ÉROSTIUTE ET DÉ M ÉTUI US DE PKÀLÈKE
Érostrate. Trois cent soixante statues élevées dans Athènes à votre honneur 1 c'est beaucoup.
Dé me tri us. Je m'étais saisi du gouvernement ; et, après cela , il était assez aisé d'obtenir du peuple des statues.
Érost. Vous étiez bien content de vous être ainsi multiplié vous-même trois cent soixante fois , et de ne rencontrer que vous dans cette ville ?
Dem, Je l'avoue : mais hélas ! cette joie ne fut pas de longue durée. La face des affaires changea du jour au lendemain ; il ne reste pas une seule de mes statues: on les abattit, on les brisa.
Érost. Voilà un terrible revers ! Et qui fut celui qui fit cette belle expédition?
Dém. Ce fut Démétrius Poliorcète, fils d'Anligonus.
Érost. Démétrius Poliorcète! J'aurais bien voulu être en sa place. Il y avait beaucoup de plaisir à abattre un si grand nombre de statues faites pour un même homme.
Dém. Un pareil souhait n'est digne que de celui qui a brûlé le temple d1Éphèse. Vous conservez encore votre ancien caractère.
Érost. On m'a bien reproché cet embrasement du temple d'Éphèse ; toute la Grèce en a fait beaucoup de bruit ; mais en vérité cela est pitoyable : on ne juge guère sainement des choses.
Dém. Je suis d'avis que vous vous plaigniez de l'injustice qu'on vous a faite de détester une si belle action., et de la loi par laquelle les Éphésiens défendirent que l'on prononçât jamais le nom d'Érostrate.
Érost. Je n'ai pas du moins sujet de me plaindre de l'effet de cette loi; car les Éphésiens furent de bonnes gens., qui ne s'aperçurent pas que défendre de prononcer un nom , c'était l'immortaliser. Mais leur loi même sur quoi était-elle fondée? J'avais une envie démesurée de faire parler de moi., et je brûlai leur temple. Ne devaient-ils pas se tenir bien heureux que mon ambition ne leur coûtât pas davantage ? on ne les en pouvait quitter à meilleur marché. Un autre aurait peut-être ruiné toute la ville et tout leur État.
Dém. On dirait, à vous entendre, que vous étiez en droit de ne rien épargner pour faire parler de vous, et que l'on doit compter pour des grâces les maux que vous n'avez pas faits.
Érost. Il est facile de vous prouver le droit que j'avais de brûler le temple d'Éphèse. Pourquoi l'avait-on bâti avec tant d'art et de magnificence? Le dessein de l'architecte n'était-il pas de faire vivre son nom?
Dém. Apparemment.
Érost. Hé bien, ce fut pour faire vivre aussi mon nom que je brûlai ce temple.
Dém. Le beau raisonnement ! Vous est-il permis
de ruiner pour votre gloire les ouvrages d'un autre?
Érost. Oui; la vairité qui avait élevé ce temple par les mains d'un autre l'a pu ruiner par les miennes : elle a un droit légitime sur tous les ouvrages des hommes; elle les a faits, et elle les peut détruire: les plus grands États mêmes n'ont pas sujet de se plaindre qu'elle les renverse , quand elle y trouve son compte ; ils ne pourraient pas prouver une origine indépendante d'elle. Un roi qui H pour honorer les funérailles d'un cheval , ferait raser la ville de Bucéphalie, lui ferait-il une injustice? je ne le crois pas , car on ne s'avisa de bâtir cette ville que pour assurer la mémoire de Bucéphale, et par conséquent elle est affectée à l'honneur des chevaux.
Dém. Selon vous rien ne serait en sûreté ; je ne sais si les hommes mêmes y seraient.
Érost. La vanité se joue de leurs vies, ainsi que de tout le reste. Un père laisse le plus d'enfants qu'il peut, afin de perpétuer son nom. Un conquérant, afin de perpétuer le sien , extermine le plus d'hommes qu'il lui est possible.
Dém. Je ne m'étonne pas que vous employiez toutes sortes de raisons pour soutenir le parti des destructeurs; mais enfin si c'est un moyen d'établir sa gloire que d'abattre les monuments de la gloire d'autrui , du moins il n'y a pas de moyen moins noble que celui-là.
Érost. Je ne sais s'il est moins noble que les autres ; mais je sais qu'il est nécessaire qu'il se trouve des gens qui le prennent.
Dém. Nécessaire !
Érost. Hé ! assurément. La terre ressemble à de grandes tablettes ou chacun veut écrire son nom. Quand ces tablettes sont pleines, il faut bien effaeer les noms qui y sont déjà inscrits, pour y en mettre de nouveaux. Que serait-ce, si tous les monuments des anciens subsistaient? Les modernes n'auraient pas où placer les leurs. Pouviez-vous espérer que trois cent soixante statues fussent longtems sur pied? Ne voyez-vous pas bien que votre gloire tenait trop de place?
190 GARACTÈRES.
Déni. Ce fut une plaisante vengeance que celle que Démétrius Poliorcète exerça sur mes statues; puisqu'elles étaient une fois élevées dans toute la ville d'Athènes, ne valait-il pas autant les y laisser?
Érost. Oui: mais avant qu'elles fussent élevées «, ne valait-il pas autant ne les point élever ? Ce sont les passions qui font et qui défont tout. Si la raison dominait sur la terre , il ne s'y passerait rien. On dit que les pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l'on ne peut naviguer, et qu'ils veulent du vent , au hasard d'avoir des tempêtes. Les passions sont chez les hommes les vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement , quoiqu'ils causent souvent les orages.
FO.NTENELLE.
La nature, féconde en bizarres portrails , Dans chaque âme est rnarque'e a de differens traits. BoilsaU , Ai t. poèt. , chant 1.
LE PEUPLE ATHENIEN.
L'histoire nous le représente tantôt comme un vieillard qu'on peut tromper sans crainte, tantôt comme un enfant qu'il faut amuser sans cesse, quelquefois déployant les lumières et les sentiments des grandes âmes*: aimant à l'excès les plaisirs et la liberté, le repos et la gloire; s'enivrant des éloges qu'il reçoit,
applaudissant aux reproches qu'il mérite; assez pénétrant pour saisir aux premiers mots les projets qu'on lui communique, trop impatient pour en écouter les détails et en prévoir les suites; fesant trembler ses magistrats dans l'instant même qu'il pardonne à ses plus cruels ennemis ; passant i, avec la rapidité de l'éclair , de la fureur à la pitié, du découragement à l'insolence, de l'injustice au repentir; mobile surtout et frivole, au point que, dans les affaires les plus graves, et quelquefois les plus désespérées , une parole dite au hasard , une saillie heureuse, le moindre objet, le moindre accident, pourvu qu'il soit inopiné , suffit pour le distraire de ses craintes ou le détourner de son intérêt.
Barthélémy. Voyage d'Anacharsis.