‹ Leçons de la physiologie opératoireChapitre 74 sur 152 · PHASES SUCCESSIVES DE L ABSORPTION · texte numérisé non relu

PHASES SUCCESSIVES DE L ABSORPTION

de l’empoisonnement se continuer, se généraliser de plus en plus, la respiration devenir difficile, puis s’arrêter et l’animal succomber.

C’est qu’en effet, au moment où nous supprimons par l’amputation du membre l’entrée du poison, une quantité considérable de curare avait déjà pénétré dans le sang : de cette quantité, une partie seulement avait agi sur les nerfs moteurs les plus sensibles à cette action, respectant les nerfs de la respiration ; mais le reste a pu encore venir, après l’amputation, agir sur ces derniers nerfs. Nous avons donc, en amputant le membre, arrêté la pénétration dans le sang, mais non la* pénétration dans les éléments anatomiques, du poison déjà contenu dans le milieu intérieur. Des deux phases de l’absorption, nous n’avons interrompu que la première, laissant la seconde se manifester dans toute son évidence et dans toute son étendue.

Au lieu d’amputer le membre, nous pouvons, par une ligature fortement serrée appliquée au niveau de sa racine, supprimer également la source d’introduction du poison dans le sang. Nous observons, dans ce cas, le même phénomène.

Ainsi, d’après l’expérience qui précède, nous voyons que la substance toxique n’agit qu’un certain temps après avoir pénétré dans le sang. Nous voyons de plus qu’au moment où les premières atteintes du poison apparaissent, il y en a déjà une dose mortelle qui a pénétré dans le sang. Toutefois, ici encore, il faut préeiser les expériences. Si la dose de poison est moins forte, avec la même quantité de liquide, l’absorption de

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la substance toxique sera proportionnellement diminuée, et, au moment où les premiers accidents toxiques apparaîtront, on pourra les arrêter parce que la quantité de substance toxique absorbée ne sera pas suffisante pour amener nécessairement la mort. Ce fait sera mis en évidence par les expériences suivantes dans lesquelles on a substitué la ligature du membre à l’amputation.

Sur ce lapin nous injectons, sous la patte postérieure, une dose moindre de poison, 3 centimètres cubes d’une solution de curare de 1 sur 200 d’eau (soit 1 centigramme 1/2 de poison). Dès que les symptômes se manifestent, dès que l’animal, impuissant à se tenir sur ses membres, va tomber sur le flanc, nous lions fortement la cuisse à sa partie inférieure, de manière à y supprimer la circulation, et par suite toute nouvelle entrée du poison dans le sang. Cependant l’empoisonnement continue encore : l’animal tombe sur le flanc; mais, vu la dose plus faible de poison, la respiration n’est pas atteinte ; il ne succombe pas.

Ainsi, rien de plus net que cette succession des deux phénomènes de l’absorption : l’un par lequel le sang puise le poison introduit dans le tissu cellulaire ; l’autre par lequel les éléments anatomiques puisent le poison dans le sang.

Pour ce second acte, il faut que le poison arrive au niveau des capillaires et que de ceux-ci il pénètre dans le liquide interstitiel qui baigne immédiatement les élé—

* ments anatomiques. Voici un autre fait qui semble bien démontrer la nécessité de cette extravasation ou trans-

PHASES SUCCESSIVES DE 1/ ABSORPTION 357 sudation, pour que cette seconde phase de l’absorption se produise : il suffit d’ouvrir largement la veine qui vient d’un muscle, et de laisser couler le sang veineux : si alors on injecte du curare dans un rameau collatéral de l’artère de ce muscle, on n’observe pas, ou très-lentement, l’empoisonnement local du muscle, dont les vaisseaux charrient cependant du sang intoxiqué. C’est que l’ouverture de la veine et l’écoulement du sang ont supprimé la pression rétrograde et collatérale qui était nécessaire à l’exsudation du plasma, et par suite à la mise en contact du poison avec l’élément de tissu. Mais dès que nous comprimons la veine, nous voyons l’empoisonnement se manifester, parce que les conditions mécaniques dont je viens de vous montrer l’importance ont été rétablies.

Ce que nous venons de signaler ici pour l’ouverture d’une veine est ce qui se produit, jusqu’à un certain point, lors de l’absorption des liquides qui se réduisent facilement en vapeur. On pourrait dire que le liquide toxique se divise en deux parties : une qui passe son chemin ou s’exhale, l’autre qui pénètre dans l’élément. Suivant la dose du poison, suivant les conditions de pression sanguine, les deux quantités de substances changent de rapports et amènent conséquemment des effets différents.

Vous voyez ainsi qu’il ne faut pas confondre le fait de pénétration dans le sang avec celui de l’empoisonnement proprement dit. Yous voyez de plus que, dans l’étude des phénomènes de l’organisme vivant, rien ne doit être négligé : il n’y a pas de conditions d’impor-

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tance minime ; toutes ont une influence dont il faut savoir tenir exactement compte. Que de variétés, que de résultats divers, en apparence capricieux, nous a présentés, il y a un instant, ce seul exemple d’une injection de curare, selon les circonstances diverses où elle est pratiquée! Mais l’analyse exacte des faits nous montre que ces manifestations n’ont rien de variable, ni de capricieux; que tout dépend de conditions délicates à déterminer, il est vrai, mais toujours dans un rapport exact, fatal, immuable, avec les résultats obtenus. Comme les lois des phénomènes physiques, celles des phénomènes de la vie sont exactement déterminables ; mais les conditions sont infiniment plus délicates à préciser.

Revenons à notre lapin. Nous avions fortement lié son membre postérieur dès les premiers symptômes de l’empoisonnement curarique ; cependant cet empoisonnement, malgré l’obstacle mis à toute nouvelle introduction d’agent toxique dans le sang, cet empoisonnement a continué à augmenter un peu : l’animal est tombé sur le flanc. C’est que le curare contenu dans la masse sanguine arrivait de plus en plus au contact des éléments anatomiques, des extrémités périphériques des nerfs moteurs. Mais cette action est bientôt arrivée à son summum, qui n’est pas allé jusqu’à paralyser les muscles de la respiration. Aussi l’animal a-t-il pu éliminer lentement le poison; et, tandis que je vous exposais d’autres expériences et les réflexions générales qu’elles doivent nous inspirer, l’animal revenait complètement à lui.

Vous voyez maintenant ce lapin présenter tout à fait

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