‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 125 sur 187 · BOSSUET ET COB NEILLE · texte numérisé non relu

BOSSUET ET COB NEILLE

L'élévation est sans doute le caractère de l'un et de l'autre; mais l'élévation de Corneille tient à la fierté républicaine, celle de Bossuet à l'enthousiasme religieux. Corneille brave la grandeur et la puissance, Bossuet la fouie aux pieds, pour s'élancer jusqu'à La Divinité même. Le premier , en nous montrant l'homme dans toute sa dignité, nous agrandit à nos propres yeux ; le second , en nous le fesant voir dans tout son néant, semble planer au-dessus de l'espèce humaine. Le sublime du poëte a plus de profondeur , plus de traits et de pensées : celui de l'orateur, plus de majesté, pins de véhémence et plus d'images: les négligences de Corneille viennent de lassitude et d'épuisement, celles de Bossuet, d'un excès de chaleur et d'abondance: dans Corneille, enfin, quand l'expression est familière , elle est presque toujours sans noblesse; dans Bossuet, quand l'idée est grande, la familiarité même de l'expression semble l'agrandir encore.

D'àlembert. Éloge de Flechier.

COROLLE ET RÀGî>E.

Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle; il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédie: sont sèches., languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin, comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression, qu'on ne peut comprendre dans un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent , c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénoiiments; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs, et à leur grande simplicité; il a aimé, au contraire, à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve, pour lo dessein, entre un si grand nombre de poëmes qu'il a composés.

Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qu'ils tendent un peu plus à une même chose: mais il est égal, soutenu, toujours le même partout , soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte , riche dans les rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse; exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action , à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille, ni le touchant, ni le pathétique. Quelle plus

grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid , dans Polyeucte et les I/o races! Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate , en Portis et en Burrhus! Ces passions encore favorites des anciens., que les tragiques aimaient à exciter sur les théâlres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes: Oreste , dans YJndromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme YOEdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve.

Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parier ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées; Racine se conforme aux nôtres. Celui-là peint les hommes tels qu'ils devaient être; celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus* dans le premier de ce que l'on admire , et de ce que l'on doit même imiter; il y plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise , instruit ; l'autre plaît, remue, touche, pénètre: ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et par l'autre, ce qu'il y a déplus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans ceîui-îà, des maximes , des règles et des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel.

ïl semble que l'un imile Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide.

La Bruyère.

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