Le Télémaque
On croirait que Fénelon a produit le Télémaque d'un seul jet ; l'homme de lettres le plus exercé dans l'art d'écrire ne pourrait distinguer les inoments où Fénelon a quitté et repris la plume, tant ses transitions sont naturelles, soit qu'il entraîne doucement par la pente de ses idées, soit qu'il fasse franchir avec lui l'espace que l'imagination agrandit et resserre À son gré, Jamais On aperçoit aucun eftort ; maitre de sa pensée, il la voit Sans nuages ; iine exprime pas, it It peint; il sent, il pense, et le mot suit avec les grâces, la nobicsse et l'onction qui lui conviennent. On ne le voit pas recommencer à penser de ligne en ligne ; rainer péniblement des phrases, tantôt précises, tantôt diffuses, où
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Morceaux choisis. 849
l'esprit trahit son embarras à chaque instant, et ne se relève que pour retomber, Son élocution pleine et harmonieuse, enrichie des métaphores les mieux suivies, des allégories les plus sublimes, des images les plus pittoresques, ne présente au lecteur que clarté, facilité, élégance et rapidité. Maury (1746-1817.)
54, Mieux que ça.
L'empereur Joseph II 1 n'aimait ni la représentation ni l’appareil, témoin ce fait qu'on se plait à citer. Un jour que, revétu d'une simple redingote boutonnée, accompagné d’un seul domestique sans livrée, il était allé, dans une calèche à deux places qu'il conduisait lui-même, faire une promenade du matin aux environs de Vienne 2, il fut surpris par la pluie comme il reprenait le chemin de la ville.
Il en était encore éloigné, lorsqu'un piéton, qui regagnait aussi la capitale, fait signe au conducteur d'arrêter, ce que JosephII fait aussitôt, “ Monsieur, lui dit le militaire (car c'était un sergent), y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander une place à côté de vous ? cela ne vous génerait pas | rodigieusement, puisque vous êtes seul dans votre calèche, et ménagurait mon uniforme, que je mets aujourd'hui pour la première fois. — Ménageons votre uniforme, mon brave, lui dit Joseph, ct mettesvous Ià. D'où venez-vous” — Ah! dit le sergent, je viens de chez un garde-chasse de mes amis, où j'ai fait un ficr déjeuner. — Qu'avez-vous donc mangé de si bon! — Devinez. — Que sais-je ? moi, une soupe à la bière ? — Ah! bien oui, une soupe ; mieux que ça. — De la choucroute 5? — Mieux que ça. — Une longe de veau ? — Mieux que ça, vous dit-on. — Oh! ma foi, je ne puis plus deviner, dit Joseph. — Un faisan, mon digne homme, un faisan tiré sur les plaisirs de Sa Majesté, dit le camarade en lui frappant sur la cuisse, — Tiré sur les plaisirs de Sa Majesté ? il n’en devait être que meilleur. — Je vous en réponds.”
Comme on approchaiïit de la ville et que la pluie tombait toujours, Joseph demanda à son compagnon dans quel quattier il logeait, ct où il voulait qu'on le descendiît, “ Monsieur, c’est trop de bonté, je craindrais
: d’abuser de...— Non, non, dit Joseph, votre rue?” Le sergent, indi-
quant sa demeure, demanda à connaître celui dont il recevait tant d’'honnétetés. # A votre tour, dit Joseph, devinez. — Monsieur est militaire, sans doute? — Comme dit Monsieur, — Lieutenant? — Ah! bien oui, lieutenant ; mieux que Ça. — Capitaine ? — Mieux que ça. — Colonel, peut-être ? — Mieux que ça, vous dit-on. — Comment | diable, dit l’autre en se rencognant aussitôt dans la calèche, seriez-vous feldmaréchal? — Mieux que Ça.-— Ahl mon Dieul c'est l'empereur! — Lui-même,” dit Joseph se déboutonnant pour montrer ses décorations. Il n’y avait pas moyen de tomber à genoux dans la voiture ; le sergent se confond en excuses 2: supplie l’empereur d'arrêter pour qu'il puisse descendre, # Non pas, lui dit Joseph ; après avoir mangé mon faisau, vous seriez trop heureux do vous débarrasser de moi aussi promptement; j'entends bien que vous ne me quittiez qu'à votre porte.” Et il l'y descendit, ANONYME.
1 Joseph Il, empereut d'Allemagne (1741-1790), 2 Vienne, capitale de l'Autriche.
8 Choucroute, mets favori des Allemands.
3bu Morceaux choisis.