucune d'elles; il est au contraire à remarquer quelle touche chacune de ces sciences par des points où celles-ci commencent à perdre de leur précision; or, c'est là justement ce qui fait que la géologie est une science distincte. Elle l'est par ses méthodes, qui doivent suppléer, relativement à l'objet dont elle s'occupe^ à l'insufHsance des méthodes des autres sciences, plus encore qu'elle ne l'est par cet objet lui-même; elle n'envahit rien de ce que les autres sciences sont aptes à féconder; la spécialité même de ses méthodes qui lui permet d'exploiter un champ sur lequel les autres sciences étaient inhabiles à rien produire de positif, lui interdit d'en sortir; mais, quoique établie sur un terrain longtemps délaissé, elle l'emporte déjà sur plusieurs des sciences collatérales par l'intérêt et l'utilité, et elle est destinée à ne le céder bientôt à aucune sous le rapport de la rigueur.
Le globe terrestre étant une planète, son étude se lie naturellement à celle de tous les autres corps célestes, et particulièrement à celle des corps qui composent le système solaire. Une partie notable des connaissances que nous possédons relativement
à la terre, dérive même réellement de l'étude générale de ce système. Les notions relatives soit poim* de conuci au globe terrestre considéré en masse, soit même"'''''**''*"'*""*' à une partie des accidents de sa surface, s'acquièrent par des moyens qui, par leur nature, appartiennent à l'astronomie, et qui exigent un genre d'observations, de déductions et de calculs essentiellement différents des moyens d'observation, de déduction et de calcul adaptés à l'étude des corps qu'on peut observer de plus près. Quoique ces Avec notions fassent aussi en elles-mêmes partie de la ^•s'^^p**'** connaissance de la terre, et par conséquent de la géologie, elles n'y jouent cependant qu'un rôle accessoire; elles n'entrent, pour ainsi dire, que dans l'introduction de la science, dans laquelle se place aussi la description purement géométrique de la conformation de la surface du globe, qui forme en même temps la base de la géographie.
Le globe terrestre nous présente plusieurs enveloppes successives : une atmosphère qui entoure la terre, une mer qui couvre les trois quarts de sa surface et enfin une écorce solide.
L'atmosphère et les eaux qui existent sur la sur- Avec £ace du globe sont l'obiet de deux branches de *' r*l'^''**T '*
, f ' rbydrogTapbie.
connaissances qui ne sont plus du domaine de l'astronomie, et qui, bien que comprises elles-mêmes d'une manière générale dans l'histoire naturelle, ne îFont cependant pas encore, non plus, partie de la géologie proprement dite, et n'entreront que d'une manière accessoire dans les objets dont j'aurai l'honneur dé vous entretenir.
L atmosphère, par exemple, présente à peu prèsla même composition dans tous les pays. Sauf de légères différences, les divei'ses colonnes atmosphériques sont à peu près semblables entre elles dans toute rétendue de la surface du globe.
Ce que je viens de dire à l'égard de l'atmosphère, on peut le dire aussi, quoique d'une manière moins absolue, relativement à l'étude des eaux qui constitue ï hydrographie. Les eaux douces présentent toutes à peu près la même composition par toute la terre. Il en est de même des eaux marines.
Les parties accessibles de lecorce solide donnent prise à des considérations d'un ordre tout différent. Par cela même que l'atmosphère, les eaux douces, les eaux marines, offi^ent la même composition sut* toute la terre, et que leurs parties sont mobiles , 1 étude qu'on en peut faire a quelque chose, pour ainsi dire, de plus abstrait que l'étude des parties solides et immobiles , de composition variable d'un point à un autre y qui constituent l'écorce terrestre. Leur uniformité, jointe à leur mobilité, les rapproche beaucoup plus des choses qui font l'objet de la physique et de la chimie , où les propriétés des corps sont considérées en elles-mêmes. De plus, les masses mobiles de l'atmosphère et de la mer ne conservant pas la trace des événements passes, cette double circonstance fait qu'elles ne sont pas susceptibles du même genre d'étude, ni de conduire au même genre de connaissances que la partie solide * Ce. icience. ne du globc tcrrcstre. C'est là ce qui fait que la météoaedwrduciion rologle ct \ hjdrogruphie se placent encore pour le à la géologie, géologue dans l'introduction de la science; il leur
emprunte beaucoup de notions; mais elles sont pour lui quelque chose de latéral et presque au même degré que l'astronomie.
Le géologue traverse toutes ces branches d'études pour arriver à la sienne; mais elles ne sont pas
. précisément son objet, auquel, cependant, elles se lient très-directement et de plusieurs manières différentes. Ainsi l'atmosphère et la mer, qui ont toujours existé sur la surface du globe, y ont laissé des marques successives de leur action prolongée. La plupart des mouvements qui ont eu lieu sur la terre, y ont laissé leur empreinte, et l'étude de Técorce terrestre consiste en partie à lire sur sa surface les traces de tous ces événements passés. Relativement à ces phénomènes extérieurs, l'écorce terrestre a joué un rôle analogue à celui du récipient d'un sablier, ou à celui que jouent dans certaines expériences
•^e physique et de mécanique ces bandes de papier sur lesquelles un crayon ou un pinceau marque à
^chaque instant l'effet produit ; la marche des phéneinènes s'y est ainsi enregistrée jour par jour. Une paAieile la géologie n'est donc, pour ainsi dire, quUme météorologie et une hydrographie rétrospectives; mai§ cette étude se fait par des moyens particuKeps', dont j'ai pour objet de vous donner une idée précise. Je vais commencer, dès aujourd'hui, à vous en indiquer les points principaux.
Le cafactère spécial de la géologie, comme en comment général celui^ chaque branche des connaissances " xJ"' *" humaines, se dévoile surtout dans la manière dont «'«<=««« »p^«"»
^ ^ de
se font les observations, dont se recueillent les faits cette science. qui servent de base à l'édifice de la science. C'est
gëologuri.
là quon peut le mieux saisir son esprit, et découvrir ce qu'on peut attendre de son avenir, de la nature intime des éléments qui la constituent Jai cru, d après cela, ne pouvoir vous donner une idée plus approfondie, plus intime, de ce qu'est, et de ce que pourra devenir un jour la géologie, qu'en analysant aussi con^plétement que possible, et en essayant de vous faire bien connaître les moyens d'observation que les géologues emploient dans ce qu'on peut appeler la géologie pratique , à laquelle ce cours doit être consacré.
.rand nombre de La pratiquc dc la géologie s'est de plus en plus répandue depuis un certain laps de temps. Le nombre des géologues n'a pas toujours été aussi consi- Pourquoi dérable qu'il l'est devenu de nos jours. Il s'est beattcoup accru depuis le commencement de ce siècle, et plusieurs causes ont concouru à cet accroissement» d'abord, la géologie, plus avancée et plus connue,^ a présenté de l'attrait à un plus grand nombre d'es-. prits ; en outre, les observations géologiques son^ devenues beaucoup plus faciles et plus attrayanl^^ ' et enfin la géologie, rendue plus précise, est cMv^l^e susceptible d'applications, de sorte qpeparmirj^ personnes qui l'apprennent aujourd'hui, ^on doit en compter un grand nombre qui se livrent tC l'élude pratique de la géologie, comme d'pulres & celle de la chimie, afin d'acquérir une connlii3sance intime de cette branche d'études, et qui^abaùdosnent ensuite la science pure pour n'en plûsi£rilre*jqiie des applications dans la minéralogie jî^ia paléontologie , Y art des mines , \ agriculturç r\^\stufistif^e ^ ï administration, etc. K^ . , . " . ;
re nombre i^est srcru.
DE LA GEOLOGIE. 9
Beaucoup de personnes se sont ainsi trouvées conduites à s'occuper de géologie, et même à en faire pratiquement, afin de bien savoir en quoi cette science consiste. Il est difficile, en effet, de se former une idée exacte des faits positifs sur lesquels elle s appuyé, sans avoir fait soi-même de la géologie pratique , sans avoir voyagé , exploré au moins une contrée de quelque étendue pour bien voir comment les faits géologiques se combinent avec d'autres faits. Par suite, le nombre des géologues pratiques est devenu incessamment plus grand. On pourrait certainement en compter aujourd'hui plus de mille, ayant tous l'habitude des observations, en ayant fait de bonnes, ou possédant tout ce qu'il faut pour en faire. Aussi voit-on paraître chaque année des travaux géologiques en grand nombre, qui, s'ils n'embrassent pas tous des parties très-étendues de la sur&ce du globe, n'en sont pas moins propres à éclaircir des questions intéressantes. Ces nombreux oitcipime observateurs constituent, passez- moi l'expression, une sorte de petite armée, dans laquelle il y a des règles de conduite, une espèce de discipline, auxquelles sont soumis tous les individus dans la direction particulière de leur action; en voyant comment on obtient l'estime de ses pairs dans cette espèce de i*épub1ique, vous acquerrez une connaissance intime de l'esprit de la science, vous serez au courant de ses règles, et en état de contribuer vous-mêmes à ses progrès.
Mon but serait d'essayer de faire bien connaître les règles suivies dans ces travaux aujourd'hui si multipliés, et de présenter la science de la manière
de cette petite année.
lO MARCHE PROGRES81YE
la plus propre à éclairer la marche de ces différentes recherches.
Le mouyement des esprits que je viens de tous signaler, tient à des causes générales que je dois passer rapidement en revue
Les divisions que nous établissons dans les sciences
étant relatives en partie à nos moyens d'ohservation,
* il est évident que, si nous acquérions de nouvelles
facultés, il naîtrait naturellement de nouvelles
iMrrioppemaiu branchcs dc connaisances. Eh bien ! les hommes
rac-vriaLioe. Ont acquîs jusqu'à un certain point, depuis un cer-
•otreç» <!«•<«• lain laps de temps, non pas précisément de nou-
velles facultés, mais de nouveaux développements
de leurs facultés* On peut en suivre la gradation
dans les siècles précédents ; mais ce fait se manifeste
plus pai^iculièrement dans l'époque actuelle.
D'abord Fimprimerie, inventée au i5.^ siècle par Gutenberg, a beaucoup facilité les communications entre les esprits : elle a rendu les Hommes des différents pays moins étrangers les uns aux autres, et elle a diminué par cela même les préjugés qui existaient chez les différentes nations les unes par rapport aux autres. Ce changement a été très-lent d abord, mais sa marche ne s'est jamais ai*rétée, et il a fini par On • voyagé produirc ses effets inévitables. Les hommes se sont d^y.nuge. commumqués , se sont connus, se sont fréquentés davantage; on a ^voyagé daç^antage, et par cela même les moyens de voyager se sont naturellement multipliés, sont devenus plus faciles.
Or, l'examen de la surface du globe exige avant tout des voyages; par conséquent les occasions d'observer le globe terrestre se sont multipliées à mesure
DE LA GEOLOGIE.
que les hommes ont été à même de se transporter plus souvent d'un pays dans un autre. Elles sont devenues en même temps plus faciles à saisir, parce que les moyens de transport se sont singulièrement perfectionnés , et par d^rés ces différentes circonstances ont réagi les unes sui* les aulres.-
Aussi remajrquerez-vous, en considérant d'abord les principaux traits du tableau, que dans les siècles qui ont immédiatement précédé le nôtre les grandes expéditions maritimes se sont multipliées graduellement. Elles étaient d'abord très-rares^ c'étaient aux iS.*" et lô."* siècles des entreprises colossales que celles de Colomb et de Magellan; mais dans le siècle suivant il s'en est fait de plus nombreuses , et des expéditions beaucoup plus difficiles ont été tentées dans la seconde moitié du 18.^ siècle, telles que les voyages ^Anson, de Bougaiiwille ^ de Cook; puis celui de Lapejrouse, malheureux dans son issue, mais qui avait été entrepris sur une grande et noble échelle^ enfin, le même esprit qui avait créé l'Institut de France, voulut marquer le commencement de notre siècle par le voyage des corvettes le Géographe et le Naturaliste, sous le commandement du capitaine Baudin, qui partit peu après la mémorable expédition d'Egypte, accompagné de MM. Pérou et Lesueur, et de M. Bory de Saint-Vincent, chargé depuis de diriger les commissions scientifiques de la Morée et de l'Algérie.
Depuis la paix, les voyages de circumnavigation se sont multipliés au point qu'il serait très-long de les énumérer; ils sont devenus pour ainsi dire un jeu pour la marine actuelle, par suite des perfectionnements de Fart de naviguer, joints à une con-
Grandes czpéditioBft «lantimct.
Comment elles le «oot multipliées»
eox.
naissance plus complète des mers , qui permet d'en éviter plus facilement les dangers.
Le. gnerre. ont Lcs moyeus joumalicrs de communication entre le. pwpiêi'eDire J^s différcnls pays, et principalement entre les diverses contrées de TEurope, se sont en même temps singulièrement étendus et perfectionnés. Il n'y a pas jusqu'aux événements politiques fpxi n'y aient contribué, et en première ligne on doit placer les guerres qui ont marqué le passage du 1 8.^ siècle au 19.*'; car les guerres, en mêlant les peuples les uns avec les autres, les ont familiarisés entre eux.
Aucune classe d'événements n'a eu une influence plus profonde sous ce rapport que les grandes guerres de l'empire. L'activité infatigable avec laquelle l'empereur Napoléon a bouleversé, pendant près de vingt ans, la carte politique de l'Europe, l'énergie sans exemple avec laquelle sa main de fer a brassé le mélange des peuples européens , ont contribué plus qu'aucune autre circonstance à accélère^ la diminution progressive des antipathies nationales. L'empereur, en obligeant les principaux souverains de l'Europe à s'unir pour lui résister, et à fondre leurs armées en une seule; en donnant lui-même pour auxiliaires et pour camarades à nos soldats ceux d'une foule de princes jadis rivaux ou même ennemis les uns des autres ou de la France ; en promenant d'un bout de l'Europe à Vautre ces réunions hétérogènes, a produit de force entre les nations, ce qu'il est quelquefois difficile de réaliser entre des individus: il leur a (ait Jaire connaissance^ et c'est là la partie la plus durable peut-être de la mission qu'il a accomplie dans le monde.
DE LA GEOLOGIE. l3
liSL facilité avec laquelle on voyage aujourd'hui Perfectîo««cmeou est la suite de ces grands événements. Aux effets é^t^ll^lt. qu'ils ont produits se joint la commodité tous les jours plus grande des moyens de transport, et parmi les perfectionnements dont l'influence se fait le plus sentir, se trouve l'application des machines au transport des voyageurs. Les nations, après avoir été mélangées violemment, se confondent pacifiquement; l'œuvre commencée par la poudre, est continuée par la vapeur.
Dans les premiers temps, les hommes ne voyageaient qu'à pied: plus tard, ils ont voyagé à cheval; c'est. ainsi que voyageaient les chevaliers et les empereiu*s romains : les ojoies romaines n'étaient construites que pour des cavaliers. Ensuite, on a voyagé en voiture; on a fait des routes carrossables, que Ton a beaucoup multipliées dans les derniers temps. Plus tard on a imaginé d'appliquer des machines à vapeur au transport des hommes et des Êurdeaux, surtout à celui des hommes. L'établissement des bâtiments à vapeur a d'abord été une addition d'une haute importance aux moyens de transport commodes et rapides. Puis est venue l'invention des chemins de fer y qui semble encore pour ainsi dire un prestige.
Je vous rappelais, il y a un instant, le siècle de lcum Gvtenberg. Les progrès qu'il a légués aux hommes '"^"^'^"J^' ont été immenses; ceux que produira l'introduction «ncaicai.biei de la machine à vapeur comme moyen de réduire les distances» sont incalculables. Nous n'en voyons que le commencement, et il nous est impossible de prévoir jusqu'où iront les résultats de ce grand
avenir
l4 MARCHE PROGRESSIVE
phénomèae social. Us font partie de ce nouvel avenir que M. Arago a si ingéniieusement et si justement caractérisé en ] appelant le siècle de Papin et de Wait^
Efffu de Tant de facilités multiplient beaucoup les voyages;
** TerlLy!!^*"'" ^' ^^ même temps les observations qui ressortent
*'^« naturellement des voyages, les comparaisons entre •UT différentes parties du globe sous le rapport de leur
BKttnce. QgpoQi^ jg leurs formes, de la composition de leur sol, se multiplient dans une progression correspondante. La science en profite^ et la quantité d éléments nouveaux qu elle a à s assimiler journellement en change même jusqu'à un certain point le caractère. Elle prend un caractère de plus en plus positif; peut-être même, embarrassée de tant de richesses nouvelles, est- elle momentanément trop préoccupée de leur classement et trop détournée des grandes vues théoriques.
Accroii*eineiit Et c'cst aussi parcc que les moyens d'observation
du nombre des i* Il i#**i il
géologues. aeviei\nent de plus en plus laciles et de plus en plus nombreux, qu'un plus grand nombre d'hommes se consacre à la culture et aux progrès de la géologie. D'abord , aussitôt qu'une science a fait quelques progrès, et que le genre d'attrait qu'elle office à la curiosité commence à avoir du retentissement, un plus grand nombre de personnes H^onçoit l'idée de s'en occuper. Mais en outre, comme la géologie résulte en grande partie de comparaisons entre le sol et les roches de divers pays, et que beaucoup plus
1. £loge de James Watt par M. Arago. (Mémoires de Pacadémie royale des sciences de Finstitut de France , t. XVII , p. CLXXVII. )
DE LA GÉOLOGIE. l5
de persoQnes sont conduites aujourd'hui par leurs voyages à faire ces comparaisons, il arrive que, après les avoir faites d'une manière presque machinale , après avoir fait d'abord de la géologie satis le savoir s elles continuent ensuite à s'occuper de cette science par le charme inattendu qu'elles ont trouvé dans ses premières révélations.
Enfin, une des choses qui fait que l'on s'occupe davantage maintenant de géologie, c'est qu'on apprécie mieux l'utilité matérielle quelle présente. On voit par l'effet des comparaisons auxquelles on est conduit, que la connaissance du sol éclaire une foule de questions. Depuis longtemps on a compris son utilité pour la recherche et l'exploitation des mines, On est également d'accord aujourd'hui que cette connaissance est utile pour l'agriculture; genre de travail plus répandu et qui intéresse un beaucoup plus grand nombre d'hommes que les travaux des mines. On s'est convaincu encore que l'initiation aux études géologiques explique un grand nombre de circonstances géographiques et statistiques, et fournit une foule de données dont l'administration publique peut tirer beaucoup de lumières.
L'influence des circonstances que nous venons ugëoiogie, d'analyser a beaucoup changé, depuis un (^\^^^^^ZV-^n<^ZltT nombre d'années, par exemple, depuis le milieu et. «'«•» devenae surtout depuis la fin du siècle dernier, la situation que
I l" ' 1 • i-*y *^TI* 1* 1. tout réceininent.
de la géologie. Cest aller trop loin cependant que de dire, comme on le fait quelquefois, que la géologie est une science née d'hier; c'est une science très- ancienne; c'est un ordre d'idées qui se perd.
c€»iiiiiie les principes de loates nos eonnaûsanoes, dans la noit des temps les fins recnlés.
Les pins anciens autems contiennent des systèmes sor Forigine dn globe terrestre, tons pins on moins basés sor TcJiMervation , ainsi qu'on pent s'en conTaincre par le caractère différent qne présentent ces STStèmes soiTant les contrées où leurs auteurs ont Técu *. Des auteurs très anciens renferment même de la géologie descripÛTe* des &its, des obserrations souTcnt très-fines et très-eiactes. Ainsi , dans Strabon il t en a plusieurs. Dans la plupart des géographes grecs et romains on peut en trouTcr de plus ou moins dignes d'intérêt
liais ces faits sont restés isolés, peu nombreux, et comme délaiss» jusque dans le 16.* siècle. Cest seulement lorsqu'ils se sont multipliés dans une j»t>portion plus rapide, que la connaissance a commencé à s'en r^Mindre; et ce n'est que très-récemment qu'ils ont réellonent attiré l'attention générale. Voltaire a pu, sans paraître trop ridicule aux yeux de la plus grande partie du public, attribuer à des pèlerins ou à des sing^ le transport des coquilles qu'on trouTC sur les hautes montagnes.
Jusqu'au milieu du siècle dernier, le public connaissait à peine les accidents physiques les plus frappants que présente la surface de l'Europe, ceux 1^ ^i attirent le plus, aujourd'hui, les TOjageurs. ^Jl^*» Ainsi , bien que Scheuchzer et d'autres autpurs ^m i;4« eussent déjà décrit des glaciers, les glaciers de
1. Vojez quelques fragments géologiques extraits de Stemm, de Kazivini, de Strabon et de Boun-Dehesch, (Annales des sciences « naturelles, t. 25, p. 337; arril 1832.}
aui glacieri de Chamonni.
Chamoufii, un des phénomènes les plus curieux, les plus propres à attirer non-seulement les géologues, mais encore toutes les personnes qui s'intéressent aux grands spectacles de la nature , ont été , pour ainsi dire, découverts, en 1741? par deux Anglais.
Si vous êtes allés visiter le Montanvert, près de Excuniom Chamouni , vous aurez vu cette inscription gravée au bord de la mer de glace, sur un bloc de granit nommé pierre aux jinglais :
POœCK ET WINDHAM
Ce monument, car c'en est un, indique l'époque où commença en Europe ce qu'on peut appeler la mode des "vojages. Jusqu'alors les voyageurs n'osaient presque pas s'écarter des villes et des grandes routes, et aller dans des contrées reculées, comme les montagnes de la Savoie, qui étaient pourtant déjà habitées par une population nombreuse et intelligente. Nos deux Anglais racontent quelque part comment ils ont été à Chamouni; comment ils plantèrent leurs tentes en dehors du village; combien leur voyage parut extraordinaire aux habitants de la vallée, stupiéfaits de la curiosité qui amenait ces étrangers chez eux; comment, de leur côté, les voyageurs ne s'approchaient des habitants qu'avec une sorte de crainte. A la fin, cependant, ils firent connaissance avec le prieur de Chamouni ; et c'est alors qu'ils visitèrent les glaciers du Mont-Blanc : espèce de découverte dont ils parlent à peu près comme Cook raconie les siennes dans les iies de la mer du sud.
MARCHE PRUGHESSIVE
Voyage»
de Saussure*
Caractère
plus simple
encore
des
voyages actuels*
Progrès
de la science
en rapport
avec
reux des voyagrS'
Aujourd'hui la foule se porte dans ces lieux naturellement si sauvages, et si cjuelque chose y choque l'homme studieux, c'est la frivolité avec laquelle le vulgaire des touristes regarde ces grands spectacles de la nature. Vous voyez quel changement s'est opéré en Europe depuis un siècle.
Dans ce laps de temps les voyages scientifiques se sont multipliés dans une proportion non moins rapide. Dix -neuf ans seulement après l'espèce de découverte de Pocock et Windham, ont commencé les voyages de M. de Saussure, mais on voit encore dans le récit qu'il nous en a laissé, l'empreinte des difficultés, des craintes, de l'espèce de surprise qu'un citadin éprouvait alors à se trouver seul au milieu de ces grandes scènes naturelles. Puis sont venus les voyages de Pallas, de M. de Humboldt, de M. de Buch, et de tant de hardis explorateurs pour qui l'histoire n'a pas encore commencé. Je mentionnerai seulement ceux de Victor Jacquemont, qui, en décrivant par exemple ses courses derrière THymalaya, sur les bords du Spiti, et sa rencontre avec les douaniers chinois, peint si bien la tranquille familiarité avec laquelle nos naturalistes du 19.^ siècle savent interroger les contrées les plus âpres et les plus reculées. *
Examinons maintenant, en parcourant l'histoire de la science, comment cet ordre de faits a réagi sur sa marche.
Jusqu'au commencement du 18.® siècle on avait
1. Victor Jacquemont, Correspondance avec sa famille et plusieurs de ses amis, pendant son voyage dans Flndc.
recueilli quelques observations; et bien que peu nombreuses encore, elles ont servi de point de départ à Buffon et à Linné, qui sont devenus à cette Buffon. époque les deux grands régulateurs de l'histoire naturelle. Us étaient nés l'un et l'autre en 1707.^
1. J. GuTENBERG iiaquit à Majence en l400; il mourut le 24 fér. 1468 y à 68 ans.
Louis xiy naquit à Saint-Germain le 5 sept. 1638 ; il mourut à Versailles le 1.*' sept. 1715, à Ti ans.
Newton naquit le 25 déc. 1642; il mourut le 20 mars 1727, à 84 ans et demi.
LsiBNrrz naquit le 3 juill. 1646; il mourut le 14 nov. 1716, à 70 ans.
EuLER naquit le 15 avril 1707; il mourut le 7 sept. 1783 9 à 78 ans.
Ismk naquit le 24 mai 1707; il mourut le 10 jany. 1778 ^ à 71 ans.
Buffon naquit à Montbard le 7 sept. 1707 ; il mourut à Paris le 16 avril 1788, à 80 ans et demi.
GuerrABD naquit à Étampes le 22 sept. 1715 ; il mourut à Paris le 8 janvier 1786 , à 70 ans.
Dàubenton naquit à Montbard le 29 mai 1716 ; il mourut à Paris le 31 déc. 1799, à 83 ans.
Desmâreis naquit à Soulaine (Aube) le 16 sept. 1725; il mourut à Paris le 20 sept. 1815 , à 90 ans.
HuTTON naquit ea 1726; il mourut le 26 mars 1797 , à 71 ans.
J. A. Deluc naquit à Genève en 1727; il mourut à Windsor le 7 nov. 1817, à 90 ans.
J. Watt naquit à Greenock, en Ecosse, le 19 janv. 1736; il mourut à Heatbfield, dans le Staffordshire , le 25 août 1819, à 83 ans.
H. B. DE Saussure naquit à Genève le 17 fév. 1740; il mourut le 22 janv. 1799, à 59 ans.
P. S. Pallas naquit à Berlin le 22 sept. 1741 ; il mourut le 8 sept. 1811 , à 70 ans.
R. J. Haut naquit à Saint-Just (Oise) le 17 fév. 1743 ; il mourut à Paris le 3 juin 1822, à 79 ans.
de «es ouvrages géologique!.
Caractère Buffou entreprit la géologie d une manière plutôt
théorique que pratique. Il avait commencé l'étude des sciences par la traduction en français de quelques-uns des ouvrages de Nevvton; et la grandeur des idées de Newton, la grandeur aussi des idées du siècle de Louis XIV, dont la gloire expirante avait éclairé son berceau, eurent une grande influence sur ses travaux. La pompe du grand roi semblait revivre dans son stylcj ladmirable simplicité des idées newtoniennes était le type sur lequel se modelaient ses conceptions. Doué du talent d'allier ces deux genres de grandeur si différents, il les porta dans toutes les parties de l'histoire naturelle, et principalement dans la géologie. Il a tracé à cette science un. cadre aussi vaste que simple, dont on peut dire à sa louange qu'elle n'a pas encore complètement dépassé les bornes aujourd'hui. Sentant bien qu'il n'était pas assez géomètre pour partager avec Euler, Clairaut et Dalembert la gloire de développer le principe de l'attraction universelle, il s'est approprié ridée de la fusion originaire du globe terrestre, de laquelle Newton avait seulement déduit le calcul de sa figure aplatie, et il en a fait la base de l'histoire naturelle inorganique. Descartes et Leibnitz
Playfair naquit en 1749; il mourut en 1819 , à 70 ans.
J. D. DE DoLOMiEu'naquit le 24 juin 1750 ; il mourut le 7 frimaire an X (1801), à 51 ans.
A.. G. Werner naquit à Wehrau, sur la Queiss, dans la Haute- Lusace», le 25 sept. 1750; il mourut a Dresde le 30 juin 1817, à 67 ans.
J. Hall naquit en Ecosse en 1760 ; il mourut a Edimbourg le 23 juin 1832, à 72 ans.
DE LA GEOLOGIE. 3 1
avaient entrevu cette brillante conquête; Buifon la réalisée; d'autres ont travaillé depuis à la régulariser. Buffon avait des idées de physique générale trèssaines, et des instincts d'histoire naturelle extrêmement justes aussi. Guidé par les premières et inspii^ par les autres, il a su deviner des secrets que ses successeurs n'ont arrachés à la nature que longtemps après lui; mais le nombre des faits bien constatés et généralement admis, surtout pour ce qui concerne la géologie, n'était pas encore assez grand pour fixer les opinions de la masse des savants , ce qui a été cause que beaucoup des idées émises par tenr inouence Buâfbn ont paru gratuites; il a plutôt agi par une , i"8'"~'
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sorte de séduction sur les lecteurs étrangers à la ^«n»
I 1. • le principe
science que sur les savants proprement dits, qui ont très -souvent qualifié ses ouvrages de romans ingénieux. Ce n'est que de nos jours qu'on a commencé à rendre aux vues géologiques de BufTon toute la justice qui leur est due.
La route par laquelle on a été amené à la leur Linné, rendre, a été longue et embarrassée. Linné, qui *^°°*7mau"' était né la même adnée que Buffon , partageait avec •^' ^"^°"lui l'attention du monde savant. Il considérait l'histoire naturelle en général, et la géologie en particulier, sous un point de vue différent; il se tenait beaucoup plus dans le^ faits; il marchait plus terre à terre; et la grandeur des résultats de Linné, l'attrait que ces résultats avaient pour un grand nombre d'esprits, tenait beaucoup plus à la variété, à la curiosité, à la majesté des faits en eux-mêmes, qu'à la grandeur de ses propres idées. Buffon et Linné entraient dans une même carrière par les
Ecpriti
formel au milieu
de leur lutte.
^ Sauuure , Pallas, Haûy, Werner.
deux extrémités opposées, ce qui rend difficile de comparer les progrès qu'ils y ont faits. Linné s'éleva sans doute moins haut que Buffou en géologie, mais il prit sa revanche en botanique; à de hautes conceptions il opposa une méthode qui était elle*méme une conception des plus fécondes; et il balança, et balance même encore tellement la renommée de son émule, qu'au lieu de chercher à décider auquel de ces deux beaux génies devra rester la palme, on pourrait être tenté de leur appliquer ces vers d'un de leurs plus illustres contemporains :
Turenne , de Condé le dangereux rival ,
Moins brillant, mais plus sage , et du moins son égal. *
Bientôt après la carrière s'ouvrit pour les esprits qui avaient été initiés à la science lorsque les écrits de BufTon et ceux de Linné paraissaient concurremment. De ce nombre ont été les hommes qui ont donné le plus d'impulsion à Tétude du règne minéral vers la fin du siècle dernier, et à partir desquels plusieurs personnes comptent l'existence scientifique de la géologie. C'étaient de Saussure, Pallas, Werner, Haiiy (pour la minéralogie), et quelques autres encore qui n'ont pas joué un rôle aussi immédiatement saillant.
Les premiers volumes de l'Histoire naturelle de BufTon ont paru en 17495 ^t on peut supposer que leur grand efTet sur les esprits a dû se faire attendre jusque vers 1760. Eh bien! de Saussure était né en 1740; il avait vingt ans en 1760. Pallas était né en 1741 ; il avait donc dix-neuf ans .en 1760. Hatiy