Le loup et le chien maigre
Autrefois carpillon fretin 1 Ent beau précher, il eut beau dire :
n le mit dans la poêle à frire.
Je fis voir 2 que lâcher ce qu'on a dans la main, Sous espoir de grosse aventure, Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison ; carpillon n'eut pas tort : Chacun dit ce qu'il peut pour défeadre sa vie, Mrintenant il faut que j’appuie Ce que j'avançai lors de quelque trait enccr.
Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage, Trouvant un chien hors du village, S'en aliait l'emporter, Le chien représenta Sa maigreur : 4 Jh 3 ne plaise À votre seigneurie De me prendre en cet état-là ; Attendez ; mon maître marie Sa fille unique, et vous jugez Qu'’étant de noce il faut, malgré moi, que j'engraisse, ” Le Jeup le croit, le loup le laisse.
Le loup, quelques jours écoulés, Revient voir si son chien n’est pas meilleur à prendre, Mais le drôle était au logis, Il dit au loup par un treillis 4:
“ Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre, Le portier du logis et moi ous serons tout à l'heure à toi. ” Ce portier du logis était un chien énorme, Expédiant les loups en forme, Celui-ci s’en douta : « Serviteur au portier, ” Dit-il, et de courir. 11 était foit agi le, Mais il n’était pas fort habile :
Ce loup ne savait PAS encor bien son métier.
LA Fonraine, 34, Les dix francs d'Alfred,
Ceci n’est point un Conte, enfants, c’est une histoire, Comme la vérité sim ple et facile à croire, Et rien que d'y songer, qui fait battre le cœur. ! je ne serai Pas moraliste et grondeur, Parlons donc en amis, Alfred était, je pense, Un enfant tel que Vous, ayant huit à neuf ang. Bien, bien riche... I] avait dans sa bourse dix francs,
ufs, C'était la récompense
2 Dans la fable: Le Petit Poisson et le Pe.
8 pour déjà, — 4 Treilis, troillage, grille,
mg
ur,
Morceaux choisis.
Donnée à sa sagesse, à ses petits travaux,
Ce qui faisait encor ces dix francs-là plus beaux. Mais l'idée arriva d’en chercher la dépense,
Car c’eût été vilain de les garder toujours :
L'argent qui ne sert Pas est sans valeur aucune ,
Le point est de savoir lui donner un bon cours.
On avait fait Alfred maitre de sa fortune :
Tantôt il la voyait en beau cheval de bois ;
Tantôc c'était un livre. .. Un livre!... Alors sa mère Souriait de plaisir, sans l'aider toutefois,
Lui laissant tout l'honneur de ce qu’il allait faire, Sur un livre son choix à la fin se frxa.
Charmant enfant | combien sa mère l’embrassa Hs C'était un jour d’hi ver, quand la neige et le givre Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux, Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux, Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre ; Alfred courait joyeux pour acheter son livre.
Mais voici tout à Coup qu'il s'arrête surpris :
Deux enfants étaient là, tels, hélas! qu’à Paris
Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine.
Dans les bras l’un de l’autre ils étaient enlacés L'un, de son petit frère, avec sa froide haleine, Cherchait à réchauffer les l'auvres doigts glacés. Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percés Presque à nu les laissaient étendus sur la pierre, Tournant vers les passants un regard de prière,
Ensembie iis iépôtaient : & J'ai grand froid! j'ai gr'and’faim 1”
Maïs les riches passaient sans leur donner de pain Û
Et leur cœur se gonflait, et puis de grosses larmes Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein, Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes,
Et vous ne seriez point passés sur leur chemin,
N'est-ce pas, mes amis, sans leur tendre la main,
Sans demander pour eux quelque argent à vos mères ? Alfred était témoin de leurs larmes amères :
# Maman, vois donc, dit-il, comme ils sont là tous deux! Ils sont bien malheureux | —… Oh! oui, bien malheureux l” Lui répondit sa mère attentive et touchée.
Sur eux pendant qu'Alfred à la vue attachée, L'un se lève (pour l’autre il ne se levait pas Car l'hiver l'avait fait froid comme le trépas), Saisissant une vielle 1 auprès de lui muette, Pour charmer l'enfant riche et recevoir de lui Le pain qu'il n'avait pas obtenu d'aujourd'hui Il s'efforce de rire, et, dansant, il répète
Un de ces airs appris sous le doux ciel natal : Mais ce rire était triste et ce chant faisait mal.
Alfred lui dit : « Pourquoi restez-vous dans la neige ?
1 Vielle, instrument de musique à cordes et à touches, que l’on fait agir au moyen d'une roue, AS
= : msn es
Morceaux choisis.
Vous n'avez donc point, vous, de maman, comme moi, Qui vous donne du pain, du feu, qui vous protège ?
— Oh! nous en avons une aussi, monsieur. — Pourquoi * Vous laisse-t-elle aller sans elle ou votre bonne,
Les pieds nus sur la terre ?... Elle n’est donc pas bonne, Votre maman à vous ? — Si fait : elle avait faim ;
Elle nous a donné ce qu’elle avait de pain,
Et voilà deux grands jours, hélas! qu'elle est couchée, Comme il ne restait plus chez nous une bouchée,
Elle nous embrassa, disant : Pauvres petits!
Allez et mendiez... Et nous sommes sortis,
Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre,
Et personne, à mon Dieu, n'entend notre prière;
Et voilà que bientôt mon frère va mourir!
Car le froid, car la faim nous ont fait tant souffrir!
— Vous n’avez donc pas, vous, reprit Alfred, un père Qui donne tous les jours de l'or à votre mère ? ”
Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort :
“ Hélas! répondit-il, notre pèrel.., il est mort!
Il est mort, et c’est lui qui nous faisait tous vivre! ” Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre,
Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs...
Sa mère le saisit dans ses bras triomphants,
Et lui dit: “ Mon Alfred, un livre pour apprendre, C'était déjà bien beau! Mais tu m'as fait comprendre, Mon fils, que mieux encore est de donner du pain À ceux qui vont mourir et de froid et de faim.
Et moi je dis: Heureux est l'enfant charitable
Qui donne à l’indigent le peu qu’il reçoit d’or,
Et qui des miettes de’sa table S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor, À Et les pauvres, surtout ceux qui n'ont plus de pères, Les tout petits enfants ne diront plus: # J'ai faim !” Anges, car vous êtes leurs frères,
Et le ciel vous a faits pour leur tendre la main.”
L£on Gufrn.