‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 146 sur 187 · MOUT DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

MOUT DE JEANNE D'ARC

A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ?

Pour qui ces torches qu'on excite ?

L'airain sacré tremble et s'agite...

D'où vient ce bruit lugubre? où courent ces guerriers Dont la foule à longs flots roule et se précipite

La joie éclate sur leurs traits ;

Sans doute l'honneur les enflamme; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:

Non, ces guerriers sont des Anglais

Qui vont voir mourir une femme.

Qu'ils sont nobles dans leurs courroux ! Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!

La voyant sans défense, ils s'écriaient , ces bra ves

«'Qu'elle meure ! elle a contre nous Des esprits infernaux suscité là magie... »

Lâches ! que lui reprochez-vous ?

D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger ,

Voilà sa magie et ses charmes:

En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger? Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image : Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents Au pied de Lécha faud, sans changer de visage ,

Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille elle y monta: quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer , Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tète, Et se prit à pleurer.

Ah ! pleure, fille infortunée !

Ta jeunesse va se flétrir , -

Dans sa fleur trop tôt moisonnée !

Adieu, beau ciel, il faut mourir !

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,

Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs;

Et ta chaumière, et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

Après quelques instants d'un horrible silence. Tout à coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance.. . Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé ; A travers les vapeurs d'une fumée ardente,

Jeanne encor menaçante , Montre aux Anglais son bras à demi consumé.

Pourquoi reculer d'épouvante ,

Anglais ? son bras est désarmé ; La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore: « 0 France ! ô mon roi bien- aimé! «

Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, O toi qui des vainqueurs renversas les projets !

La France y portera son deuil et ses regrets ,

Sa tardive reconnaissance ; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès. Puissent croître avec eux ta gloire et sa puissance!

Que sur l'airain funèbre on grave des combats , Des étendards anglais fuyant devant tes pas , Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes ! Venez, jeunes beautés, venez, braves soldats ; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses! Q'un jour le voyageur, en parcourant ces bois , Cueille un rameau sacré, l'y dépose, et s'écrie : « A celle qui sauva le trône et la patrie, « Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits ».

Casimir Delavigne.

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