A SES PAROISSIENS
Une paroisse du Quercy était exposée aux plus vives alarmes par les murmures et les cris qu'avait excités la défense d'enterrer clans les églises et dans les cimetières qui ne sont pas hors des villes: le curé , homme respectable par son âge et par ses vertus, monta en chaire:
« Mes enfants, j'entends votre piété qui murmure, et qui dit: Pourquoi veut-on nous priver de la consolation d'être ensevelis avec nos pères? Pourquoi nous défend -on de mêler nos cendres avec les leurs? Afin qu'après votre mort vous ne fassiez pas de mal à vos enfants, à qui vous voulez tant de bien pendant votre vie: afin d'abolir un abus pernicieux; afin de détruire un usage contraire à l'humanité.
* Eh quoi! vous voudriez acheter une vaine satisfaction au prix de la vie ou de la santé de vos descendants? Juste Ciel! je vois d'ici frémir et reculer d'horreur les corps de vos ancêtres, lorsqu'on vous portera dans leurs sépulcres ; je les entends s'écrier: Ils ne sont pas nos enfants , nous n'étions pas aussi barbares !
« Non, mes frères, vous ne mêlerez pas vos cendres à celles de vos pères; mais vous les mêlerez à celles de vos enfants, de vos amis, de vos parents qui vivent encore; vous les mêlerez aux miennes: oui , je veux que mon corps soit déposé au milieu de vous dans le nouveau cimetière. Ceux qui naî-
ET MORCEAUX ORATOIRES. ISo
tront après nous viendront prier sur nos tombes comme sur celles de leurs bienfaiteurs , et nos ossements tressailliront de joie... Qui de vous refusera de me suivre et de m 'imiter? Qui voudra abandonner son chef et son curé? Ah! s'il en est ainsi , je vous le déclare, au jour de la résurrection , je me lèverai seul de ce cimetière désert, j'irai me présenter au Souverain Juge; je lui rendrai compte du troupeau qu'il m'a confié; et moi, votre père, votre frère, votre ami par la charité , moi ministre de paix et de miséricorde, moi-même je deviendrai votre premier accusateur au tribunal de Jésus -Christ: j'appellerai les vengeances célestes sur ces infidèles qui, sans avoir voulu m'écouter, se seront rendus coupables envers le roi, la loi, la religion et l'humanité ».
Ce petit discours, plein de force et dJonction, persuada tous les esprits.
On l'a recueilli comme un modèle.
HERACLITE ET DÉMOCRITE.
Démocrite. Je ne saurais m'accommoder d'une philosophie triste.
Heraclite. Ni moi, d'une gaie. Quand on est sage, on ne voit rien dans le monde qui ne paraisse de travers, et qui ne déplaise.
Dém. Vous prenez les choses d'un trop grand sérieux, cela vous fera mal.
fférac. Vous les prenez avec trop d'enjouement; votre air moqueur est plutôt celui d'un satyre que
d'un philosophe. N'êtes-vous point touché de voir le genre humain si aveuglé, si corrompu, si égaré?
Dém. Je suis bien plus touché de le voir si impertinent et si ridicule.
Hérac. Mais enfin ce genre humain , dont vous riez, c'est le monde entier avec qui vous vivez; c'est la société de vos amis, e'est votre famille, c'est vous-même.
Dém. Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois , et je me crois sage en me moquant d'eux.
Hérac. S'ils sont fous, vous n'êtes guère sage, ni bon, de ne les pas plaindre et d'insulter à leur folie. D'ailleurs, qui vous répond que vous ne soyez pas aussi extravagant qu'eux?
Dém. Je ne puis l'être, pensant en toutes choses le contraire de ce qu'ils pensent.
Hérac. Il y a des folies de diverses espèces. Peutêtre qu'à force de contredire les folies des autres, vous vous jetez dans une extrémité contraire qui n'est pas moins folle.
Dém. Croyez-en ce qu'il vous plaira , et pleurez encore sur moi si vous avez des larmes de reste: pour moi, je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sont-ils pas ? Répondez.
Herac. Hélas! ils ne le sont que trop; c'est ce qui m'afflige: nous convenons, vous et moi, en ce point, que les hommes ne suivent point la raison. Mais moi, qui ne veux pas faire comme eux, je veux suivre la raison qui m'oblige de les aimer; et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai-je tort d'avoir pitié de mes semblables, de mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moi-même? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures ? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de rame. Vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri du malheureux qui a la jambe coupée , et vous avez l'inhumanité de vous divertir du monde entier qui a perdu la raison?
Dém. Celui qui a perdu une jambe est à plain-
dro. en ce qu'il ne s'est point ôté lui-même ce membre : mais celui qui perd la raison, la perd par sa faute.
Hérac, Eh! c'est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux qui s'arracherait lui-même les yeux, serait encore plus digne de compassion qu'un autre aveugle.
Dém. Accommodons-nous. Il y a de quoi nous justifier tous deux, il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule , et j'en ris : il est déplorable, et vous en pleurez : chacun le regarde à sa mode et suivant son tempérament. Ce qui est certain, c'est que le monde est de travers. Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire , il faut penser autrement que le grand nombre : se régler par L'autorité et par l'exemple du commun des hommes, c'est le partage des insensés.
Hérac. Tout cela est vrai : mais vous n'aimez rien, et le mal d'autrui vous réjouit: c'est n'aimer ni les hommes ni la vertu qu'ils abandonnent.
FÉ>«ÉLON.