‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 143 sur 187 · PASSAGE DU RHIN · texte numérisé non relu

PASSAGE DU RHIN

Au pied du mont Adule % entre mille roseaux j Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne penchante, Dormait au bruit flatteur de son onde naissante , Lorsqu'un cri, tout à coup suivi de mille cris , Vient d'un calme si doux retirer ses esprits. Il se trouble, il regarde; et partout sur ses rives, Il voit fuir à grands pas ses Naïades craintives, Oui toutes accourant vers leur humide roi Par un récit affreux redoublent son effroi. Il apprend qu'un héros, conduit par la victoire, A de ses bords fameux flétri l'antique gloire ; Que Rhinherg et Westel, terrassés en deux jours, D'un joug déjà prochain menacent tout son cours. « Nous l'avons vu, dit l'une, affronter la tempête De cent foudres d'airain tournés contre sa tête: Il marche vers Tholus; et tes flots en courroux, Au prix de sa fureur, sont tranquilles et doux : Il a de Jupiter la taille et le visage ; Et, depuis ce Romain, dont l'insolent passage Sur un pont, en deux jours, trompa tous tes efforts, Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords ».

Le Jlhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles ;

♦ Mont S. Gothard.

Le feu sort à travers ses humides prunelles.

« C'est donc trop peu, dit-il, que l'Escaut en deux mois

Ait appris à couler sous de nouvelles lois ;

Et de mille remparts mon onde environnée ,

De ces fleuves sans nom suivra la destinée !

Ah ! périssent mes eaux ! ou, par d'illustres coups ,

Montrons qui doit céder, des mortels ou de nous ".

A ces mots, essuyant sa barbe limoneuse, Il prend d'un vieux guerrier la figure poudreuse. Son front cicatrisé rend son air furieux, Et l'ardeur du combat étincelle en ses yeux. En ce moment il part, et, couvert d'une nue, Du fameux fort de Skink prend la route connue. Là, contemplant son cours, il voit de toutes parts Ses pâles défenseurs par la frayeur épars. Il voit cent bataillons, qui, loin de se défendre, Attendent sur des murs l'ennemi pour se rendre. Confus, il les aborde, et renforçant sa voix:

*< Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois, Est-ce ainsi que votre àme, aux périls aguerrie, Soutient sur ces remparts l'honneur et la patrie ? Votre ennemi superbe, en cet instant fameux, Du Rhin, près de Tholus, fend les flots écumeux. Du moins, en vous montrant sur la rive opposée, N'oseriez-vous saisir une victoire aisée? Allez, vils combattants, inutiles soldats. Laissez là ces mousquets trop pesants pour vos bras ; Et, la faux à la main, parmi vos marécages Allez couper vos joncs et presser vos laitages; Ou, gardant les seuls bords qui vous puissent couvrir, Avec moi, de ce pas, venez vaincre ou mourir >-.

Ce discours d'un guerrier que la colère enflamme Ressuscite l'honneur déjà mort en leur àme; Et leur cœur s'allumant d'un reste de chaleur, La honte fait en eux l'effet de la valeur. Ils marchent droit au fleuve où Louis en personne, Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne. Par son ordre, Grammont, le premier, dans les flots S'avance, soutenu des regards du héros.

Son coursier écumant, sous un maître intrépide,

Nage tout orgueilleux de la main qui le guide. Revel le suit de près: sous ce chef redouté., Marche des cuirassiers l'escadron indompté. Mais déjà devant eux une chaleur guerrière Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière, ViVône, Nàntouillet , Coeslin et Salard : Chacun d'eux au péril veut la première part. Vendôme, que soutient l'orgueil de sa naissance, Au même instant dans l'onde impatient s'élance. La Salle., Beringhen , logent, d'Ambre, Cavoix., Fendent les Ilots tremblants sous un si noble poids. Louis, les animant du feu de son courage, Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage: Par ses soins cependant , trente légers vaisseaux D'un tranchant aviron déjà coupent les eaux; Cent guerriers s'y jetant signalent leur audace.

Le Rhin les voit d'un œil qui porte la menace. îl s'avance en courroux, le plomb vole à l'instant, Il pleut de toutes parts sur l'escadron flottant. Du salpêtre en fureur l'air s'échauiïe et s'allume, Et des coups redoublés tout le rivage fume. Déjà du plomb mortel plus d'un brave est atteint. Sous les fougueux coursiers l'onde écume et se plaint. De tant de coups affreux la tempête orageuse Tient un tems sur les eaux la fortune douteuse; Mais Louis d'un regard sait bientôt la fixer: Le destin à ses yeux n'oserait balancer. Bientôt avec Grammont courent Mars et BelJone. Le Rhin, à leur aspect, d'épouvante frissonne, Quand, pour nouvelle alarme à ses esprits glacés, Un bruit s'épand qu'Enghien et Condé sont passés: Condé dont le seul nom fait tomber les murailles, Force les escadrons et gagne les batailles ; Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, Par lui, dès son enfance, à la victoire instruit. L'ennemi renversé fuit et gagne la plaine ; Le dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne, Et seul , désespéré , pleurant ses vains efforts , Abandonne à Louis la victoire et ses bords.

Bcileau. Épître iv.

Leçons de lit. fr. 16

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