L'HOMME AU MASQUE DE FER
Seul., toujours seul, par l'âge et la douleur vaincu, Je meurs tout chargé dans, et je n'ai pas vécu. Du récit de mes maux vous êtes bien avide; Pourquoi venir fouiller dans sa mémoire vide, Où, stérile de jours, le tems dort effacé? Je n'eus point d'avenir et n'ai point de passé; J'ai tenté d'en avoir dans mes longues journées, Je traçais sur les murs mes lugubres années ; Mais je ne pus les suivre en leur douloureux cours; Les murs étaient remplis, et je vivais toujours. Tout me devint alors obscurité profonde; Je n'étais rien pour lui, qu'était pour moi le monde?
Que m'importaient des tems où je ne comptais pas? L'heure que j'invoquais c'est l'heure du trépas. Écoutez, écoutez : quand je tiendrais la vie De l'homme qui toujours tint la mienne asservie, J'hésiterais, je crois, à le frapper des maux Qui rongèrent mes jours, brûlèrent mon repos ; Quand le règne inconnu d'une impuissante ivresse Saisit mon cœur oisif d'une vague tendresse, J'appelais le bonheur et ces êtres amis Qu'à mon âge brûlant un songe avait promis. Mes larmes ont rouillé mon masque de torture, J'arrosais de mes pleurs ma noire nourriture ; Je déchirais mon sein par mes gémissements , J'effrayais mes geôliers de mes longs hurlements; Des nuits par mes soupirs je mesurais l'espace ; Aux hiboux des créneaux je disputais leur place, Et, pendant aux barreaux où s'arrêtaient mes pas , Je vivais hors des murs d'où je ne sortais pas.
Alfred de Vigny. La Prison.