LES MOEURS DE SYBARÏS
On ne met point, dans cette ville , de différence entre les voluptés et les besoins: on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix, aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles. Les citoyens ne se souviennent que des bouffons qiû les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.
On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle ; et les faveurs des Dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et à flatter la mollesse.
Les hommes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'art, ils emploient tant de tems à se coiffer à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.
Bien loin que la multitude des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse , ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.
Leur àuie, incapable de sentir les plaisirs, semble
n'avoir de délicatesse que pour les peines ; un citoyen fut fatigué toute la nuit d'une feuille de rose qui s'était repliée dans son lit.
La mollesse a tellement affaibli leur corps., qu'ils ne sauraient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds : les voitures les plus douces les font évanouir : lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants.
Ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour sans être fatigués ; ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.
Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens , lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.
Montesquieu.