LE POÈTE LYRIQUE
Un poète lyrique, c'est une âme à nu, qui passe et chante au milieu du monde; et selon les tems et les souffles divers, et les divers tons où elle est montée, cette àme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe sous la main de Dieu, lame du prophète exhalera les gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s éteint, et saluera avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant d'Emmanuel ; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et purement humaines, quand les rois sont héros, ou fils de héros, quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage, le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable
prêtre comme le statuaire, décernera au milieu (Tune solennelle harmonie les louanges des vainqueurs; il dira le nom des coursiers, et s'ils sont de race généreuse ; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec bien moins de grandeur et de gloire, celui qui , vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et, à toutes les époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages politiques , en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement , se recueillera en lui-même et s'y fera un monde, un monde poétique de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là seront lyriques , et prendront place entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont elle adore les noms.
Sainte-Beuve. J. B. Rousseau.